Contes photographiques: Lionel Jusseret enrobe l'autisme de fiction

© Lionel Jusseret

Engagé un été dans une association s’occupant d’offrir des vacances en pleine nature aux enfants autistes, Lionel Jusseret ne se doutait pas qu’il y passerait près de huit ans, en tant qu’animateur et en tant que photographe. En résulte Kinderszenen, un livre de contes merveilleux et hallucinés qui valut à l’artiste bruxellois d’être récompensé du prestigieux prix Levallois 2020.

Le nez plongé dans un livre depuis de longues minutes : le doute s’installe sur l’identité de celui avec qui l’on a rendez-vous sur la terrasse d’un café saint-gillois. Le jeune trentenaire, cheveux rasés de près, lunettes de soleil rondes à la John Lennon et marcel – canicule oblige, manifeste peu de signes indiquant qu’il attend de la compagnie. L’hésitation dissipée, c’est avec une citation du psychologue français Thierry Darnaud que Lionel Jusseret nous accueille : « Il ne faut pas s’étonner qu’un grand nombre de personnes âgées en maison de retraite préfèrent mourir, que ce soit symboliquement en développant une démence sénile ou réellement. »

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© Lionel Jusseret

« Ça remet en perspective ce que peut être une démence sénile », poursuit le photographe dont les lectures nourrissent en ce moment un deuxième livre en devenir consacré aux seniors. Le pitch ? Rendre une image humaine à des personnes institutionnalisées sous tutelle de la médecine, considérées par l’imaginaire collectif comme « malades » et lentement dépersonnifiées : passant subtilement de sujet à objet.

Cette même préoccupation anime Kinderszenen (« scènes d’enfants »), son premier livre dont la sortie en pleine pandémie fut accompagnée du prestigieux prix Levallois pour la jeune création photographique internationale, venant compléter d’autres récompenses comme le prix Mentor 2019 ou le Vocatio Grant 2017. L’objet se décline sous la forme de treize contes en couleurs mettant en scène des enfants traversés par d’intenses émotions auxquelles la nature luxuriante qui les entoure – les sapins, les rivières, les champs de blé, les chevaux, … - semble intimement répondre.

Plus tard, dans les dernières pages du livre, le lecteur apprend que ces enfants sont des personnes dites autistes. « Je ne voulais pas orienter le spectateur dès le départ », explique Jusseret. « Le fait d’apprendre que les enfants pris en photo sont autistes apporte une autre perspective mais il s’agit avant tout d’un livre sur des enfants. C’est ainsi que je souhaite que les lecteurs les perçoivent avant tout. »

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© Lionel Jusseret
| Loin de prétendre à un reportage journalistique, Kinderszenen mobilise avant tout les imaginaires collectifs en invoquant l’univers des contes pour enfants.

Un appareil photo à 100 balles
Pour Lionel Jusseret, le conte débute en 2012 alors qu’il achève son avant-dernière année d’études de cinéma à l’Insas. Pris de court et à bout de souffle après un film avorté, une amie le dirige vers J’interviendrais, une association basée en France proposant des séjours de vacances pour enfants autistes, psychotiques et polyhandicapés. « L’association se positionnait dans la lignée de (l’éducateur socioculturel, écrivain et réalisateur français, NDLR) Fernand Deligny dont j’aimais bien les films. Et puis, je sentais instinctivement qu’il y avait quelque chose à y faire », dit Jusseret. « Une fois sur place, je suis tombé amoureux de la structure. » Dès les premières semaines, celui qui avait été engagé comme animateur à l’association, comprend qu’il y jouera aussi un rôle de conteur.

Mais pas toute de suite. Pendant deux ans, Lionel Jusseret s’immerge entièrement dans son nouveau métier et ce qu’il entrevoit comme son « sujet ». Afin de ne pas « perdre le rapport avec son cadre », il se procure un appareil photo compact « à 100 balles – nullissime ! » en guise de carnet de notes et entame non pas un film, comme sa trajectoire l’aurait laissé penser, mais ce qui deviendra Kinderszenen, un recueil de contes photographiques élaborés pendant huit longues années. « Je n’ai pas de limites dans le medium, » explique Jusseret. « La photographie s’est imposée par souci de légèreté mais je continue de me considérer comme un réalisateur de formation parce que, au fond, les réalisateurs sont des gens qui sont là pour raconter une histoire et donner à voir une représentation personnelle de l’autre. »

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© Lionel Jusseret
| « Je pense que c’est mon travail de photographe de suggérer la violence sans la montrer », dit Lionel Jusseret.

Sur le terrain, Jusseret ne tarde pas à se munir d’un appareil plus performant, toujours compact. « Cela me permet de l’avoir tout le temps en poche, » dit cet  « apôtre » du matériel miniature. « Si je dois me mettre à travailler, je mets ma casquette d’animateur et hop ! je suis au front. Si je veux devenir photographe, je sors mon appareil et c’est tout aussi rapide. Travailler dans les endroits que je photographie est un choix économique, logistique mais aussi artistique et éthique parce que j’ai besoin d’être proche des gens que je photographie ».

Petit chaperon rouge
En résulte un livre de contes en clair-obscur navigant au gré des saisons, faisant écho à l’univers à la fois sombre et enchanteur des frères Grimm ou de Charles Pérault. Les scènes d’enfants errant, souvent seuls, dans une nature tantôt féerique, tantôt menaçante, ramènent le spectateur en enfance : au milieu des tribulations du Petit Poucet ou du Petit Chaperon rouge. Le design du livre abonde lui-même en ce sens : divisé en treize chapitres, chacun est assorti d’une petite fable signée de la plume de Babouillec (autrice et poétesse française, diagnostiquée autiste et sortie du silence dans lequel elle était emmurée après vingt ans) et d’un dessin de l’illustratrice Zoé Jusseret, sœur du photographe. La postface est signée Josef Schovanec, philosophe et écrivain autiste.

Les contes sont des fables qui ont pour toute réalité les métaphores qu’ils illustrent. Une façon pour Lionel Jusseret de rappeler que, loin d’être un reportage à prétention journalistique, Kinderszenen est « totalement subjectif », mobilisant avant tout les imaginaires - collectifs - du spectateur. Car c’est surtout du caractère impénétrable de l’autisme dont il est question dans cette compilation de photographies intensément poétiques et énigmatiques.

© Lionel Jusseret

Quand bien même les personnes autistes vivraient dans ce « monde à elles » qu’on a tendance à leur prêter, Kinderszenen ne prétend en rien l’approcher. « La science essaie de décoder ce qu’est l’autisme et se casse les dents », dit Jusseret. « On veut tout savoir et on a peur de ce qu’on ne connaît pas. L’avenir n’a jamais été aussi fermé. J’ai voulu offrir un peu de mystère à un monde qui est de plus en plus aseptisé. Les enfants dits autistes nous forcent à redonner une place à l’imagination. »

La nature leur va bien
Respirant l’écume que dégage une mer mouvementée, perdus au fin fond d’une forêt de sapins, allongés au milieu d’une rivière argentée, les sujets de Lionel Jusseret semblent ne faire qu’un avec la nature indomptée qui les entoure, gardienne muette de leur propre secret. Les corps sont libres, dans l’apaisement ou dans l’agitation. « La nature leur va bien, comme elle va bien à tout le monde. La différence c’est que les autistes sont parfois étrangers aux codes sociaux et qu’ils n’hésiteront pas à se rouler dans la mousse, le sable, la terre ou la boue s’ils en ont envie », dit Lionel Jusseret, ayant grandi dans les Ardennes belges et entretenant un « rapport nostalgique » avec la nature.

« La nature permet de cadrer les personnes autistes. Le monde de la ville est tellement dangereux, tellement inadapté. C’est pourquoi la nature les rassure, les apaise et facilite la communication. » Les animaux et les insectes exercent cette même fonction bienveillante.

La magie de la rencontre
Quant aux visages, ils déclinent un vaste spectre d’émotions, entre joie débordante, tristesse, émerveillement et signes d’inquiétude. « Leurs émotions sont les mêmes que les nôtres, elles sont souvent plus exacerbées », dit Jusseret. Malgré l’angoisse latente et parfois explosive, la violence n’est jamais explicite, toujours pressentie.

« Je pense que c’est mon travail de photographe et non de photojournaliste de suggérer la violence sans la montrer ou en l’enrobant de fiction. La violence et la souffrance sont bien présentes chez les enfants autistes, c’est loin d’être un monde tout rose. Il y a la violence contre eux-mêmes, mais aussi contre soi, l’animateur. Dans ces moments-là on ne prend pas de photos. De toute façon, je ne pense pas que j’aurais été capable de photographier un enfant se mordant à sang. »

Au lieu d’accentuer la détresse qu’il rencontre chez ses sujets, Lionel Jusseret s’attache à traduire « la magie de la rencontre », préférant insister sur l’universalité des émotions que traverse l’enfant autiste et questionnant, ce faisant, l’étiquette d’ « êtres dysfonctionnels » qui leur colle à la peau. Et la prise en charge qui en découle. « Comme je le dis à la fin de mon livre, à force de les traiter comme des malades, il se pourrait qu’ils deviennent vraiment malades. »

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© Lionel Jusseret

C’est donc de « petits moments de grâce » que le livre Kinderszenen est composé. « Parfois, plus on essaie, plus l’enfant s’enfuit. C’est toute une démarche de jeu et de tâtonnement. Il faut chercher un lien de confiance avec lequel l’enfant sera à l’aise. » Que signifie alors faire le portrait d’un enfant autiste et comment interpréter ces visages dont les yeux semblent fixer l’appareil photo et celui qui se trouve derrière ? L’enfant a-t-il « offert » un portrait au photographe au sens où nous l’entendons ? Comment interpréter ici la relation entre le photograpeur et le photographié ? Encore une fois, le mystère est intact. Pour Lionel Jusseret, cela ne fait aucun doute. « La relation existe. Cela prend beaucoup de temps et varie énormément d’un enfant à l’autre. Mais la relation existe. »

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Kinderszenen 198 p., Ed. Loco, 39 € www.lioneljusseret.com

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