interview

Grace Ndiritu ou l'art de guérir les musées

© Steve Smith

Grace Ndiritu, artiste visuelle basée à Bruxelles, présente chez nous toutes les facettes de son art transdisciplinaire. À Bozar, une performance ouverte au public pour transformer les musées et la société. Chez Arcade Gallery, des peintures, collages et vidéos.

Grace Ndiritu ?

1982, naissance à Birmingham
1994, publie A year in the life of Grace Ndiritu chez Oxford University Press
1998-2004, formation à la Winchester School of Arts et à De Ateliers à Amsterdam
2012, début du projet Healing the Museum 2018, lance le projet de mode alternative Coverslut présenté à Gand et à Poppositions Bruxelles
2019, expose au SMAK et au MSK à Gand et à l’AfricaMuseum à Tervuren
2021, projection de son court métrage Black Beauty, présenté aussi à la Berlinale 2022
2022, publication du livre Being together : A Manual for living

L'artiste britanno-kényane mène une carrière à la croisée de l’activisme et d’un parcours artistique interdisciplinaire qui combine art textile, vidéo, photographie, collage, écriture et peinture. Pendant six années, elle a mené une vie de nomade, séjournant notamment au sein de communautés indigènes pour se former aux pratiques chamaniques. Menant plusieurs projets sur la longueur, elle y intègre bien souvent le public dans une réfl exion et une action commune par la pratique de la méditation. L’art est pour elle un vecteur de transformation de la société et du monde. Souvent présente en Belgique, elle y a mené une action pendant un an au Kunsthall de Gand où elle a également réalisé des performances au SMAK et au MSK. Elle a aussi mené des performances à l’AfricaMuseum et à la Fondation Thalie à Bruxelles.

La performance Women’s Strike que vous présentez au festival Afropolitan fait écho au pouvoir de la communauté qui traverse tout votre travail.

Grace Ndiritu : Ma famille vient du Kenya et j’ai grandi en Angleterre. J’ai toujours mené cette existence d’entre-deux comme la plupart des gens issus d’une diaspora. Peu importe que l’on soit né en Afrique ou en Europe, on se sent toujours entre deux mondes. J’ai travaillé en Belgique, au Royaume-Uni, en Afrique, en Amérique. J’ai travaillé dans des villes comme dans des communautés isolées dans la nature. Pendant six ans, j’ai vécu une vie très nomade. J’ai séjourné dans des monastères, des communautés spirituelles et aussi en connexion avec des populations autochtones au Canada, en Argentine ou en Arizona. Cet été, je vais en Australie pour travailler avec des communautés aborigènes. Dans mon travail, j’aime rassembler des gens qui normalement ne se seraient pas rencontrés. J’espère donc avoir un public très diversifié et chercher le lien qui nous unit.

Dans vos performances, vous pratiquez souvent la méditation comme un outil de communion.

Ndiritu : Quand on apprend, on est habitué à se concentrer sur le cerveau gauche, celui de l’information rationnelle, mais pour une approche plus holistique et pour faire venir de nouvelles idées, vous avez aussi besoin de vous ouvrir à votre cerveau droit. Au cours de mes performances, on lit et on fait de la méditation, ce qui permet au cerveau de s’ouvrir à différentes associations. C’est une pratique très puissante pour travailler avec les gens et spécialement avec ceux qui ne sont pas habitués à la méditation ou à une autre pratique spirituelle. C’est une expérience très enrichissante. Quand j’ai commencé dans le monde de l’art, il y a une vingtaine d’années, personne ne s’intéressait vraiment à la spiritualité. Les gens se moquaient de moi quand je parlais de méditation. Aujourd’hui, et surtout depuis la pandémie, tout le monde cherche de nouvelles manières d’aborder les choses. On sait qu’en se limitant aux pensées rationnelles, on court droit vers les problèmes. Malheureusement dans le monde occidental, on reste attaché à une vision rationnelle, alors que le reste du monde croit toujours à l’animisme et au chamanisme. Croire que quelque chose de plus grand existe, ce n’est pas nécessairement croire à la religion, mais à des entités vivantes, comme la terre et la nature avec lesquelles nous devrions entretenir une meilleure relation.

Dans une de vos précédentes performances, vous avez demandé aux participants d’écrire une lettre d’amour à un ennemi, ce qui est assez audacieux dans le contexte actuel.

Ndiritu : C’était dans le cadre d’un projet que j’ai mené à Gand autour de l’ancien couvent des carmes, propriété de la ville et de la province. La province voulait vendre ses parts et pour s’y opposer des jeunes l’occupaient. Pendant plusieurs mois, on y a organisé de multiples activités parmi lesquelles une performance appelée un « conseil communal thérapeutique ». J’ai grandi dans une famille activiste. Ma mère a été formée aux techniques de vérité et réconciliation à l’époque de l’apartheid. J’ai amené cette pratique dans la performance avec un exercice qui consistait à écrire une lettre à un ennemi, quel qu’il soit. À Gand, l’ennemi pouvait être le promoteur immobilier, pour les uns, ou l’étudiant qui squattait le bâtiment, pour les autres. Cet exercice fait remonter beaucoup d’émotions qu’il faut consigner sur une feuille de papier, ce qui est déjà une mise à distance. Ensuite, ces lettres, qui sont anonymes, sont lues par une autre personne. Quand vous entendez vos propres paroles lues par quelqu’un d’autre, vous vivez une expérience vraiment transformatrice. Pour la performance à Bozar, je vais plutôt demander aux gens d’écrire une lettre à l’autre, libre à chacun de défi nir qui est cet autre.

Votre performance s’inscrit dans un projet plus large baptisé Healing the Museum.

Ndiritu : En 2012, je me sentais très frustrée par les musées et leur inhabilité à refl éter le paysage socio-politique extérieur. Pour moi, la seule manière de répondre à cette frustration, c’était d’y amener des énergies par la méditation, le chamanisme et avec un autre public. Mais aussi en travaillant avec les objets, parce que la valeur qu’on leur attribue est souvent complètement biaisée. J’ai travaillé, par exemple, à l’AfricaMuseum de Tervuren où on ne peut pas dire que la plupart des objets sont arrivés de manière pacifique et bienveillante. Mon objectif était d’intervenir dans le musée en y apportant des énergies plus profondes pour amener à la discussion. Cette performance faisait partie d’un projet mené par le Goethe-Institut et on y trouvait des chercheurs, des directeurs de musées africains et européens et des artistes. On a été dans le cabinet des minéraux où sont notamment archivés les diamants. On a médité, puis entamé des discussions, par exemple sur les manières de ramener des objets en Afrique. Quelque chose de très puissant et très cathartique est survenu. Certains des artistes et scientifiques congolais étaient bouleversés, l’un d’entre eux pleurait. Avant de commencer, nous étions des êtres humains isolés, parfois ennemis. Il y avait par exemple le directeur du Humboldt Forum de Berlin mais aussi des activistes avec qui il était à couteaux tirés. Quand on a commencé à discuter, on a pu aller très loin dans l’écoute. Le directeur de l’AfricaMuseum s’était, comme nous tous, assis par terre et avait enlevé ses chaussures, ce qu’il n’avait jamais fait depuis 20 ans qu’il était en fonction ! Ce genre de choses ne se manifeste pas directement mais de manière subliminale. Quand j’ai commencé en 2012, personne dans le monde de l’art n’était intéressé par le mot guérison. Maintenant, c’est presque devenu mainstream.

À la galerie Arcade, vous présentez également une exposition intitulée Post-Hippie Pop Abstraction, pouvez-vous en dire quelques mots ?

Ndiritu : J’ai commencé par l’art textile, puis j’ai fait de l’art vidéo, puis de la performance chamanique, puis de la photographie et des collages et seulement par la suite de la peinture. Habituellement, ça se fait dans l’autre sens, en commençant par la peinture. Ça m’a pris un certain temps parce que je voulais comprendre ce que la peinture signifiait pour moi. Je ne pouvais pas choisir entre le langage pop et l’abstraction. Ils peuvent paraître opposés mais pour moi, ce sont deux styles historiques qui s’équilibrent parfaitement. L’exposition chez Arcade est comme une recréation de ma chambre d’enfance où se manifeste mon intérêt pour la mode et l’écologie, la spiritualité et la politique. J’ai toujours été intéressée par le paradoxe et l’ambiguïté. En surface, tout semble parfait, vous avez des top-modèles, de jolies couleurs, mais quand vous creusez un peu plus profondément, d’autres thèmes apparaissent comme l’extorsion, l’exploitation et le terrorisme. C’est comme une épée à double tranchant.

WOMAN’S STRIKE : HEALING THE MUSEUM
27/5, Bozar, dans le cadre du festival Afropolitan

POST-HIPPIE POP ABSTRACTION
> 11/6, Arcade Gallery, www.thisisarcade.art

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