Photographie et confinement: l'art du voyage intérieur

La mise sous confinement se profile comme le moment idéal pour explorer la photographie domestique, sa richesse et son histoire, et pourquoi pas s'y essayer. Afin de vous guider dans cette entreprise aussi enthousiasmante que hasardeuse, BRUZZ s'est entretenu avec trois photographes bruxelloises dont l'identité artistique est en partie formée par les espaces clos.

Petite bibliothèque du confinement

Mère et Fils, Anne de Gelas
Immediate Family, Sally Mann
On Being an Angel, Francesca Woodman
The Ballad of Sexual Dependency, Nan Goldin
Règle du jeu, Elina Brotherus
French Kiss, Anders Petersen
L'éloge de l'ombre, Jun'ichiro Tanizaki
Chez soi, Mona Chollet
La poétique de l'espace, Gaston Bachelard

Les artistes photographes n'ont pas attendu le confinement forcé pour explorer la poésie de leur lieu de vie, ses recoins sombres et lumineux, la banalité des scènes qui s'y déroulent et qui en disent souvent bien plus long sur l'existence, ses joies et ses peines, que le monde extérieur et ses prétentions spectaculaires. Ils n'ont pas attendu que la planète soit placée sous quarantaine pour mettre leur regard haletant au défi de lieux confinés, pour laisser courir leur imagination dans des espaces condamnant, parfois drastiquement, leur liberté de mouvement. Et ils n'ont pas non plus attendu d'être enfermés chez eux pour envisager les membres de leur famille comme des sujets d'art à part entière, ni pour braquer leur viseur sur leur propre visage, leur corps aussi, pour mieux se rencontrer.

L'histoire de la photographie contemporaine regorge de ces poètes du quotidien. En plus de nous fournir les références incontournables en la matière (voir 'la peitite bibliothèque du confinement' ci-dessus), trois photographes bruxelloises se livrent sur leur pratique pour mieux inspirer la vôtre.

La baignoire

"La contrainte fait naître des images qui n'auraient jamais existé sans cet obstacle", dit Sandrine Lopez en faisant référence à Moshé. Cette série qui fut l'objet d'un livre et d'une première exposition bruxelloise chez Peinture Fraîche en 2017 (la deuxième étant programmée pour le mois de mai de cette année au Musée Juif de Belgique), est née d'un rituel développé entre la photographe et un rabbin presque nonagénaire croisé au hasard d'une rue saint-gilloise: celui d'un bain que la première donne au second en échange de quelques images.

Un rendez-vous hebdomadaire qui durera plus de deux ans où Sandrine Lopez élèvera le bain de Moshé, son visage osseux s'abandonnant à l'eau chaude, sa peau diaphane et usée disparaissant sous le bain bulle, vers d'autres dimensions.

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© Sandrine Lopez

"Dans la salle de bains, contrairement au salon et à la cuisine, il n'y a presque plus d'histoire sociale ou de famille", dit la photographe. "Dès que l'on retire les vêtements, on enlève quelque chose de l'ordre de l'appartenance, on annule le statut social et professionnel. On touche à l'essentiel."

Avant de s'intéresser à Moshé, Sandrine Lopez avait posé son regard sur le corps massif de Dominique dont elle fut l'aide à domicile plusieurs étés durant. Avec toujours cette même obsession pour la salle de bains, le corps nu et son cérémonial. Si Moshé et Dominique observent chaque jour la même routine, déroulent une série de gestes sans surprise, les images de Sandrine Lopez ne trahissent aucun signe d'épuisement. "Tu dois chercher dans ton viseur une image que tu n'as jamais vue. Comme tu ne peux pas bouger le mobilier, c'est ton corps qui va bouger".

Dans Moshé, il arrive que le corps nu bascule vers l'abstraction pour n'être plus qu'une texture au milieu de la vaste matière qui compose l'univers. "Au début, tu es excité par la globalité de l'événement et puis tu te rapproches, encore et encore, jusqu'à la déformation, jusqu'à une distance qui ne te permet plus de te dire que tu es en compagnie de quelqu'un mais face à une peau ou un paysage."

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© Sandrine Lopez
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Dans sa nouvelle série Arkhê, récemment exposée au Musée de la Photographie de Charleroi, Sandrine Lopez traque ses obsessions les plus profondes qui se matérialisent sous la forme de portraits charnels et décharnés, nés de rencontres providentielles dans la rue. "J'essaie d'amener le potentiel de la personne à son maximum", dit la photographe qui compose l'atmosphère de ses portraits dans le lieu de vie de ses sujets. "Je supprime le décor pour atteindre quelque chose de l'ordre de la couleur et du graphique. Je cherche à éloigner l'être social pour le ramener vers autre chose. Il m'arrive d'utiliser des draps ou des rideaux par exemple."

" Il y a toujours moyen de se débrouiller", affirme la photographe. "Il y a un passage dans les Lettres à un Jeune Poète de Rilke qui explique que n'importe quelle vision du quotidien peut faire naître le processus de création. Si vous n'y arrivez pas, dit-il, il ne faut pas accuser les objets autour de vous, il faut vous rendre à l'évidence que vous n'êtes pas assez poète."

La chambre à coucher

"Quand je suis entrée dans la chambre d'un autre, c'était souvent parce que je cherchais à exprimer quelque chose que je n'arrivais pas à dire", explique Marie Sordat, photographe (représentée par la Box Galerie), professeure à l'Insas et curatrice indépendante. Membre du collectif international Temps Zero, cette grande famille de photographes à fleur de peau (Michael Ackerman, Martin Bogren, Alisa Resnik, …) entretiennent un rapport tremblant et compulsif à la réalité sur laquelle ils projettent leurs émotions.

Profondément intime, l'œuvre de Marie Sordat explore les thématiques universelles du lien à la mère, du conflit et de l'absence. Boîte à mystères, la chambre à coucher est un espace régulièrement visité par la photographe. "Le lit de la chambre est un lieu où chacun est en relâchement. Dans la chambre, j'ai l'impression d'arriver au plus près de la personne. Je ne sais pas à quel point la photographie permet de rencontrer l'autre."

Marie Sordat
© Marie Sordat

"Dans le vocabulaire même de la photographie on retrouve cette intimité, qu'il s'agisse de la chambre photographique ou de l'aspect plus sensuel ou érotique incarné par le diaphragme. La chambre, c'est cet espace clos, où il fait un peu sombre, dans lequel tu pénètres avec ton appareil photo pour essayer d'attraper quelque chose de l'ordre du secret."

Espace personnel et confidentiel, la chambre à coucher est aussi un miroir de soi, un lieu permettant de se rencontrer sous la forme d'un autoportrait, par exemple. Dans sa série Plus ou moins l'infini, la photographe s'invite dans la chambre à coucher de gens de son entourage pour y capturer la complexité du lien amoureux, la solitude et les souffrances.

Entre ces portraits d'une émotion intense, Marie Sordat retourne son appareil photo sur elle-même. "Je me suis beaucoup photographiée, ce qui est rare, parce que je voulais m'inclure dans cette série de gens très seuls. Parce que je voulais parler de mon propre état d'esprit."

Marie Sordat
© Marie Sordat

"Quand je donne à mes étudiants un exercice de portrait, j'essaie d'expliquer la magie de la rencontre entre le sujet qui va vouloir donner quelque chose de lui et la façon dont le photographe perçoit son sujet et ce qu'il cherche à exprimer. Quand on est à la fois sujet et 'photographieur', il ne faut pas oublier cette rencontre. Ce qui en ressort est souvent passionnant."

La terrasse

"En tant que photographe, on a tendance à vouloir voyager, pour moi le plus beau défi est de pouvoir voyager avec ce qui est au plus près de soi", dit Rozafa Elshan. Photographe du quotidien par excellence, l'étudiante en dernière année à l'école de photographie Le 75 explore le potentiel de l'ordinaire sous la forme de fragments, qu'il s'agisse d'images, de croquis ou d'extraits littéraires, avec une attention particulière pour le corps et le geste.

Rozafa Elshan
© Rozafa Elshan

Sur son compte Instagram se déroule un flot d'images mentales intensément sensorielles et lumineuses, autant de flashs poétiques d'un quotidien capturé avant qu'il ne vous glisse entre les doigts : un sac rempli d'oranges, la complainte d'une plante fanée, la danse fluide d'ombres de bouteilles en plastique, ce que l'on devine être un autoportrait.

"Je prends des photos quand je suis frappée par quelque chose qui est à la fois statique et vivant. Un espace fermé entre quatre murs peut devenir vivant et organique si on lui accorde l'attention nécessaire." Depuis le début du confinement, la jeune photographe observe depuis sa terrasse en hauteur à Schaerbeek comment chacun occupe son espace personnel. Grâce à un téléobjectif, elle fige des scènes de vie en donnant priorité aux détails et à la gestuelle. "Ça peut être des grains de tomates, des chaussettes qui pendent dans les jardins, le soleil qui illumine les murs, la manière dont les gens rangent leur espace, se reposent ou désespèrent."

Rozafa Elshan
© Rozafa Elshan

Cette riche vie végétale et biologique, Rozafa Elshan la fait sienne. "Je considère que tout ce qui se trouve en périphérie appartient à mon espace intérieur. Ces gens que j'entends jouer, travailler et chipoter dans leurs quelques mètres carrés font partie de mon quotidien.

"En ces temps d'enfermement forcé, la photographe invite à se concentrer sur la matière qui nous entoure. "Je n'encourage pas tant à prendre des images qu'à établir un dialogue avec les objets de tous les jours, avec notre espace et notre corps. L'espace personnel est une source d'inspiration parce que c'est dans le calme qu'on arrive à comprendre ce qui nous sensibilise."

Rozafa Elshan
© Rozafa Elshan

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