interview

Azra Deniz Okyay enflamme le Cinemamed: 'Si je ne fais pas ce film maintenant, je meurs'

Malgré la tempête mondiale, le festival Cinemamed ne renonce pas à souffler ses vingt bougies et s’offre une croisière virtuelle à la rencontre du cinéma méditerranéen. Au milieu du cataclysme, la réalisatrice turque Azra Deniz Okyay jette une bouteille à la mer. Ghosts, récompensé à Venise, n’a pas fini de faire parler de lui. « Je me vois le droit de provoquer les choses. »

La Méditerranée depuis son canapé: les bons plans du Cinemamed

En ces temps peu réjouissants où les perspectives de voyage sont maigres, pour ne pas dire inexistantes, le Festival Cinéma Méditerranéen de Bruxelles – rebaptisé Cinemamed pour ses 20 ans – se profile comme le passeport incontournable vers l’évasion. Le pitch ? Une édition d’anniversaire à savourer entièrement depuis la plateforme de streaming Sooner. Au programme, une trentaine de films dont plus de 18 longs-métrages de fiction (6€/film), une douzaine de courts (1€/film) et de documentaires (4€/film).

Le premier long-métrage de Sonia Liza Kenterman, Tailor, relatant la lutte pour la survie d’un tailleur ambulant dans les quartiers populaires d’Athènes, ouvre les festivités le 26 novembre à prix d’ami. Soit 2€ reversés à deux associations (Feed the Culture et Fonds Sparadrap) venant en aide aux travailleur.ses du secteur culturel en situation de précarité.

Pour ceux qui désirent s’attarder en territoire grec, Pari, le film de Siamak Etemadi repéré par la Berlinale, raconte les pérégrinations d’une mère iranienne à la recherche de son fils soi-disant installé à Athènes pour ses études. Autre escale à ne pas manquer: 200 Meters de Ameen Nayfeh. Dans ce long-métrage inspiré de son propre vécu, le réalisateur palestinien relate la vie familiale de Mustafa et de sa femme Salwa, originaires de deux villages palestiniens distants de 200 mètres seulement, mais séparés par un mur.

Côté documentaire, Punta Sacra de Francesca Mazzoleni vous emmènera à la découverte de la province romaine, à la rencontre d’une communauté bien décidée à ne pas quitter une ancienne base d’hydravions. Les plus téméraires embarqueront avec la réalisatrice Boutheyna Bouslama A la recherche de l’homme à la caméra, une épopée de Genève à la frontière syrienne pour retrouver son ami d’enfance. Que le voyage commence.

www.cinemamed.be

Révélée au monde entier en septembre dernier lorsqu’elle remporte le Grand Prix de la Semaine internationale de la critique à la Mostra de Venise, Azra Deniz Okyay se profile résolument comme l’icône de la nouvelle génération des cinéastes turcs et internationaux. Bercée entre Istanbul et Paris, entre Proche-Orient et Occident, la réalisatrice de 37 ans aux origines métissées (turkmènes, bulgares et macédoniennes) se démarque par un cinéma audacieux et éclectique, un cinéma d’ordre vital.

La bande-annonce de Ghosts

Dans un quartier d’Istanbul où elle a perdu ses repères, Azra Deniz Okyay imagine son premier long-métrage Ghosts, une fable dystopique où quatre destins s’effleurent le temps de 24 heures. Didem, jeune danseuse urbaine, frondeuse et amoureuse. Iffet, mère célibataire, prête à tout pour venir en aide à son fils emprisonné. Ela, artiste et activiste. Et Rachid, trafiquant immobilier aux mains sales et à la conscience intranquille.

Punk dans ses intentions et hip-hop dans son intensité, Ghosts explose sous la forme d’un collage en clair-obscur où se frottent harmonieusement les codes de la fiction, du documentaire et du clip vidéo. Sur fond de guerres frontalières, de crise migratoire et de gentrification à marche forcée, Azra Deniz Okyay invoque la puissance du cinéma pour remettre un peu de lumière dans un Istanbul en voie de devenir le fantôme de lui-même. « Je n’ai pas peur de le dire et je défendrai cela jusqu’au bout. »

Votre film se déroule le 26 octobre 2020. Plusieurs indices, comme la présence de checkpoints, la police et le bruit des hélicoptères, laissent entendre que le pays est plongé dans un climat d’insécurité, sans doute une guerre. L’ironie du sort veut que le monde d’aujourd’hui traverse une réelle crise historique.
Azra Deniz Okyay : Oui, c’était impossible à prévoir et j’aurais préféré qu’il en soit autrement, c’est sûr. Je pense cependant que les artistes sentent les choses. Je voulais plonger le spectateur dans une espèce d’obscurité profonde parce que je ne voyais pas d’autre issue pour moi-même à ce moment-là. J’ai fait ce film pour me permettre de respirer, d’y voir plus clair. Si le film n’était pas sorti en pleine pandémie, je pense qu’il n’aurait pas été accueilli de la même façon, que les gens l’auraient trouvé trop sombre et ne l’auraient pas aussi bien compris. Le contexte actuel lui donne une nouvelle résonance. La date du 26 octobre est aussi un clin d’œil au film Back To The Future que j’adore.

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Icône de la nouvelle génération des cinéastes turcs, Azra Deniz Okyay signe un premier long-métrage punk dans ses intentions, et hip-hop dans son intensité.

Pouvez-vous nous en dire plus sur ce nuage noir qui envahissait votre esprit ?
Okyay : Tout a commencé lorsque je suis rentrée à Istanbul en 2011, après mes études de cinéma à Paris. Je n’avais plus de papiers, j’étais obligée de quitter la France. Je me suis réinstallée à Istanbul en même temps que d’autres amis qui rentraient de facs d’Europe. Certains lançaient leurs propres galeries, d’autres étaient récupérés par des curateurs de Berlin. Nous symbolisions une culture métisse, notre art n’était pas turc mais né d’inspirations multiples. Je suis arrivée dans un Eldorado et je me disais que je ne voudrais plus jamais repartir. Mais c’est au même moment que j’ai vu la situation se dégrader rapidement. Dix ans plus tard, plus rien n’est pareil.

Dans Ghosts, le personnage de Rachid, un trafiquant véreux qui s’enrichit sur le dos des réfugiés syriens, parle sans cesse de la construction d’une « nouvelle Turquie », or votre film suggère plutôt une régression, que ce soit au niveau des libertés individuelles ou des droits humains.
Okyay : Cette régression ne s’opère pas seulement au niveau politique mais aussi urbanistique. Mes parents, qui étaient des architectes et des urbanistes activistes dans leur domaine ont essayé de protéger les bâtiments et les monuments arméniens, juifs et grecs qui ont jalonné l’histoire de la Turquie et qui sont depuis longtemps en proie à la destruction. Cela fait vingt ans que je sens que la texture urbaine est en train d’être engloutie. On recouvre l’Histoire de béton et on prétend que rien avant n’a existé. Cette « nouvelle Turquie » est un acte prémédité et extrêmement dangereux. Je n’ai pas peur de le dire et je défendrai cela jusqu’au bout.

Le film est-il tourné dans un seul et même quartier d’Istanbul ?
Okyay : J’ai rassemblé deux ghettos en un. Au fur et à mesure que l’on filmait, les bâtiments se détruisaient. C’est le sort de tous les ghettos à Istanbul. Comme le tournage était limité à 17 jours seulement, on passait notre temps à courir d’un endroit à l’autre. Ce fut un tournage très punk et guérilla mais cela faisait six ans que j’écrivais le film et je ne pouvais pas attendre d’avoir le budget nécessaire. J’ai dit : « Je tourne cette année ou je meurs ». Et c’est bien comme ça, car on n’aurait jamais pu tourner en 2020 (rires).

Était-il facile de s’installer avec une équipe de tournage en plein milieu de ces ghettos en voie d’extinction ?
Okyay : Non, ça a été un tournage compliqué et j’ai d’ailleurs très peu dormi. Chaque jour, il nous arrivait quelque chose d’improbable. Ces ghettos, qui étaient à l’origine d’émeutes, avaient été complètement réduits au silence, beaucoup de ses habitants s’étaient retrouvés derrière les barreaux. Un jour que nous répétions une scène, on s’est retrouvés encerclés par les kalachnikovs de trente policiers prêts à tirer. Le chef de la cellule antiterroriste d’Istanbul était persuadé que nous étions en train de lancer une nouvelle émeute. Lorsque ma productrice et moi avons tenté de lui expliquer que nous tournions un film, c’était comme si nous lui avions dit que nous étions astronautes. Il a fini par croire que l’on tournait un film d’amour (rires) et on nous a laissées filmer la scène en une prise seulement. C’était un moment très difficile mais j’étais tellement décidée à faire ce film que je n’avais pas l’option de paniquer.

À l’instar des protagonistes féminines de votre film, vous réclamez votre espace dans la ville.
Okyay : Que ce soit par la danse, l’activisme ou pour des raisons de survie, ce sont trois femmes qui ne font pas les choses selon le protocole mais qui décident de faire ce qu’elles veulent dans la ville. En tant que cinéastes, nous savions que nous allions avoir des problèmes mais nous étions décidées à réclamer quelque chose. Au milieu de ce chaos, de ce système qui ne marche plus, il y a cette voix féminine qui émerge. Le mouvement féministe est sans doute la seule chose positive qui se soit passée en Turquie ces dernières années. Et nous ne sommes pas seules, cette nouvelle génération fait entendre sa voix dans le monde entier.

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« Lorsque je filme Didem qui danse, je veille à me focaliser sur sa fragilité », dit Azra Deniz Okyay.

Le côté très punk du tournage se retrouve également dans les choix formels du film : Ghosts se situe quelque part entre la fiction, le documentaire et le clip vidéo ?
Okyay : J’aime le côté très dynamique du clip vidéo. Lorsque je filme le personnage de Didem qui danse, je veille à me focaliser sur des détails comme ses mains ou sur sa fragilité, afin d’éviter de tomber dans la caricature et d’érotiser son corps. J’aurais voulu mettre ‘Bad Girls’ de M.I.A. en fond sonore mais on n’avait pas l’argent (rires).

D’où vous vient ce langage visuel et sonore inspiré du clip vidéo ?
Okyay : Pendant mes études de cinéma à Paris 3, je séchais les cours pour être sur les tournages. C’est là que je me suis retrouvée à assister l’équipe de Partizan films, la société de production audiovisuelle de Michel Gondry. J’ai appris en les regardant tourner les clips de Lenny Kravitz et Franz Ferdinand. J’adorais le travail qu’ils avaient fait pour Björk et Fat Boy Slim. Leur manière de tout déconstruire pour reconstruire, c’est une sorte de mathématique qui m’inspire dans mon propre cinéma.

Ghosts a-t-il déjà tourné dans des festivals en Turquie ?
Okyay : Il a été montré au Festival International du Film d’Antalya où on a raflé cinq prix dont celui du meilleur film. J’étais très surprise, je ne m’y attendais pas du tout. J’étais la seule réalisatrice parmi les douze réalisateurs. Le jury a salué le courage dont nous avons fait preuve pour faire exister ce film. Qu’un tel prix aille à une jeune réalisatrice, dont l’idéologie se situe à l’opposé du patriarcat turc conservateur, a fait du bien à beaucoup de gens.

Au milieu du chaos ambiant, dont vous nous parliez précédemment, ces récompenses sont la preuve que votre film, aussi rebelle soit-il, a sa place en Turquie et non pas uniquement dans des festivals internationaux.
Okyay : Ghosts sort en salles en 2021 et je pense qu’il va diviser. J’espère que le film fera débat. Je pense en fait que la discussion va être très violente mais, au moins, on l’aura ouverte. En tant que jeune femme de mon époque, je me vois le droit de provoquer les choses. Ce n’est pas de la provocation gratuite. Je suis là et je ne pars pas. Et je suis obligée de rester là. Dans un tel chaos, même si on est fatigué, il faut garder espoir.

GHOSTS
26/11 > 5/12, www.cinemamed.be & www.sooner.be

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