interview

Dieudo Hamadi: ‘Ça ne sert à rien de filmer des gens qui pleurent’

© Dieudo Hamadi

Repris en 2020 dans la sélection officielle du Festival de Cannes, En route pour le milliard fait l’objet d’une projection à Bozar assortie d’une rencontre avec son réalisateur : le cinéaste congolais Dieudo Hamadi. L’occasion pour BRUZZ de s’entretenir avec l’une des figures du cinéma documentaire les plus inspirantes de sa génération.

Dieudo Hamadi en quelques dates

  • Dieudonné Hamadi naît le 22 février 1984, à Kisangani
  • Étudie la médecine avant de se tourner vers le cinéma
  • À partir de 2002, suit des ateliers de documentaires, des cours de montage et une formation à la FEMIS (Paris)
  • Après deux court-métrages, réalise en 2013 son premier moyen-métrage, Atalaku
  • 2014, réalise Examen d’État
  • En 2017, Maman Colonelle est primé au festival Cinéma du Réel
  • 2018, signe Kinshasa Makambo
  • 2020, En route pour le milliard est sélectionné au Festival de Cannes

Remarqué dès son moyen-métrage Atalaku, consacré en 2013 Meilleur Premier Film au festival Cinéma du Réel (où il remporte quatre ans plus tard le Grand Prix pour son long-métrage Maman Colonelle), Dieudonné dit ‘Dieudo’ Hamadi (37 ans seulement et sept films à son actif) s’est imposé avec virtuosité et puissance sur la scène du cinéma documentaire.

Originaire de Kisangani dans le Nord-Est de la République Démocratique du Congo, le réalisateur, formé essentiellement sur le terrain, n’a eu de cesse de braquer sa caméra sur ses concitoyen.ne.s, victimes d’un État défectueux, incapable de subvenir à leurs besoins. Avec cette spécificité qui fait toute l’intensité de son cinéma : les personnages que Dieudo Hamadi choisit de mettre en lumière ne sont jamais seulement des victimes. Ils et elles sont les acteurs de leur sort. Ils et elles se démènent avec les moyens – certes, très limités – du bord pour changer la trajectoire de leur destin.

La bande-annonce de 'En Route pour le Milliard'.

Qu’il s’agisse de lycéens dans l’incapacité de payer la « prime des professeurs » et donc de passer l’équivalent du BAC français (Examen d’État, sorti en DVD chez Potemkine), de Maman Honorine, colonelle en charge de la protection des enfants et de la lutte contre les violences sexuelles (Maman Colonelle, disponible à la location sur la plateforme de streaming Tënk), de jeunes manifestant.e.s risquant leur vie pour plus de démocratie (Kinshasa Makambo, à streamer sur Mubi) ou de rescapés estropiés de la Guerre des Six jours – ayant opposé à Kisangani les armées rwandaises et ougandaises en juin 2000 – navigant jusqu’à Kinshasa pour réclamer compensation et justice (En route pour le milliard, projeté à Bozar).

Autant de destinées qui happent le réalisateur et avec lesquelles il fait entièrement corps. Autant de voyages périlleux dans lesquels il s’engage, pour le pire et le meilleur. « Ça ne sert à rien de filmer des gens qui pleurent. Ce qui se passe au Congo n’est plus un secret pour personne. Le Congo est un pays cassé. Ce qui m’intéresse c’est d’aller au-delà de tout ça et de questionner la raison de l’existence même de ce pays, malgré le poids de l’Histoire qui l’écrase. »

Vous semblez filmer des gens relativement proches de vous, parce que vous faites partie de la même génération ou parce qu’ils évoluent dans un environnement qui vous est familier.
Dieudo Hamadi : Je ne sais pas comment les autres cinéastes fonctionnent mais j’ai du mal à raconter des histoires qui ne résonnent en rien avec ma situation ou mon parcours. Il me faut un lien, souvent affectif, pour me mobiliser sur un sujet et j’aurais du mal à transmettre des émotions que je ne ressens pas moi-même. Le travail que je fais avant de commencer un film, c’est de trouver où placer la caméra. Cela se voit très vite de quel côté je me trouve. Ainsi, moi et mes personnages nous retrouvons embarqués dans le même bateau.

1777 Diedo Hamadi

Dans votre dernier film En route pour le milliard, vous êtes littéralement embarqué dans le même bateau que les personnes que vous filmez. Un bateau fragile qui se fait inonder. La mise en danger est récurrente dans vos films. Dans Kinshasa Makambo, vous vous retrouvez même au milieu de fusillades.
Hamadi : Je ne me mets pas en danger en amont mais je me retrouve en danger. Pour En route pour le milliard, je ne pouvais pas prévoir ce qui allait se passer pendant cette traversée. Mais quand le danger arrive et que je suis déjà embarqué, j’essaie d’en sortir avec un film. Pour ne pas que la mise en danger soit complètement gratuite. Pour Kinshasa Makambo, je suis des jeunes qui réclament des élections sans pour autant avoir envie de me mettre en danger. Mais parce que j’ai choisi de filmer ces jeunes et que nous nous sommes retrouvés au beau milieu d’une fusillade, je n’oublie pas de ne pas arrêter de filmer. Il y a plein de choses à cette période qui se sont passées et que je n’ai pas filmées parce que j’ai estimé que c’était trop dangereux. Ce n’est que lorsque c’est trop tard que j’ai alors ce réflexe de filmer. Mais là n’est pas la question. Les gens ne devraient pas risquer leur vie en prenant un bateau, les gens ne devraient pas se faire tirer dessus parce qu’ils sont dans la rue pour réclamer une élection. Pour beaucoup de Congolais, vivre et essayer de s’exprimer est dangereux. En tant que cinéaste au Congo, n’importe quel sujet que je choisis peut potentiellement me mettre en danger. Je continue à faire des films autant que faire se peut, mais je ne veux pas être un martyr.

Dans En route pour le milliard, les membres de l’association des victimes de la Guerre des Six Jours transforment leur peine en art en montant une pièce de théâtre. Vous qui faites du cinéma, croyez-vous au pouvoir réparateur de l’art ?
Hamadi : Les gens trouvent toujours des mécanismes de survie et c’est l’une des clés pour comprendre pourquoi le pays continue d’exister. Certains ont trouvé des débouchés dans l’art, d’autres dans d’autres formes d’expression. Dans En route pour le milliard, l’association que je filme a monté sa troupe théâtrale et musicale en 2005, soit cinq ans après la guerre des Six Jours. Très vite, les gens ont compris qu’il fallait extérioriser la tragédie.

Vous êtes vous-même originaire de Kisangani. Vous avez été témoin en tant qu’adolescent de cette guerre sanglante. Ce film a-t-il aussi été un moyen pour vous de conjurer le traumatisme ?
Hamadi : Il faut croire que j’étais guéri depuis longtemps. Juste après la guerre, nous sommes partis avec ma famille à Goma, à l’extrême Est du Congo. Je ne suis plus revenu à Kisangani pendant de longues années. Ce qui m’a amené à faire ce film, ça n’était pas le besoin de me guérir de quoi que ce soit mais plutôt le sentiment de honte. Parce qu’en 2017, quand je suis arrivé à Kisangani dans le cadre du tournage de Maman Colonelle, aucun souvenir de la guerre, dont j’avais effectivement connu les atrocités, n’est remonté. Rien. Pendant trois mois. Que ce soit dans les rues, les conversations et les lieux que je fréquentais, rien ne faisait allusion à la Guerre des Six Jours. Ce n’est que dans le bureau d’une officière de police, Maman Colonelle donc, que j’ai rencontré les victimes de cette guerre et que j’ai réalisé que des images qui n’auraient jamais dû s’effacer de ma mémoire, ces choses horribles qu’on imprime pour toujours, je les avais oubliées. Et je n’étais pas le seul. Pratiquement toute la ville souffrait de cette amnésie collective. Il faut croire que l’énergie et la créativité que l’on mobilise pour vivre au Congo a tendance à diluer nos souvenirs. Et c’est dangereux. Mon film allait servir à raviver cette mémoire. L’histoire de la partie Est du Congo, et du Congo en général, se répète parce qu’on a tendance à oublier ce qu’il s’est passé il y a vingt ans. La mémoire est très importante et rien ne peut justifier de la perdre ou de la mépriser.

1777 En route pour le milliard
© Dieudo Hamadi
| Dans En route pour le milliard (sélection officielle du Festival de Cannes 2020), Dieudo Hamadi suit des rescapés estropiés de la Guerre des Six jours à Kisangani, navigant dans une embarcation périlleuse jusqu’à Kinshasa pour réclamer compensation et justice.

À travers votre cinéma, vous faites vivre indirectement cette mémoire en créant des traces. Les gens que vous filmez aujourd’hui, je pense par exemple aux jeunes révolutionnaires dans Kinshasa Makambo, sont peut-être en train d’écrire l’Histoire de demain.
Hamadi : Après ce petit parcours cinématographique qui est le mien, je réalise que mon travail ressemble de plus en plus à celui d’un archiviste. J’essaie d’archiver des bouts de quotidien de mes contemporains. Et peut-être que cela constituera un jour un document précieux, comme il nous en manque aujourd’hui. Je fais partie de cette génération qui vit dans un monde cruel : le passé que nous connaissons de nous-mêmes est celui que les autres nous ont raconté, qu’il s’agisse de la propagande coloniale ou des historiens occidentaux. Mais nous, nous n’avons pas le point de vue de nos ancêtres, des nôtres. Et c’est quelque chose de terrible. C’est irrattrapable mais à mon échelle, j’essaie de constituer un document pour le présent. Car il pourrait bien s’agir de l’Histoire de demain, en effet.

Si beaucoup de documentaires ont été tournés au Congo, ils ont été en très grande majorité filmés par des réalisateurs occidentaux. Votre cinéma vient combler un manque dans les représentations de l’Afrique.
Hamadi : J’ai vu des beaux films faits par des réalisateurs occidentaux et qui nous ont beaucoup appris. Je pense à Thierry Michel qui a énormément contribué à capter une certaine histoire du Congo et dont l’œuvre a servi de repère à beaucoup de jeunes sur leur passé. De mon côté, je fais des films que je souhaite universels, des films qui parlent de la condition humaine du point de vue du Congo. Je pense qu’il est fondamental que nous puissions raconter des histoires de chez nous. Mais nous devons être encore plus nombreux pour faire exister notre point de vue à côté d’autres regards. Pendant longtemps le point de vue des Africains a manqué.

Votre envie de cinéma a-t-elle été motivée par ce manque ?
Hamadi : Je pense que ça a évolué. Au début, je voulais juste faire des films, et plus particulièrement de la fiction. Comme je n’avais ni la formation ni les moyens de faire de la fiction, j’ai commencé par le documentaire de manière pragmatique. Aujourd’hui, avec le recul, je comprends que mon travail commence à former une espèce de document qui pourrait servir. Mais au-delà de tout ça, je suis un conteur d’histoires et c’est ce que j’aime plus que tout. Je raconte des histoires du Congo parce que c’est ce qui est au plus près de moi.

1777 Diedo Hamadi

Avant de vous lancer dans le cinéma, vous avez étudié la médecine. Racontez-nous ce grand écart.
Hamadi : Il s’agit d’un passage accidentel, forcément. Le cinéma, on ne peut pas le faire au Congo jusqu’à présent. Je me suis retrouvé dans un atelier en 2007 à Kisangani dans les studios Kabako du chorégraphe Faustin Linyekula et j’ai été scotché. J’ai vu des films d’auteur auxquels je n’avais jamais eu accès auparavant. J’ai pris conscience que le cinéma ouvrait à toutes les possibilités et que mon imagination était la seule limite. Comme je suis quelqu’un de passionné et qui n’en fait qu’à sa tête, je n’ai pas eu de mal à lâcher la médecine (rires).

Est-ce qu’on peut se risquer à faire des parallèles entre le travail de médecin et celui de réalisateur ?
Hamadi : Je ne pense pas que j’aurais été un bon médecin (sourire). Récemment, je répondais à un jeune journaliste congolais qui voulait connaître la part de la médecine dans mon travail de cinéaste. Je n’en vois pas beaucoup mais s’il y a une similitude, c’est l’attention que j’accorde aux autres. Aujourd’hui, je les regarde avec ma caméra et j’essaie de les comprendre. Peut-être que je l’aurais fait en tant que médecin avec d’autres instruments.

Les master classes que vous dispensez en Afrique et ailleurs sont l’occasion de transmettre votre vision du cinéma documentaire. Si vous ne deviez retenir qu’un seul conseil à donner à la génération de cinéastes à venir, quel serait-il ?
Hamadi : À tous les jeunes indistinctement, il y a deux conseils que je donne : voir des films, le plus possible, et faire des films sans se formaliser. Pour d’autres jeunes, particulièrement les Africains, les Congolais, qui sont privés de beaucoup de choses, y compris de films à voir, je leur conseille d’essayer de se faire violence car il n’y aura pas de cadeau. Au bout du compte, ils seront jugés comme cinéaste au même titre que n’importe quel autre jeune dans le monde qui aura eu accès à tout ce à quoi ils n’auront jamais accès. Il ne faut pas se donner à 100% quand on est un jeune réalisateur africain mais à 400%.

MEET THE DIRECTOR: DIEUDO HAMADI - EN ROUTE POUR LE MILLIARD
24/11, 20.00, Bozar

Lees meer over
Meer nieuws uit Brussel
Vooraan op BRUZZ

Bruxelles dans votre boîte mail?