interview

Entre Le Caire et Bruxelles: genèse de la Palme d'Or du court-métrage avec Sameh Alaa

© Saskia Vanderstichele

Contre vents et marées, le Festival de Cannes a tenu bon sur la Croisette à la fin du mois d’octobre. À bord de cette édition miniature: Sameh Alaa. Le jeune réalisateur égyptien n’a pas regretté le voyage puisque c’est accompagné de la Palme d’Or du court-métrage qu’il est rentré chez lui, à Bruxelles.

Qui est Sameh Alaa?

  • 1987 : naît au Caire
  • 2006-2010 : étudie à l’Académie des arts cinématographiques et technologie du Caire
  • 2012 : étudie la réalisation à l’académie du film de Prague
  • 2013 - 2015 : Master à l’École internationale de création audiovisuelle et de réalisation à Paris
  • 2016 : s’installe à Bruxelles
  • 2017: Son court-métrage Fifteen est sélectionné au Festival international du film de Toronto
  • 2020: I Am Afraid To Forget Your Face remporte la Palme d’Or du court-métrage à Cannes

Si la presse internationale s’enthousiasme de la première Palme d’Or du court-métrage à être décernée à un réalisateur égyptien, elle oublie presque systématiquement un détail qui n’est pas sans importance. La vedette en question, Sameh Alaa, habite à Bruxelles, place Flagey précisément, depuis cinq ans et il n’est pas près de plier bagage. « J’adore Bruxelles », confie le réalisateur de 33 ans formé au septième art entre Le Caire, Prague et Paris.

Sameh Alaa
© Instagram Sameh Alaa
| Dans un climat de pandémie mondiale, Sameh Alaa foulait le 29 octobre dernier le tapis rouge du festival de Cannes.

Dans un climat de pandémie mondiale et de couvre-feu imposé, Sameh Alaa foulait le 29 octobre dernier le tapis rouge du festival menant au prestigieux Grand Auditorium Louis Lumière, réservé hors apocalypse aux longs-métrages de la sélection cannoise. Crise sanitaire oblige, le festival de cinéma le plus renommé du monde s’était vu forcé de troquer les festivités du mois de mai pour une édition miniature en plein automne. Soit la projection de quatre longs-métrages et le maintien de deux compétitions de format court.

L’unique Palme d’Or de cette édition fut donc attribuée à Sameh Alaa pour son film I Am Afraid to Forget Your Face. Une plongée sensible dans l’esprit d’un adolescent du Caire prêt à tout pour revoir une dernière fois le visage de sa petite amie. Une tragédie du XXIe siècle intensément visuelle pour dire une histoire d’amour qui se passe de mots. Sameh Alaa, dont le précédent Fifteen avait déjà conquis plusieurs festivals internationaux, signe un court-métrage empreint d’audaces narratives et stylistiques parfaitement dosées.

L’Égyptien bruxellois, qui compte parmi les réalisateurs les plus prometteurs de sa génération, prouve encore un fois qu’il n’a pas froid aux yeux. Surtout lorsqu’il s’agit de tourner un film sans financement aucun et en l’espace d’un jour seulement. Le Festival de Cannes ne s’y est pas trompé, semble-t-il. Rencontre.

Que pouvez-vous nous raconter de la cérémonie de cette édition très spéciale du Festival de Cannes ?
Sameh Alaa :
Je ne peux pas comparer la cérémonie à une autre édition du festival car c’était une première pour moi. Mais ce que je peux vous dire c’est que c’était un rêve qui devenait réalité d’autant plus que je n’avais pas du tout imaginé ce scénario. J’ai attendu trois jours avant la cérémonie pour prendre mes billets de train, tellement j’étais persuadé que le festival allait être annulé au dernier moment.

Est-ce important que les festivals du cinéma continuent d’avoir lieu ?
Alaa :
Oui c’est très important. J’aime l’idée que les festivals résistent que ce soit sous la forme d’une programmation réduite ou par une édition en ligne. Je respecte beaucoup le fait que le Festival de Cannes ait choisi d’avoir lieu sous la forme d’une mini-version, je n’oublierai jamais ce geste.

Votre film I Am Afraid To Forget Your Face a remporté la Palme d’Or du court-métrage. Félicitations. Quel a été le point de départ de ce film ?
Alaa : Il y a trois ou quatre ans, j’ai vécu un drame personnel qui m’a beaucoup affecté. Quelque temps plus tard, je lisais dans le journal l’histoire d’un ado qui s’était dissimulé derrière une burqa pour rendre visite à sa petite amie. Il s’était fait prendre. Son histoire résonnait beaucoup avec la mienne, je voulais voir mon amie une dernière fois, mais je n’ai pas pu. Mais lui était passé à l’action, il avait essayé. J’ai trouvé cet acte d’amour extrêmement courageux et cela m’a inspiré.

A l’instar de votre court-métrage précédent, Fifteen, I Am Afraid To Forget Your Face met en scène un adolescent pris dans un moment tragique de son existence et qui doit mobiliser une force intérieure inouïe.
Alaa : Ce moment, ces ados le vivent pour la première fois et il va avoir un impact profond sur leur existence. Je pense qu’on a beaucoup à apprendre des ados. Ils portent en eux quelque chose de très unique. Ils ont des secrets, sont capables de vivre une aventure tout seul, sans que personne ne le sache. Ils s’inventent un monde là où les adultes sont plus rationnels : ils vont s’asseoir autour d’une table pour parler ou ils vont consulter un psychiatre.

Bande-annonce I Am Afraid To Forget Your Face

Vos protagonistes partagent-ils beaucoup de points communs avec le Sameh Alaa adolescent ?
Alaa : Ils sont un mélange du Sameh ado et du Sameh d’aujourd’hui. Je veux que quelqu’un de quarante puisse s’identifier à leurs émotions. C’est peut-être même plus facile si ça se fait à travers le point de vue d’un enfant.

Vos personnages sont filmés dans des lieux publics. Leur chagrin n’est pas ostentatoire, il s’agit d’un chagrin intérieur. Lorsqu’on est assis dans un bus, on ne sait jamais quelle tragédie la personne en face de soi traverse.
Alaa : Kafka parlait à peu près en ces termes de la douleur et du monde moderne : tu ne connais pas ma douleur, je ne connais pas ta douleur mais au moins nous pouvons nous tenir la main pour traverser l’enfer ensemble. Quand je vois quelqu’un pleurer discrètement dans le bus, j’ai envie de faire quelque chose mais les normes sociales nous empêchent de poser sa main sur son épaule et de lui demander s’il a besoin d’aide. La société moderne a tendance à nous isoler. Or j’ai le sentiment que nous devons nous rapprocher, parce que la vie n’est facile pour personne.

Le fait que le personnage principal de I Am Afraid To Forget Your Face soit dissimulé derrière une burqa pendant toute une partie du film renforce l’idée d’un chagrin invisible.
Alaa : Tout à fait. En écrivant l’histoire, je me suis demandé comment les gens allaient réagir en découvrant mon personnage dissimulé sous une burqa. Comment montrer ses émotions ? C’était un vrai défi de faire en sorte que les spectateurs ressentent quelque chose y compris ceux que la vue d’une burqa pourrait mettre mal à l’aise. Je ne suis pas en train de me positionner pour ou contre la burqa. Je m’intéresse aux émotions et non pas à l’habillement.

Sameh Alaa
© Saskia Vanderstichele
| "Quitter Bruxelles ne m'a pas encore traversé l'esprit. Seule la mer me manque...", dit le réalisateur Sameh Alaa.

Dans une des scènes du film, celle où le protagoniste prend le bus voilé de la tête aux pieds, vous jouez avec les clichés occidentaux pour mieux nous confronter à nos préjugés.
Alaa : J’aime bien jouer avec les attentes du spectateur. Je dis toujours que mes films ne s’adressent ni à un public arabe ni à un public occidental dans le sens où je ne veux pas leur donner ce qu’ils attendent de moi. J’aime que l’imagination du spectateur s’emballe alors que finalement, il ne se passe rien, je pense que ça stimule encore plus l’imagination.

Votre film possède deux titres. L’un en anglais, que l’on connaît, et l’autre « Seize » en dialecte égyptien, soit la suite de Fifteen.
Alaa : Je trouvais qu’un titre marchait mieux en anglais et l’autre en arabe. Mais je n’aurais pu me passer d’aucun des deux. Le titre en anglais est apparu après le tournage. Je me suis posé la question du pourquoi : pourquoi avais-je voulu rendre hommage à mon amie ? Je me suis rendu compte que c’est parce que j’avais peur de l’oublier. Quand je perds quelqu’un de cher. Je m’efforce de me rappeler son visage. Mais avec le temps, ça devient de plus en plus difficile et je finis par avoir l’impression que la personne n’existe plus, qu’elle s’est évanouie. Le protagoniste de I Am Afraid To Forget Your Face partage cette même peur.

Fifteen a été totalement autoproduit. Qu’en a-t-il été de I Am Afraid to Forget Your Face ?
Alaa : Pour Fifteen, je venais de débarquer à Bruxelles et je n’avais rien à montrer aux organismes de financement. Alors je n’avais pas d’autre choix que de prendre le risque de le financer moi-même avec l’aide de mon père et d’un ami. Pour I Am Afraid to Forget Your Face, j’ai trouvé un producteur mais nous n’avons pas réussi à obtenir de financements, alors il a mis de sa poche, moi aussi, ainsi que quelques autres personnes en Europe et en Egypte. A cause du budget très serré, nous avons dû limiter le tournage à un jour au lieu de trois. On courrait d’une scène à l’autre et la scène principale a été réalisée en une seule prise. C’était difficile mais je pense que ces limites ont fait que nous avons donné le meilleur de nous-même.

Les deux films se déroulent-ils dans le même quartier du Caire ?
Alaa : Oui, c’est le quartier où mes grands-parents habitaient. Cela fait neuf ans que j’habite en Europe mais à chaque fois que j’y retourne je me sens à la maison. C’est un quartier riche, pas financièrement mais d’un point de vue culturel. Il brasse de nombreux groupes sociaux et son architecture est unique, ce quartier ne ressemble à aucun autre du Caire avec ses murs immenses et ses plafonds très hauts. J’ai vécu mon enfance et mon adolescence dans ce quartier, j’y ai vécu mes premières expériences, l’amour et la mort. Le genre de choses que vous explorez plus tard en tant qu’artiste. C’est dans ce quartier que j’ai été confronté pour la première fois à la mort, à l’âge de 8 ans quand mon grand-père nous a quittés.

Le fait d’avoir quitté le Caire pour étudier en Europe a-t-il renouvelé votre regard sur la ville qui vous a vu grandir ?
Alaa : Je pense que le fait de vivre longtemps dans des pays où je ne comprenais pas la langue a été une bénédiction en termes de cinéma. J’étais beaucoup plus dans l’observation que dans la parole. J’ai commencé à observer les gens dans leur vie de tous les jours et à essayer d’interpréter leurs émotions en fonction de leurs gestes et de leurs comportements. Le langage corporel est devenu une obsession. J’ai pris conscience que les dialogues dans un film ne sont pas toujours aussi nécessaires qu’on se l’imagine. Après avoir vécu en Europe, je pourrais faire tenir tout un long-métrage sans dialogues. Voilà pourquoi il y a si peu de dialogues dans mes films.

Vous êtes installé à Bruxelles depuis près de cinq ans. Que pensez-vous du potentiel cinématographique de la ville ? Y a-t-il des quartiers de Bruxelles qui vous inspirent particulièrement ?
Alaa : Oui, je ne suis pas un expert mais Flagey est mon quartier préféré. J’habite au quatrième étage d’un immeuble donnant sur la place Flagey. Depuis mon balcon j’observe la vie qui passe. J’aime le côté multiculturel de la ville et l’intérêt qu’elle porte à l’art. Je suis arrivé à Bruxelles un peu au hasard dans l’idée d’y rester quelques nuits et j’y suis encore. L’idée de quitter Bruxelles ne m’a pas encore traversé l’esprit. La seule chose qui me manque c’est la mer… et le soleil un peu aussi. J’ai toujours rêvé de vivre dans une ville côtière.

I Am Afraid To Forget Your Face
© S.A.
| L'affiche du film 'I am Afraid to Forget Your Face'

Le cinéma était-il un rêve d’enfant ?
Alaa : Quand j’étais enfant, je ne regardais pas de films, le cinéma était pour moi synonyme d’ennui mortel. Mon rêve c’était de devenir footballeur. J’étais obsédé par cette idée. Mais je n’étais pas doué pour le football et j’ai fini par être mis à la porte de mon club à l’âge de seize ans. C’est là que j’ai commencé à faire ce que faisaient les jeunes de mon âge : sortir et aller au cinéma. Ma culture cinématographique a commencé par les films mainstream égyptiens. Le cinéma est rapidement devenu une obsession. Lorsque j’ai parlé à mon père de mon rêve de cinéma, il m’a fait voir La Strada de Fellini. Ça a été l’expérience la plus déterminante de ma vie. J’étais complètement bouleversé par la scène finale où l’homme pleure seul sur la plage la femme qu’il a perdue.

Il y a là un parallèle à faire avec la fin de I Am Afraid to Forget Your Face.
Alaa : C’est exactement ce que j’étais en train de me dire (rires). Je me disais : « Oh mon Dieu, qu’est-ce que je suis en train de raconter ! ». Je viens de faire le lien !

Que pouvez-vous nous révéler sur votre prochain film ?

Alaa : Je travaille sur un long-métrage qui s’intitule I can hear your voice...still. Le film se déroule à Alexandrie, une ville côtière... Pour la première fois, mon personnage principal est féminin. Je suis très heureux de ce nouveau challenge. J’apprends aussi énormément sur la production. Les films que j’ai réalisés avec l’aide de mes amis me font penser que j’ai la responsabilité d’aider d’autres réalisateurs. Je n’ai pas la possibilité de les produire maintenant mais dans le futur c’est quelque chose que j’aimerais beaucoup faire.

Sameh Alaa
© Saskia Vanderstichele
| Originaire du Caire en Egypte, le gagnant 2020 de la Palme d’Or du court-métrage est installé à Bruxelles depuis cinq ans. Du côté de Flagey, précisément.

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