interview

L’astre Eddy Ape éclaire Les Nuits Botanique

Nouveau visage du rap bruxellois, Eddy Ape ajuste ses mélodies à son mode de vie. Libre comme l’air, indépendant, cool et un brin nonchalant, l’artiste se dévoile sans détour à l’occasion de la sortie de Supernova, un disque qui, à bien des égards, marque un alignement des planètes.

Eddy Ape || Zéro Défaite (Prod. EKANY)

À deux arrêts du Botanique, la station Yser est le point de départ d’Eddy Ape. C’est ici que le rappeur a grandi, forgé son imaginaire et une extraordinaire faculté d’autodérision. Sous ses airs détendus et je-m’en-foutistes, le garçon est pourtant un sacré bosseur, limite foudre de guerre. En quelques années, il a ainsi créé son propre label (La Mesure Inversée), peaufiné son style décontracté et côtoyé de près une légende vivante de la chanson française. Quelque part entre la France de Doc Gynéco et l’Amérique de Masego, le rap prôné par le Bruxellois s’appuie sur les productions millimétrées de l’ami Ekany (Krisy, Geeeko, YG Pablo). Fruits de leur association, les huit morceaux enregistrés sur Supernova viennent aujourd’hui catapulter soul, électro, hip-hop et chanson sous un ciel étoilé. À observer pendant Les Nuits Botanique.

Comment êtes-vous arrivé au rap ?
Eddy Ape : Le public m’associe volontiers et à raison à la vague hip-hop. Mais dans mon parcours personnel, le rap est arrivé progressivement. À la maison, j’écoutais aussi bien de la soul que de la chanson française. Les disques de Matthieu Chedid (-M-), par exemple, tiennent une place à part dans mon cœur. Ce musicien est surtout connu pour son jeu de guitare. Pourtant, ce que j’aime chez lui, c’est sa voix, sa façon de chanter un peu nonchalante. Le premier rappeur français que j’ai écouté avec attention, c’est Maître Gims. Là encore, il ne s’agit pas d’un choix de puriste. Car son style louvoie entre hip-hop et variété. Il est assez difficile à cataloguer et j’aime ça. Parce que dans l’industrie musicale, les gens veulent absolument te coller une étiquette sur le dos. Moi, justement, je lutte contre ça : je refuse d’entrer dans les cases. Pour éviter d’être étiqueté, j’ai d’ailleurs imaginé mon propre style. Ça s’appelle le « smooth banger ». Même si je chante en français, ce terme anglophone me semble en adéquation avec les saccades de mon flow et la douceur qui découle des morceaux.

Dès que les médias évoquent votre musique, la référence à Doc Gynéco est quasi inévitable. S’agit-il d’une influence revendiquée ?
Eddy Ape :
Ce n’est pas une inspiration musicale. J’apprécie certains morceaux de Doc Gynéco, mais là où il me touche vraiment, c’est dans sa façon d’être. Je me suis surtout identifié à son personnage. Il véhicule une image de mec sans-souci, libre dans sa tête et complètement je-m’en-foutiste.

Aux yeux du grand public, votre émergence tient à un poisson d’avril en compagnie d’Adamo. Pouvez-vous revenir sur cet incroyable coup de bluff ?
Eddy Ape : À l’origine, il s’agit d’une vaste blague imaginée pour Hep Taxi !, une émission télé diffusée sur la RTBF. L’idée était de faire croire au public qu’Adamo mettait un terme à sa carrière de chanteur pour se consacrer pleinement à ses activités de producteur dans la sphère hip-hop. Dans ce délire, j’étais censé être le premier artiste produit par ses soins. L’équipe télé est venue nous filmer dans son studio d’enregistrement pendant que je reprenais ‘Les filles du bord de mer’. Ce poisson d’avril a cartonné. De nombreuses personnes sont tombées dans le panneau. Cet épisode est à l’origine de ma relation avec Adamo. Aujourd’hui, je le considère comme mon papy. Il m’invite régulièrement chez lui pour boire une tasse de thé. C’est vraiment quelqu’un de cool. Cela étant dit, je ne suis pas fan de sa musique. Je reste admiratif devant sa carrière et l’impact de ses chansons en Belgique et à l’étranger. Mais à titre personnel, je suis d’autant plus touché par l’univers d’un chanteur comme Henri Salvador.

Cette collaboration fictive a-t-elle eu des retombées sur votre carrière ?
Eddy Ape : Impossible de nier son impact. Au lendemain de la diffusion du reportage télé, des milliers de personnes se sont abonnées à ma page Instagram. Adamo m’a offert une large visibilité auprès du grand public. Le problème, c’est que cet engouement ne correspondait en rien à l’image que je souhaitais véhiculer avec la musique d’Eddy Ape... Des labels sont venus me proposer des contrats avec la volonté de capitaliser sur cette collaboration improbable. Certains souhaitaient formater mes sons et me voir chanter avec des gens comme Marc Lavoine. Face à la tournure des événements, j’ai été obligé de débrancher la prise, de prendre du recul et de mettre ma carrière sur pause... alors qu’elle venait à peine de commencer. Pendant plusieurs mois, j’ai bossé dans l’ombre pour revenir avec Apeworld, un premier enregistrement totalement en phase avec mon ADN artistique.

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Eddy Ape : « En astrologie, le concept de supernova est utilisé pour parler de l’extinction d’une étoile au profit d’une autre. Cela résume bien ce que je suis en train de vivre avec ma musique. »

Quelques mois après la sortie de ce disque, vous êtes de retour dans l’actualité avec un projet intitulé Supernova. Ce deuxième essai marque-t-il une évolution dans votre processus créatif ?
Eddy Ape : À l’heure de finaliser Apeworld, j’avais rassemblé différents morceaux qui n’avaient pas spécialement de liens entre eux. Esthétiquement, ce projet souffrait de petits déséquilibres. Cette fois, j’ai veillé à proposer un tout cohérent de bout en bout. Sur le fond et sur la forme, Supernova marque une progression dans mon travail. Chaque titre a bénéficié d’un soin tout particulier en studio. Il y a un monde de différence entre ce nouveau disque et Apeworld. Le titre du projet souligne d’ailleurs cette transition. En astrologie, le concept de supernova est utilisé pour parler de l’extinction d’une étoile au profit d’une autre, beaucoup plus lumineuse. Ce phénomène résume plutôt bien ce que je suis en train de vivre avec ma musique.

Pour soutenir les Diables Rouges pendant l’Euro, la STIB vous a demandé de revisiter La Brabançonne. Cet hymne national est-il important pour vous ?
Eddy Ape : Quand la société des transports bruxellois est venue me trouver avec ce projet, j’ai d’abord décliné la proposition. En tant qu’artiste d’origine congolaise, je ne me sentais pas légitime. Je me voyais mal reprendre La Brabançonne alors que la Belgique a encore quelques zones d’ombre à éclaircir dans sa relation avec le Congo. J’en ai fait une affaire d’État. Alors qu’à la base, il s’agissait d’abord de soutenir les Diables Rouges à l’Euro... Et là, fondamentalement, je suis à 100 % derrière eux. Même si je suis plutôt un adepte du basket, je soutiens à fond notre équipe de foot. Parce que c’est ma nation, ma maison. Je suis né en Belgique, je suis un vrai Bruxellois. À la réflexion, j’ai donc revu ma position, en abordant cette reprise comme un chant de supporter plutôt que sous un angle partisan.

Ces dernières années, les médias ont beaucoup parlé de la « nouvelle scène rap bruxelloise ». Avez-vous l’impression d’en faire partie ?
Eddy Ape : J’associe cette expression à l’explosion de Damso et à la découverte de Roméo Elvis par le grand public. Ces deux artistes, en particulier, ont mis en lumière la scène bruxelloise. Leur succès nous a donné une existence et de la crédibilité en France et à l’étranger. Après la déferlante Stromae, Damso et Roméo Elvis sont venus démontrer que la Belgique existait aussi sur la carte musicale, indépendamment du chocolat, des frites, de la gaufre, des bières et du foot. Aujourd’hui, les rappeurs bruxellois bénéficient d’une belle reconnaissance internationale. En revanche, la hype est derrière nous. La « nouvelle scène rap bruxelloise » n’est plus un axe de communication utilisé par les artistes émergents. Moi, par exemple, je n’insiste pas là-dessus. Parce que ça me paraît évident : en tant que Bruxellois, je suis automatiquement un des représentants de la scène locale. Et puis, surtout, je suis quelqu’un d’indépendant. Je ne m’associe avec personne. Je suis un poisson dans l’océan : j’ai mon propre collectif et j’évite de m’appuyer sur l’aura des autres pour mettre mon nom en avant. À Bruxelles ou ailleurs.

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