interview

L'Or du Commun: 'Nous ne sommes plus des adolescents'

© Romain Garcin

Sous une pochette inspirée par l'œuvre de René Magritte, le trio bruxellois capture les préoccupations d'une génération déchirée par des sentiments contraires. L'album de rap Avant la nuit met en lumière les avancées de Primero, Swing et Loxley, trois amis entourés par une famille formidable : Roméo Elvis, Lous and The Yakuza, Caballero ou Zwangere Guy sont toujours là pour L'Or du Commun.

L'Or du Commun - Négatif

Trois ans après le succès de Sapiens, L'Or du Commun rassemble ses forces vives et signe Avant la nuit, un nouvel album conçu malgré des emplois du temps serrés. Entre une vie d'animateur radio pour Loxley et des sorties solos pour Swing et Primero, ce nouveau disque voit le trio se réinventer en studio aux côtés de producteurs comme Cosmo (Koba laD), Frank Dukes (Cardi B, Drake), Phasm (Roméo Elvis, Peet), PH Trigano (Ichon, Geeeko) ou Seezy (Ninho, Vald). Moderne et cinématographique, laboratoire d'idées et de sons, Avant la nuit mélange rap et chanson, sentiments de révolte et grands moments d'émotion. Sans exubérance ni faux-semblant, L'Or du Commun ose le changement. Avec brio.

Avant la sortie officielle du nouvel album, vous avez publié le single 'Négatif', un morceau percutant, mais assez sombre. Ce pessimisme nourrit-il votre processus créatif ?
Swing : Avant d'être des artistes, nous sommes des humains : des gens connectés à une époque et à ses réalités socio-économiques. Notre quotidien n'est pas différent de celui du commun des mortels. Nous sommes juste les éponges de notre temps. Aujourd'hui, ce que nous observons, c'est une société erratique et incohérente... Personne ne comprend plus ses règles, son fonctionnement ou sa finalité. C'est comme si on était en train de construire une tour gigantesque sur des sables mouvants. Ce constat est évident. Impossible d'en faire abstraction dans nos chansons. Cela nous affecte et ça se ressent à travers notre écriture qui, sur le fond, témoigne toujours de notre rapport au réel.

Dans les couplets de 'Sable', vous semblez pourtant vous éclipser de la vraie vie par le prisme d'une plongée dans le monde de la nuit. Un peu comme si les rêves vous donnaient l'occasion d'échapper à la réalité. C'est votre technique de l'autruche ?
Primero : Quand nous enregistrons, nous partageons un thème, mais chacun vient le nourrir à sa façon, selon ses codes et sa propre perception des choses. Dans 'Sable', par exemple, je me dédouane de la réalité. Mais pas tant pour échapper à la violence du monde, plutôt pour souligner le caractère énigmatique des rêves. Cette disposition de l'esprit que personne ne parvient à expliquer, c'est fascinant. Je trouve ça dingue d'être privé d'une part active de mon imagination. À chaque fois que je me réveille, une partie de moi n'est plus accessible... Il y a quelque chose de très frustrant là-dedans. J'aime le côté inexpliqué du phénomène : 'Sable' est une plongée dans la science des rêves.


Avez-vous attaqué l'enregistrement de l'album avec l'envie de faire les choses différemment ?
Loxley : L'objectif était de sortir de notre zone de confort. Au niveau de la production, déjà, il y a du changement. Après avoir fait produire le disque précédent par une seule et même personne (Vax1), nous avons décidé de travailler avec différents beatmakers. Pour nous, c'est une première. En collaborant avec tous ces gens rencontrés entre Paris et Bruxelles, nous avons redéfini notre esthétique et envisagé d'autres manières de faire de la musique.
Primero : Cet album marque aussi l'aboutissement d'une quête un peu plus personnelle. Voilà en effet plusieurs années que nous essayons de nous livrer davantage dans les chansons. Avec Avant la nuit, nous sommes enfin parvenus à mettre des mots sur nos émotions. Les compos en disent bien plus sur nous qu'autrefois. Notre volonté de faire les choses différemment découle aussi des moyens mis à notre disposition. Jusqu'ici, on se débrouillait avec les moyens du bord : trois fois rien. Après des années de débrouille, nous avons enfin eu un budget pour travailler correctement. Même si la somme peut sembler anecdotique aux yeux de certains, c'était déjà très bien pour nous. Cela nous a permis de réserver des studios d'enregistrement, de planifier des sessions, des résidences, mais aussi de collaborer avec plusieurs beatmakers.
Swing : À cela, il faut encore ajouter une question d'âge. Nous ne sommes plus des adolescents. Au fil du temps, nous avons développé des mécanismes d'acceptation et de résilience. Nous ne sommes plus dans une révolte permanente à l'égard du système et des gens. On se pose encore plein de questions mais, désormais, nous sommes capables de vivre avec et, dans une certaine mesure, d'accepter l'absence de réponse ou de solution à un problème. Notre état d'esprit a changé, la musique de L'Or du Commun aussi.

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© Romain Garcin

Votre complice Roméo Elvis intervient à deux reprises sur le disque ('Banane', 'Pollen'). Est-ce pour insister sur sa place dans l'histoire du groupe ?
Loxley : Sa présence n'était pas préméditée. Roméo est un ami de longue date. Quand nous lui avons dit de nous rejoindre en studio, c'était d'abord pour passer un peu de temps avec lui. Naturellement, il a pris le micro et nous avons fait de la musique ensemble. Même si tout le monde connaît le lien privilégié que nous entretenons avec lui, cette collaboration n'était pas planifiée...

À côté de Roméo Elvis, d'autres artistes défilent dans l'album : Lous and The Yakuza, Caballero ou Zwangere Guy apparaissent ainsi au casting. Inviter ces personnalités bruxelloises, est-ce une façon de géolocaliser vos activités ?
Loxley : En les invitant, nous mettons forcément l'accent sur Bruxelles. Cette ville est le berceau de notre projet. C'est ici que L'Or du Commun a vu le jour. Depuis le début, nous sommes connectés à différentes personnalités de la scène locale : des gens avec lesquels nous entretenons de véritables relations amicales. Quand nous proposons à Zwangere Guy ou à Lous and The Yakuza de passer en studio, ce n'est pas dans une optique commerciale. C'est juste un rendez-vous familial.

Dans les nouveaux morceaux, vos performances individuelles prennent plus de place qu'autrefois. Comment expliquez-vous cette évolution ?
Swing : C'est de l'ordre de l'intuition. Par le passé, nous avions tendance à nous partager le micro de façon ultra démocratique. Les compos étaient souvent découpées en trois parts égales. Cette fois, nous intervenons uniquement dans l'intérêt des morceaux. Plus question d'ajouter une voix si elle n'est pas nécessaire.
Primero : Nous avons appris à nous laisser de la place, à interagir de manière plus adéquate. Quand l'un de nous a besoin d'un peu plus d'espace pour s'exprimer et faire aboutir une idée, on le laisse faire. Cet album marque une évolution dans nos relations. Nous sommes bien plus à l'écoute les uns des autres. Si un morceau doit être amputé d'un couplet pour son bien et celui du groupe, le sacrifice en vaut forcément la peine. C'est une question de bon sens et d'efficacité.

La pochette de votre album immortalise une scène assez chaotique : les personnages représentés sont-ils en train de danser ou de se battre ?
Primero : Nous avons volontairement laissé planer le doute en proposant une image ambiguë. Cette pochette s'inspire de L'Empire des lumières. Dans cette série de tableaux, René Magritte dépeignait l'image paradoxale d'une maison coincée entre le jour et la nuit. Dans le même ordre d'idée, notre pochette propose une vision contrastée du monde. Ce qui nous intéresse ici, c'est la notion de dualité. D'un morceau à l'autre, on peut ainsi voir cette pochette comme une scène de guerre ou, au contraire, comme la représentation d'une nuit de folie. Aujourd'hui, ce visuel trouve un écho inattendu dans l'actualité. Les événements qui sont survenus dans le bois de la Cambre lors de La Boum témoignent en effet de cette dualité. D'un côté, la fête. De l'autre, la révolution. Là où certains participants dansaient sur les pelouses, d'autres passaient à l'offensive contre les forces de l'ordre. Ce qui est étrange, c'est que nous avons achevé tout l'album avant le début de la crise sanitaire…


Avant la nuit enferme un morceau intitulé 'C'est dingue'. Les premières secondes de ce titre laissent entendre les cris d'une foule en délire. C'est votre public ?
Primero : Oui. Il s'agit d'un extrait de notre concert à l'Ancienne Belgique. Ça reste l'une des dates les plus importantes de notre carrière. À nos yeux, l'AB est une salle mythique. Nous y avons vécu des moments incroyables en tant qu'artistes, mais aussi en tant que simples spectateurs. Et puis, se produire sur cette scène, c'était l'aboutissement de dix ans de travail. Utiliser la bande-son de ce concert, c'est donc une manière de remercier notre public et toutes les personnes qui nous suivent depuis le début. C'est un hommage à toutes ces Bruxelloises et à tous ces Bruxellois qui nous ont vus grandir au fil des années.

Avant la nuit s'achève sur 'Pollen', un morceau avec Roméo Elvis, dans lequel vous revenez justement sur vos débuts. Mesurer la distance parcourue avec le groupe, c'est une forme de nostalgie ?
Loxley : Pour nous, il était évident que ce titre devait clôturer l'album. Son ambiance s'y prête bien. C'est une façon de désamorcer en douceur. La mélancolie perceptible dans 'Pollen', nous la devons surtout à Roméo Elvis qui lui, pour le coup, est un grand nostalgique. Dès qu'il fait de la musique avec nous, il tire sur une corde sensible. C'est amusant à écouter. Parce que c'est toujours agréable d'évoquer nos souvenirs communs. En ce qui nous concerne, même après dix ans, nous n'avons pas encore le recul nécessaire pour nourrir de la nostalgie. En tout cas, une chose est certaine : à la fin, nous n'aurons aucun regret.

L’OR DU COMMUN: AVANT LA NUIT
Sortie: 14/5

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