Taoufiq Izeddiou: 'Nous sommes peu de danseurs à avoir un corps comme le mien'

© Iris Verhoeyen
| Taoufiq Izeddiou (sur la droite): 'Nous sommes peu de danseurs avec un corps comme le mien.'

La danse contemporaine est-elle exclusivement réservée aux corps sveltes et élancés ? Pas selon Taoufiq Izeddiou en tout cas. Dans Botero en Orient, le chorégraphe basé entre la France et le Maroc renverse les diktats occidentaux en vigueur pour embrasser la danse en mode extra-large.

Fernando Botero célèbre les corps ronds et voluptueux depuis plus de cinquante ans à travers des peintures et sculptures ayant fait le tour du monde. Taoufiq Izeddiou, pionnier de la danse contemporaine au Maroc, danse dans les pas de l'artiste colombien dans Botero en Orient, un spectacle tout en rondeurs, explorant les fondements culturels de notre rapport au corps. Accompagné de trois danseurs internationaux, le danseur et chorégraphe - ayant vu transiter par sa compagnie Anania, basée à Marrakech, des visages de la nouvelle scène contemporaine belge tels que Youness Khoukhou et Radouan Mriziga - se déleste des diktats du canon occidental pour révéler la beauté et l'énergie insoupçonnées de corps extra-larges en mouvement. Des corps dansants. Des corps chutant et virevoltant. Des corps s'appropriant avec grâce et puissance l'espace qui leur revient.

Vous souvenez-vous de votre premier contact avec l'œuvre de Fernando Botero ?
Taoufiq Izeddiou : Il y a une quinzaine d'années, en débarquant à l'aéroport de Venise, je suis tombé nez à nez avec la sculpture d'un couple de danseurs géants. Je me souviens d'avoir été impressionné par la masse, la présence et l'étrangeté de ces personnages, mais aussi par leur beauté et leur singularité. L'image est restée dans ma mémoire jusqu'au jour où j'ai senti que mon corps était en train de changer. Suite à un accident, mon corps s'est transformé et a pris de l'espace. C'est là que je suis revenu vers Botero.

Votre corps et votre rapport à celui-ci font d'ailleurs partie intégrante de Botero en Orient, puisque vous comptez parmi les quatre danseurs de la pièce.
Izeddiou : À la base, je voulais pousser la réflexion le plus loin possible et faire une pièce avec des sumos. Mais dans la pratique, un tel spectacle est irréalisable. Vous pouvez faire un film avec des sumos, mais pas une pièce avec une tournée et tout ce qui s'ensuit. C'est alors que je me suis mis à la recherche de danseurs bien présents dans leur corps, chose très difficile à trouver en Europe contrairement aux États-Unis. Nous sommes peu de danseurs avec un corps comme le mien. On dit qu'il faut démocratiser la danse, moi je dis qu'il faut démocratiser les corps. La pièce compte finalement quatre danseurs et je pense que nous avons réussi à trouver l'équilibre que nous cherchions en début de création.

Votre pièce questionne nos représentations de la danse et propose de regarder les corps en mouvement autrement.
Izeddiou : La danse, ça n'est pas que des sauts et des pirouettes. La danse se situe aussi dans le minimalisme, les lenteurs, les chutes et les arrêts. Ce qui n'empêche pas la pièce d'être extrêmement physique. Dans les pièces contemporaines, les corps forts font souvent figure d'exception. Leur singularité catalyse l'attention et on n'arrête pas de les regarder. Dans le spectacle, nous avons voulu faire de nos corps la norme afin de pouvoir passer à autre chose. Dès qu'il n'y a plus de comparaison possible, on finit par oublier le volume de ces corps, on se met à apprécier leur beauté et c'est la dramaturgie qui s'exprime.

Avez-vous toujours porté le même regard sur les rondeurs ?
Izeddiou : Absolument pas. Après mon accident, j'ai commencé à détester mon corps jusqu'à ce que je comprenne que ce nouveau corps était l'opportunité d'interpréter autre chose. Je me suis mis alors à l'accepter, j'étais à nouveau en accord avec moi-même.

Ce nouveau corps vous a-t-il permis de redécouvrir la danse, d'embrasser de nouvelles possibilités ?
Izeddiou : Tout d'abord, il y a de nouvelles impossibilités. On se rend compte qu'on ne peut plus faire le fou. À 44 ans, l'âge joue également un rôle dans ces changements physiques, le spectacle aborde indirectement la question du corps vieillissant dans le monde de la danse. Mais il est vrai que ces nouveaux corps permettent de partir sur autre chose, sur un autre regard et une autre présence. Par exemple, ma chute n'est pas pareille, l'énergie est amplifiée : on sent une pyramide qui tombe. Ma chute est à la fois lente et forte, mais je n'en perds pas pour autant ma légèreté. La pièce est faite de ces étonnements. Ces corps volumineux sont trompeurs, on pense qu'ils ne sont capables de rien et puis c'est tout le contraire. Il n'y a qu'à regarder toutes ces vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux où l'on voit des gens de corpulence forte danser incroyablement bien à l'occasion de mariages et de fêtes. La manière dont ils prennent l'espace et l'attention est magnifique.

Tous les types de corps sont faits pour danser.
Izeddiou : N'importe quel corps qui est en éveil et au travail est capable de produire de la beauté. Il y a bien des gens de 80 ans qui continuent de courir des marathons. Par contre, un corps svelte qui n'est pas en éveil, n'est capable de rien.

Dans votre pièce, vous situez Botero en Orient, s'agit-il d'un espace géographique où les corps volumineux peuvent s'épanouir ?
Izeddiou : Même si le diktat de la minceur est un phénomène international, la tradition au Maroc ne stigmatise pas les personnes fortes. Ma mère était très bien dans sa peau, elle était une Botero. Je me souviens qu'une fois une copine a dit à ma mère, qui lui faisait remarquer qu'elle avait grossi, que c'était sa manière à elle de prendre de l'espace. J'ai trouvé ça génial. J'adorais l'idée que la place grandissante que les femmes prennent au Maroc puisse être symbolisée par le corps. C'est vrai, un corps volumineux ne passe pas inaperçu.

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