Clément Cogitore explore le loup en l'homme

Après Ni le Ciel ni la Terre, le très influent Clément Cogitore revient au septième art avec Braguino. Dans ce documentaire d’une rare force visuelle, le drame vécu par une petite communauté utopique en Sibérie annonce une catastrophe d’une tout autre ampleur: l’autodestruction inéluctable de la race humaine. Ceci n’est pas une fiction. 

La bande-annonce de Braguino

À 35 ans à peine, le parcours de Clément Cogitore a de quoi faire pâlir de jalousie plus d’un. Récompensé dans les plus grands festivals de cinéma (Cannes, Locarno, …), exposé dans les centres d’art les plus prestigieux (Palais de Tokyo, MoMA, …) et sollicité par l’Opéra de Paris pour mettre en scène un opéra-ballet à l’occasion des 350 ans de l’institution, l’artiste français parmi les plus en vue de sa génération transforme chaque discipline qu’il touche en or. La sortie en salles – un miracle pour un moyen-métrage documentaire – de l'époustouflant Braguino en est, sans doute, une preuve supplémentaire.

Une bonne nouvelle n’arrive jamais seule puisque le cinéma Galeries emballe l’événement d’une rétrospective de l’œuvre filmique de Cogitore (l’occasion, entre autres, de (re)voir sur grand écran son premier long-métrage de fiction, Ni le Ciel ni la Terre, un film de guerre pas comme les autres avec un brillant Jérémie Renier dans le rôle principal) et d’une exposition photo et vidéo au sous-sol. « Il n’y a pas de règle », répond l’artiste quand nous lui demandons comment un format s’impose à lui. « Des fois, j’ai tout de suite l’intuition de la forme, des fois, ça arrive plus tard ».
 

Braguino

Latt.: 06251.047 N/Long.: 08201.140E
Ainsi pour Braguino, c’est à l’étape du montage que Clément Cogitore eut la certitude que les images accumulées ne serviraient pas seulement une installation vidéo immersive (présentée au BAL, à Paris, en automne 2017) et un livre (coédité par le BAL et les éditions Filigranes) mais aussi un film. L’aventure commence en 2012 lorsque l’artiste embarque avec un collaborateur pour les profondeurs sauvages de la Sibérie orientale avec guère plus qu’un appareil photo, le nom d’un certain Sacha, les coordonnées GPS devant permettre de le localiser et une envie dévorante de parler de l’utopie.


Issu d’une génération d’orthodoxes vieux-croyants, Sacha Braguine, la soixantaine et quelques dents manquantes, s’est lancé, il y a plus de trente ans, dans un projet fou. Celui de bâtir de ses propres mains une communauté idéale au beau milieu de la vaste taïga russe; en osmose avec la nature et à l’écart de la noirceur et de la violence de la société des hommes.

Après avoir remonté le fleuve Ienissei en bateau, traversé la forêt boréale en 4x4 et volé en hélicoptère, Cogitore et son coéquipier sont débarqués au crépuscule sur une petite île enchantée cernée de chiens-loups où une barque les attend pour les conduire, dans la pénombre, auprès de Sacha et de sa tribu, des hommes barbus vêtus de treillis, des femmes aux robes et voiles fleuris et une armada de bambins aux cheveux d’or sortis tout droit d’un conte de fées, n’ayant connu d’autres horizons que la faune et la flore environnantes et paniqués par la présence des deux étrangers.
« La scène était très cinématographique et m’a convaincu de revenir avec une caméra », explique Clément Cogitore. « Il y avait quelque chose d’assez dramatique derrière la beauté des visages et des paysages et la force du projet de Sacha. Je savais que je voulais concentrer le film sur les enfants mais à l’époque, ils étaient trop jeunes et trop intimidés par ma présence. J’ai donc décidé d’attendre quelques années ».

L’Apocalypse en culottes courtes
« Le film est beaucoup plus sombre que ce que j’avais imaginé », explique le réalisateur retourné à Braguino en 2016, équipé cette fois de deux caméras. Une malédiction semble s’être abattue sur la petite société de pionniers, et à en croire la prophétie de Sacha, leurs jours seraient comptés.
« J’ai voulu faire des enfants les premiers spectateurs du drame qui se déroule devant nos yeux », dit Cogitore. « Ce sont des enjeux majeurs de civilisation qui sont racontés à l’échelle la plus réduite possible: des petits personnages évoluant dans un petit endroit isolé derrière ma petite caméra. Comment on construit une communauté, comment on habite avec l’autre, comment on partage les ressources et comment le conflit naît ? Il s'agit de questions extrêmement archaïques ».

Une tension insoutenable, accentuée par un travail de montage magistral, règne sur le bout de terre promise sibérienne. La fin du monde se lit dans le regard des petites têtes blondes chaussées de pattes d’ours qui, la nuit tombée, se transforment en créatures surnaturelles figées par le réalisateur alors qu’elles apparaissent et disparaissent dans les ténèbres. Les scènes, en pleine nature sauvage, sont d’une beauté et d’une poésie folles, faisant craindre le pire au spectateur.
C’est que la menace opère sur plusieurs niveaux. Si l’ennemi le plus évident, et le plus terrifiant, vient de l’extérieur: des braconniers voyous et armés qui ne reconnaissent pas le territoire revendiqué par Sacha (une histoire vieille comme la Bible), une querelle entre les Braguine et la famille Kiline, installée sur la rive opposée du fleuve, menace de dégénérer à tout moment. « Si ça continue comme ça, il va y avoir un meurtre », murmure Sacha dans sa longue barbe.

Braguino

« Les Kiline étaient comme un spectre qui aspirait toute la paranoïa et les peurs de la communauté, tout en contribuant à la souder », explique Cogitore. Étrangement, les voisins ennemis se ressemblent à s’y méprendre: même blondeur, même regard. « Il m’a fallu du temps pour comprendre qu’il s’agissait de deux familles différentes », se souvient Cogitore. Et si mon ennemi n’était autre que mon propre reflet ?

La métaphore est brillamment creusée par le réalisateur lorsqu’il laisse entrevoir les limites de la communauté fantasmée en ne lâchant pas du regard les « enfants sauvages », plongés qu’ils sont dans un quasi-mutisme. « L’île où ils jouent en journée est à la fois un lieu de récréation permanente et une prison à l’intérieur de laquelle il n’y a aucun projet pour eux, rien de constructif. Et c’est un peu ça, l’échec de l’utopie. Sacha est clairement inquiet pour ses petits-enfants parce que lui connaît le monde extérieur mais eux n’en maîtrisent pas les règles, qui sont loin d’être pleines d’amour. Il voulait fuir la misère du soviétisme, il ne pensait pas qu’un jour on viendrait le chercher jusqu’ici. Seulement, aujourd’hui, on est dans l’ultra-capitalisme de Poutine, les règles ont changé, et il se retrouve pris au piège ».

Dans la taïga, l’ours n’est pas le pire des dangers. L’homme est un loup pour l’homme. Et à l’heure où s’écrit ce papier, les cabanes bâties par la force de l’imagination de Sacha Braguine se sont peut-être évaporées à jamais. Avec elles, les derniers espoirs d’un monde paisible et durable. « L’apocalypse a toujours été portée par des prophètes. Aujourd’hui c’est la NASA qui nous explique que si on continue sur notre lancée, c’est, à court terme, la fin de l’espèce humaine; et que la nature, elle, s’en remettra très bien », dit Cogitore. « L’homme doit absolument réinventer sa place sur Terre s’il veut continuer à y vivre ».

BRAGUINO: sortie 5/12 (avant-première en présence du réalisateur 30/11, 19.00, Galeries) 

CLEMENT COGITORE: EXPOSITION/ RETROSPECTIVE/BOOK: 30/11 > 20/1, Galeries, www.galeries.be 

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