Les voyages en Égypte et à Angoulême de Lucie Castel

© Ivan Put
| Lucie Castel dans l’atelier des Geslepen Potloden, la petite utopie qui réunit un petit groupe particulièrement talentueux et zélé de dessinateurs néerlandophones et francophones.

Avec une histoire inspirée de la vie réelle d’une bête de foire, de sa femme girafe et d’un cortège de cacheffs, agas, caïmakans égyptiens, Lucie Castel concourt pour le Fauve d’Or, le prix de la meilleure bande dessinée de 2017 au prestigieux festival d’Angoulême.

Dans l’atelier des Geslepen Potloden (« Les Crayons (af)fûtés », si on tente de traduire le jeu de mots), Wauter Mannaert, Bram Algoed et Ben Gijsemans – « 10-7 » – se vident un peu la tête – « 10-8 » – et se détendent les poignets à la table de ping-pong improvisée. « Shit. » Un moment de délassement dans leur journée de travail monacal parmi les crayons, les pinceaux, le papier et l’encre.

On pourrait dire que c’est une petite utopie, ce lieu où, derrière une porte de garage anonyme de Schaerbeek, un escalier extérieur raide, aux airs périlleux, conduit à la tanière bilingue (à la belge) de bédéastes et d’illustrateurs bruxellois. Une bulle à qui Judith Vanistendael a donné vie autrefois et qui a su attirer, depuis, un petit groupe particulièrement talentueux et zélé de dessinateurs néerlandophones et francophones.

On compte aussi parmi ce club de moines copistes créatifs Lucie Castel, « la reine de la mise en page » de l’atelier et des Éditions FLBLB, la maison d’édition à Poitiers au nom imprononçable pour qui elle travaille en tant que graphiste et pour laquelle elle a pu elle-même imaginer récemment une histoire. Avec succès, comme on a pu le constater il y a deux semaines lorsqu’a été dévoilée la sélection du Fauve d’Or, le prix du meilleur album de BD de l’année qui sera remis fin janvier au prestigieux festival d’Angoulême.

Parmi la quarantaine d’albums sélectionnés figure donc Voyages en Égypte et en Nubie de Giambattista Belzoni, le premier tome de ce qui est appelé à devenir une trilogie, sur un scénario de Grégory Jarry et Nicole Augereau. « C’était tout à fait inattendu », affirme Lucie Castel. « Le soir de l’annonce, Grégory a même relu le livre pour essayer de comprendre pourquoi on avait été sélectionnés. » (Rires)

C’est trop de modestie. Voyages en Égypte et en Nubie de Giambattista Belzoni est un album aussi amusant que remuant, qui puise une grande partie de sa force dans la manière ludique et ingénieuse dont il approche son cœur historique. Parce que ce cœur invite à cela. Lucie Castel: « Il y a une dizaine d’années, Grégory et Nicole sont allés en Égypte. Après ce voyage, ils se sont intéressés aux romans orientalistes du XIXe siècle et ils ont découvert les écrits de Giambattista Belzoni, un personnage complètement fou qui a contribué aux fondements de l’égyptologie et grâce à ou à cause de qui les musées européens possèdent de si formidables collections d’art égyptien. »

La chance peut tourner. « Le grand Belzoni » est né à Padoue en 1778, mais au tournant du siècle, lorsque Napoléon et ses troupes ont envahi l’Italie, il a pris la voie de l’exil. Après bien des pérégrinations, ce géant de plus de deux mètres s’est retrouvé à Londres, a épousé l’Anglaise Sarah Banne et a voyagé pendant un certain temps avec sa « femme girafe » comme saltimbanque dans un cirque itinérant.

La vie du « Samson de Patagonie » a pris un tour inattendu lorsqu’il a fait montre de ses connaissances d’ingénieur hydraulique au pacha d’Égypte. Le consul britannique Henry Salt l’a emmené avec lui pour transporter le buste colossal du jeune Memnon (Ramsès II) au British Museum. Une occasion pour Belzoni de donner libre cours à son aversion pour les Français, en la personne du consul de France Bernardino Drovetti.

La souplesse de l’histoire

Dans Voyages en Égypte et en Nubie de Giambattista Belzoni, on joue de belle manière avec ce personnage historique toujours impatient de passer à l’action mais qui passe beaucoup de temps à négocier pour trouver son chemin dans un labyrinthe de cacheffs, agas et caïmakans égyptiens. Lucie Castel: « Grégory et Nicole se sont basés sur les écrits de Belzoni et de Sarah, mais ils y ont glissé leurs propres expériences. Grégory a lui aussi son Drovetti personnel. Et lorsque Nicole imagine Sarah, elle puise dans ces moments typiques de gêne où on ne parle pas la langue du pays et où l’on est obligé de s’aider de gestes. »

Cela leur permet de contourner le poids oppressant de l’histoire, de ne pas laisser leur matériau se coaguler. « Justement, c’est une adaptation. On aime bien vulgariser l’histoire chez FLBLB. Ce n’est pas la simplifier que d’essayer de la comprendre. On ne cherche pas l’exactitude historique, on s’en fout que les bateaux aient exactement la bonne forme. Nous essayons de faire au mieux pour que l’histoire soit juste. L’exactitude ne donne pas la souplesse qui insuffle la vie à une histoire. »

C’est pour cela que Lucie Castel plonge ingénieusement dans ce passionnant terrain de jeu entre les faits et la fiction. Ses traits spontanés et vifs sont accompagnés ici et là de gravures hyper minutieuses, tirées de la Description d’Égypte, « lorsqu’à la fin du XVIIIe siècle Napoléon fit répertorier tous les aspects de l’Égypte contemporaine et antique par un groupe de scientifiques, géographes et artistes. »

Une mine d’or, dont un exemplaire se trouve sur une étagère de son bureau chez les Geslepen Potloden. On y trouve des momies et un Belzoni barbu en djellabah, tracés avec dynamisme. « Je lisais beaucoup de BD étant enfant », raconte la bédéaste charentaise.

« Mais j’ai étudié le graphisme, et après encore l’animation. Je suis entrée chez FLBLB via un stage et j’y travaille depuis. En 2011, j’ai participé à l’ouvrage collectif Afghanistan, où six auteurs ont écrit à partir d’articles ou de documentaires un récit sur les militaires français qui avaient le même âge qu’eux. C’est une manière de s’approprier une histoire, d’essayer d’ouvrir le débat. C’est quelque chose qu’on ne fait pas assez en France. Le reportage BD s’est fait, entre-temps, une place, mais la guerre en Algérie est à peine traitée, alors que le Vietnam, par exemple, a produit un raz-de-marée d’histoires auprès des bédéastes américains. »

Afghanistan était – en forçant un peu le trait – la première fois qu’elle plaçait deux dessins l’un à côté de l’autre pour raconter une histoire. Ont suivi un fanzine et, en 2015, Un corps, sur un scénario de Philippe Vanderheyden et paru chez L’employé du Moi… « Voyages est mon premier grand album. J’ai dû m’approprier un médium que je ne maîtrisais pas très bien. Chez FLBLB, on est persuadés qu’à partir du moment où on a l’envie, on peut le faire. Je l’ai fait, tout simplement, sans trop y penser. J’évite de trop réfléchir. » (Rires)

> Voyages en Égypte et en Nubie de Giambattista Belzoni. Éditions FLBLB, 160 p., €20

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