Danilo Pérez et ses acolytes refont le monde avec le jazz

© John Abbott
| Danilo Pérez

Le pianiste panaméen Danilo Pérez fut membre du United Nations Orchestra de Dizzy Gillespie, mais il est surtout connu grâce au Wayne Shorter Quartet. Avec un ensemble de cinq pointures du jazz masculines, il rend hommage à une série de femmes fortes dont l’activisme rime avec dignité. Un temps fort du festival Brosella. « Nous, les hommes, devons remettre les pendules à l’heure, parce que dans le passé, nous n’avons pas assuré. » 

Son quintet, composé aujourd’hui du saxophoniste Chris Potter, du trompettiste Avishai Cohen, du bassiste Larry Grenadier et du batteur Jonathan Blake, s’est réuni pour la première fois il y a deux ans à l’occasion des 100 ans du jazz. Le projet rendait également hommage à Thelonious Monk, Dizzy Gillespie, Ella Fitzgerald et Mongo Santamaria. « Au cours de cette tournée, nous avons déjà senti que l’alchimie prenait », explique Danilo Pérez depuis son bureau du Berklee College of Music à Boston, où il dirige le Berklee Global Jazz Institute. « Lentement mais sûrement, l’idée nous est venue de dédier un projet aux femmes qui nous ont inspirés. »

La sélection est à la fois personnelle et universelle, de l’influente Sivan Ya’ari, fondatrice de l’organisation à but non lucratif Innovation: Africa, à la regrettée artiste et militante des droits civiques Maya Angelou, en passant par des auteures engagées telles que Jesmyn Ward, Zora Neale Hurston et Toni Morrison. Chacune d’entre elles incarne l’histoire inclusive pour laquelle Pérez a œuvré tout au long de sa carrière.

Vous avez vous-même composé un hommage à la communiste/féministe/philosophe Angela Davis. Ses mérites en tant qu’activiste ont déjà été chantés par les Rolling Stones et John Lennon. Que faites-vous de son héritage ?
Danilo Pérez: Avec Alternate Realities, j’ai écrit un morceau sur la période où elle était poursuivie. C’est une expérience à tonalités doubles. Je trouve cela incroyable qu’elle ait réussi à canaliser sa souffrance pour atteindre la sagesse, et qu’elle soit devenue ainsi l’une des plus brillantes universitaires américaines. Prenons-en de la graine à une époque où ce sont les gens qui crient le plus fort qui attirent l’attention. Ce qui me motive, c’est d’écrire une musique tonale qui reste lyrique, et c’est ce qu’elle m’inspire.

En fait, il se passe deux choses. Elle a été traquée par le gouvernement qui veut la condamner et la mettre en prison, ce qui est rendu en musique par les solos pressants de Chris (Potter) et Avishai (Cohen). En même temps, elle se demande comment elle peut réagir avec créativité et compassion à ce qui l’attend. Elle choisit l’approche bouddhiste, semblable à celle de Gandhi. Là où il y avait de l’agressivité, il y a maintenant une profondeur réfléchie, et cela se traduit aussi dans la musique.

Est-ce à cinq musiciens de jazz de sexe masculin d’évoquer la souffrance des femmes ?
Pérez: Absolument. Nous, les hommes, nous devons remettre les pendules à l’heure, parce que dans le passé, nous n’avons pas assuré. Les femmes parlent plus facilement maintenant des problèmes qu’elles rencontrent dans un monde qui est principalement axé sur les hommes. C’est un grand pas en avant. Mais en tant qu’hommes, nous devons aussi faire preuve d’engagement et être proactifs. J’ai moi-même eu beaucoup de mentors féminins, comme la fantastique professeure de piano chilienne Cecilia Núñez, et je travaille aussi avec Terri Lyne Carrington depuis 1995.

Elle m’a encore dit récemment que j’étais l’un des seuls à l’avoir appelée à ce moment-là. Mais bien sûr, j’ai eu un très bon exemple : Wayne Shorter a été inspiré toute sa vie par le concept de la super-héroïne ! En fait, je ne me soucie même pas des hommes et des femmes, mais de l’égalité tout court... entre les gens avec et sans privilèges, entre riches et pauvres, entre le Nord et le Sud. Aux États-Unis, ils n’utilisent le terme mondialisation que comme une extension de leur vision de l’économie et de leur prétendu leadership dans le monde. Nous devons lutter contre cette vision unilatérale.

Vous parlez tout le temps de jazz inclusif. Pourquoi ?
Pérez: C’est ce que nous a appris Dizzy : le jazz est le meilleur instrument du changement social. Le jazz contribue à créer une saine pratique de la mondialisation, fondée sur le respect, la tolérance et la volonté d’écouter. C’était aussi le cas de ce groupe de musiciens, qui avaient déjà gagné leurs lettres de noblesse partout. Avant le début de la collaboration, nous nous sommes réunis et nous nous sommes écoutés. Ce n’était pas censé être une collaboration répétée.

Je suppose que vous et votre nouveau groupe Global Messengers allez poursuivre le dialogue interculturel ?
Pérez: Tout juste ! Avec des musiciens de Palestine, d’Irak, de Jordanie, de Grèce et quelques chanteuses afro-américaines, nous nous réunirons pour créer une musique déclenchée par le monde que Donald Trump veut imprimer dans l’esprit de tous. L’immigration est un thème important, à côté de l’activisme social. Cet automne, nous nous rendrons à Londres pour la première européenne.

Votre engagement social global ne peut être considéré isolément de vos racines. Elles se trouvent au Panama, le seul endroit où les Amériques se touchent.
Pérez: On l’appelle aussi le pont entre les Amériques. J’ai toujours exploité cette situation. Le canal de Panama est bien sûr la raison principale de notre histoire commune avec les États-Unis, et il a été crucial pour le jazz panaméen. Comment aurait-il pu en être autrement ? Pour sa construction, 200.000 ouvriers ont été importés d’Afrique, et ils ont donné naissance à un merveilleux melting-pot.

Au fait, saviez-vous que Luis Russell, qui jouait dans le premier orchestre de Louis Armstrong, venait du Panama ? Tout comme Sonny White, le pianiste de Strange Fruit de Billie Holiday. Billy Cobham et Randy Weston ont aussi du sang panaméen. Afin de souligner cela et pour donner une bouffée d’oxygène à une nouvelle génération de musiciens de jazz panaméens talentueux, j’ai fondé le Panama Jazz Festival en 2001 et je propose des programmes académiques de musique avec ma propre fondation et à Berklee.

Vous avez vous-même été influencé par Wayne Shorter, en tant que compositeur et musicien, mais qu’avez-vous appris de lui en tant qu’être humain ?
Pérez: Il m’a aidé à grandir et à ne pas avoir peur. « Pourquoi as-tu peur de te marier ? » a-t-il rétorqué un jour. « Prendre un engagement pour le reste de ta vie va le renforcer et te donnera des idées pour de nouvelles compositions. Comme ça, tu pourras reprendre le contrôle de ta vie . » Et j’en récolte toujours les fruits. Ma femme est d’ailleurs musicothérapeute.

Maintenant je comprends pourquoi vous n’arrêtez pas de dire que la musique est une thérapie !
Pérez: En effet, c’est elle qui me l’a appris. (Rires) Mais la chose la plus importante que Wayne m’a apprise, c’est qu’il faut jouer de la musique comme on souhaiterait voir le monde.

BROSELLA 13 & 14/07, Parc d'Osseghem

 

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