Blake & Mortimer dans les méandres du XXIe siècle

Aventure de Blake et Mortimer cosignée par quatre ténors de la création nationale, Le Dernier Pharaon propulse les deux héros d’Edgar P. Jacobs dans les méandres du monde actuel. Rencontre avec Schuiten, Van Dormael, Gunzig et Durieux. 

Faut-il reconstruire à l’identique ou en apportant la marque de l’époque ? Cette problématique est plus que jamais d’actualité. Elle se pose aussi en bande dessinée où pour des motivations commerciales il est souvent convenu de sortir du frigo une série mythique. En confiant à François Schuiten les clés d’un album hors collection, les éditions Blake & Mortimer ont couru un beau danger. By Jove ! pas question pour l’auteur des Cités obscures de donner à lire et à voir un récit qui sent le formol, quitte à se fâcher avec les fanatiques les plus fixistes de la mythique série imaginée par Edgar P. Jacobs.

À l’inverse d’un conformisme laborieux, Schuiten livre une aventure ciselée sur le long terme dans laquelle les personnages vieillissent, changent d’époque, questionnent leur amitié, expérimentent la décroissance, voire font l’apprentissage du féminin. Le constat s’applique au fond certes mais également à la forme que l’auteur n’a pas voulue servile, raison pour laquelle elle ne passe pas sous les fourches caudines de la ligne claire. Enfin, et c’est un autre coup de génie, le complice de Benoît Peeters a réuni une fine équipe autour de lui, qu’il s’agisse du cinéaste Jaco Van Dormael et du romancier Thomas Gunzig pour le scénario, ou encore de Laurent Durieux, le célèbre affichiste, à qui Schuiten a délégué la palette chromatique. Le quatuor à bulles invite à « réinitialiser le monde en mode sans échec ».

Quel impact l’œuvre de Jacobs a eu sur vous ?
François Schuiten : C’est une œuvre dont je ne me suis pas rendu tout de suite compte qu’elle allait m’accompagner toute ma vie. Blake & Mortimer est intensément inscrit en moi.
Laurent Durieux : J’ai découvert Jacobs très tôt avant même de lire Hergé. Je me souviens en particulier du Piège diabolique qui m’a émerveillé. Aujourd’hui, quand je travaille sur le thème du rétro-futur, qui m’est cher, au-dessus de moi plane l’ombre de Jacobs. Quand je dessine les années quarante ou cinquante, je retrouve la fascination que j’ai eue en découvrant Blake & Mortimer. Je pense que cette œuvre est ancrée dans l’ADN de n’importe quel dessinateur réaliste.

N’avez-vous eu aucun mal à entrer dans cet univers qui peut rebuter en raison de son caractère verbeux ?
François Schuiten : J’ai découvert cet univers avant de savoir lire, c’est mon grand frère qui me le racontait en m’installant sur ses genoux. Il prenait des voix différentes et dramatisait le texte. J’étais coincé entre deux mondes, celui de mon frère qui ne pensait qu’à la bande dessinée et celui de mon père qui n’avait que la peinture en tête. J’étais et je reste coincé quelque part entre Quick & Flupke et Ingres.

Thomas Gunzig : J’ai toujours eu une lecture décomplexée de Blake & Mortimer, je passais les énormes pavés de texte, me laissant emporter par le dessin.
Jaco Van Dormael : Je me souviens d’avoir lu Le Mystère de la Grande Pyramide étape par étape, de manière très didactique, j’ai été absorbé par cet ouvrage. Il y a beaucoup de choses que je ne comprenais pas, ce qui me stimulait énormément.

Comment s’est nouée cette aventure à huit mains ?
François Schuiten : Tout est parti d’une initiative d’Yves Schlirf, le directeur éditorial des éditions Blake & Mortimer. Pendant des années, il m’a répété que je devrais imaginer un récit au départ des deux héros de Jacobs. C’est un homme qui connaît bien les auteurs de BD, il plante une petite graine dans leur esprit et lui laisse le temps de germer. Le déclic a eu lieu quand un journaliste du Soir, Daniel Couvreur, m’a fait part d’une bribe de scénario dans laquelle Jacobs avait une intention claire de mettre ses deux héros face au Palais de Justice. C’est pour moi ce qui a mis le feu aux poudres avec le fait que, en amont, Schlirf me garantissait une totale liberté quant au nombre de pages, aux personnes que j’embarquais avec moi…
 

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Vous aviez une idée précise de qui vous vouliez faire monter à bord ?
François Schuiten : J’ai d’abord imaginé cet album en compagnie de Benoît Peeters, mon complice de toujours… mais il n’est pas aussi fasciné que moi par Jacobs, c’est un hergéen dans l’âme. De plus, il voulait que l’action se déroule dans les années quarante. Pour ma part, j’avais le désir ferme de l’ancrer dans notre époque et de faire du Palais de Justice le centre de l’histoire.

Jaco Van Dormael : Quand François est venu vers moi et qu’il m’a demandé si je connaissais quelqu’un pour imaginer cette aventure, j’ai réfléchi 24 heures et répondu « moi ». Et bien sûr, j’ai proposé Thomas avec qui j’ai une vraie complicité. Ce qui m’intéressait beaucoup c’était non pas de faire du Edgar P. Jacobs mais de retrouver les sensations que j’avais éprouvées en tant que lecteur. C’est assez unique comme impression : un peu comme si Jacky Ickx vous autorisait à vous glisser dans l’une de ses voitures de sport. Et puis, quel luxe de pouvoir éclairer la lanterne de tous les Bruxellois qui se demandent pourquoi des échafaudages entourent le Palais de Justice depuis une éternité. Désormais, ils savent qu’il s’agit d’une cage de Faraday servant à les protéger d’un vent solaire susceptible d’effacer les données numériques du monde entier…

Thomas Gunzig : Quand Jaco m’a proposé de rejoindre le projet, nous nous sommes rencontrés à trois car je connaissais mal François. En quelques heures, on a compris que l’on avait les mêmes envies. Dès le départ, François nous a dit « on fait ce qu’on veut ». Cela nous a poussés à être audacieux.

Quelle a été votre manière de collaborer ?
Jaco Van Dormael : Nous nous sommes vus pendant près de deux ans, à trois, à raison d’une fois par semaine. Thomas et moi lancions des idées. Le but était de faire dessiner François. Si son crayon se mettait à bouger, c’est que nous tenions le bon bout. Ce qui est assez atypique, c’est que rien n’a jamais été écrit, tout a toujours été transposé en direct sur papier. De l’improvisation permanente en quelque sorte. Le résultat comporte ceci de cinématographique qu’il y a une tension permanente qui s’étend du début vers la fin, là où la construction jacobsienne, en raison des impératifs de parution hebdomadaire, était traversée de nombreuses sous-intrigues.

François Schuiten : Ce qui est important de noter, c’est que c’est une association absolument unique. Il n’y aura jamais de second album et Laurent, par exemple, ne fera pas d’autre mise en couleur de bande dessinée. Pour cet aspect-là du projet, on a travaillé pendant plus d’un an, par Skype. On voulait que ce soit pour chacun de nous un projet hors-norme, que ce soit en termes d’investissement de temps, au total on parle de cinq années d’élaboration, ou de processus de travail. À l’heure où ils prolifèrent, c’est important que les livres soient chargés de quelque chose d’unique.

Des personnages qui vieillissent et s’en inquiètent, une figure féminine importante, la science qui montre ses limites, un trait qui n’est pas une ligne claire… ne craignez-vous pas d’être considérés comme iconoclastes par les fans « radicaux » de Jacobs ?
François Schuiten : On n’y échappera pas, c’est sûr. Notre enjeu était de confronter ces personnages aux angoisses du monde actuel. Toutefois, ce qui importe c’est d’être fidèle à son processus, pas à la forme. N’oublions pas que le résultat du style Jacobs répondait à des contraintes extérieures qui tenaient à la demande d’un Hergé désireux d’une ligne claire, aux techniques d’impression, à la périodicité du journal Tintin… Notre idée a été d’imaginer la réaction de Jacobs s’il avait à produire un récit aujourd’hui, s’il devait répondre à la question qui a toujours sous-tendu son œuvre, à savoir « comment sauver le monde ? ».

Thomas Gunzig : Ce qui est intéressant, c’est de noter que « sauver le monde aujourd’hui » ne signifie plus permettre au monde de continuer comme il l’a toujours fait. Le message est que le monde tel qu’il va est en réalité en train de se détruire. Le sauver, c’est peut-être le réinitialiser complètement. Pour sauver le monde, Blake et Mortimer ne doivent plus jouer leur rôle de gardiens du système… C’est une vraie révolution.

« C’est du Schuiten » est sans doute ce que la plupart des lecteurs diront de cet album… ça vous va ?
François Schuiten : Tout à fait. Certains ne retrouveront pas le style de Jacobs. C’est logique car ce n’était pas notre mission. Nous voulions entendre en nous ce que son œuvre avait laissé et retrouver la tension qu’elle nous avait donnée. Nous allons sûrement décevoir un grand nombre de gens et c’est tant mieux.

Laurent Durieux : C’est dans le caractère de François de ne jamais faire ce que l’on attend de lui.

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