Dans l'antre de l'artiste : Bernard Villers

© Heleen Rodiers

Alors qu’une monographie est sur le point de lui être dédiée, l’œuvre de Bernard Villers a les honneurs d’une exposition au Botanique : soixante ans d’une carrière entre hasard et agencement.

Derrière l’épais sourcil blanc et broussailleux, l’œil pétille. On peut y déceler une pointe d’immaturité rieuse, celle-là même qui garantit d’échapper à l’esprit de sérieux. Sur le mur blanc de l’atelier de Bernard Villers, une affiche annonce la couleur: « Quand on peint, on a toujours vingt ans ». « C’est un titre que j’ai trouvé il y a quelques années pour une exposition aux Pays-Bas », se rappelle cet artiste de 78 ans au verbe doux.

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© Heleen Rodiers


Dans son antre de Saint-Josse, à quelques encâblures du Botanique, l’homme a du mal à rester en place. Prompt à se lever, il fait des allers et retours incessants dans la vaste pièce blanche et lumineuse, ouverte sur le jardin, où il s’installe chaque jour pour relancer son œuvre. Cherchant mais ne trouvant pas toujours, remuant des paquets de boîtes ou fouillant dans son stock, il fait penser à ces enfants pressés de déballer leurs jouets devant l’inconnu qui a franchi le seuil de leur chambre. Pour eux, montrer ce qu’ils possèdent s’apparente à dire qui ils sont. Il en va de même pour ce plasticien majeur « parmi les plus appréciés et connus en Fédération Wallonie-Bruxelles », si l’on s’en tient à la description officielle de l’ouvrage Voyons Voir que publieront sous peu les éditions de La Lettre Volée: chaque pièce qu’il exhume révèle un pan, une strate d’une carrière de près de soixante ans. Cet itinéraire n’est pas linéaire, Bernard Villers le fait comprendre très rapidement. « J’ai commencé dans l’esprit de Willem de Kooning, je faisais des toiles très travaillées, soignées… c’était ma période ‘peinture-peinture’, proche de l’artisanat », commente l’intéressé.

 


Le sujet peinture
Dans les années septante, il opère un tournant majeur, se libère du « bien peint » et se met à réfléchir à la matérialité de sa pratique, « la peinture elle-même devait devenir le sujet de ma peinture ». Dans la foulée, il tourne le dos aux châssis, soucieux de montrer le verso autant que le recto. Autre orientation, autre figure tutélaire, désormais il se place sous la houlette de Piet Mondriaan. « Je suis aussi un enfant de Dada », renchérit celui qui a eu Jo Delahaut comme professeur, avant qu’il ne devienne un « client » intéressé par sa production de sérigraphies. Une autre ombre plane sur le travail de Bernard Villers, celle de Kurt Schwitters. Tout comme le natif d’Hanovre, le Bruxellois s’est forgé une grammaire propre, fondée sur la récupération d’objets disparates – des cagettes, des dossiers de chaise, des palettes de transport… - qu’il se plaît à agencer de façon harmonieuse. Il pointe également sa fascination pour le monde ouvrier. « N’ayant jamais pu vivre de ma peinture, j’ai fait pas mal de chantiers. Les matériaux sont une grande source d’inspiration pour moi. Le travail manuel me passionne. » Le plasticien n’aurait pas fait cette confession, qu’on l’aurait déduite sans peine. Dans son atelier, foreuses, limes et autres scies jouxtent les papiers et pigments de couleurs. Il y a aussi l’importance du pli que l’on détecte au fil de son travail, un geste que le peintre rapproche « du coup de cutter dans un bloc de gyproc ». L’œuvre de Bernard Villers réussit un grand écart aussi intéressant que personnel. Si d’un côté, il évolue sur le terrain de la ligne froide, du monochrome et de la géométrie rigoureuse, il arpente tout aussi bien des univers plus flous, plus accidentels et hasardeux. En résultant des télescopages inédits, des « déterritorialisations », comme aurait écrit Deleuze, aux accents audacieux.

 

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© Heleen Rodiers


Le peintre éditeur
De cela témoigne son intense activité d’éditeur qu’il a initiée dès 1976 en créant les Éditions du Remorqueur. « Dans la foulée de mai 68, j’ai voulu ne plus m’adresser à un petit cénacle mais, très vite, j’en ai fait quelque chose de personnel, une manière de mettre la peinture en mouvement, de la confronter avec ce qui ne lui appartient pas. »
Bernard Villers va alors puiser son inspiration dans la littérature, cet autre de la peinture. Il s’inspire de Raymond Queneau ou des auteurs de polars comme David Goodis, l’auteur du roman qui servira de scénario à Tirez sur le pianiste de François Truffaut. « Je vais vous montrer un petit Perec que j’ai fait », lance Villers comme pour joindre le geste à la parole. D’une boîte, il sort un petit ouvrage précieux. Le thème en est La Disparition, l’ouvrage de Georges Perec qui tout au long des 300 pages qui le constituent fait l’économie de la lettre « e ». D’une main ferme, « l’éditeur qui n’édite que lui-même » tourne les pages une à une. La magie opère, le « e » du début fond progressivement dans les calques et la couleur pour faire place à un « a ». « Je n’illustre jamais un ouvrage, ce qui m’intéresse, c’est de travailler sur la matière du texte, de reproduire plastiquement ce que la lecture déclenche en moi. »
Si la personnalité de Bernard Villers évoque un geyser créatif intarissable, on y chercherait en vain une quelconque forme d’arrogance. Pour preuve, au moment de partir, il exhibe fièrement une dernière œuvre. Il s’agit d’une feuille verte dont un pan a été grignoté. « Je l’ai soumise au travail des escargots de mon jardin », livre-t-il en guise d’explication à ce ready-made aussi trivial que résolument poétique.

> Bernard Villers: La Couleur Manifeste. 13/9 > 28/10, Botanique
> Voyons voir. Ed. La Lettre Volée, 208 p., €21, parution en novembre 2018

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