Une vie après la mort, Lubumbashi, 2012 © Georges Senga

Georges Senga, photographe de Lubumbashi évoluant entre l’Afrique et l’Europe, fait l’objet d’une exposition à la Fondation A Stichting. Une sélection de trois séries intensément confrontantes qui réveillent les fantômes oubliés de l’histoire récente de son pays, le Congo. Entre réalité et illusion.

Etudiant en lettres à l’Université de Lubumbashi, le jeune Georges Senga montre peu d’intérêt pour la photographie jusqu’à ce qu’il se mette à fréquenter l’entourage de Sammy Baloji (régulièrement exposé à Bruxelles) dans lequel évolue son meilleur ami. Nous sommes fin 2007. La première Biennale de Lubumbashi approchant, les deux hommes, persuadés de son talent, encouragent Georges Senga à s’inscrire à l’atelier dispensé par la photographe bruxelloise Marie-Françoise Plissart. L’effet est immédiat. « J’avais trouvé un moyen de dire ce que j’avais à dire, » dit Senga.

Alors qu’il écume les rues de sa ville, son regard s’arrête sur les traces architecturales d’une histoire révolue, vestiges d’un passé qui remua le sol katangais au plus profond de ses entrailles. Riche en ressources minérales, pilier économique de la colonie, le Katanga, siège de l’Union Minière avant qu’elle ne devienne la Gécamines, catalysa à lui seul les enjeux les plus brûlants des épisodes pré et post-coloniaux. « Dans les années 1984-85, Lubumbashi, qui s’était développée grâce aux mines, est tombée dans un état de survie. Photographier les bâtiments abandonnés et les demeures immenses inachevées me permettait de questionner l’histoire de ma ville en tant que lieu de passage de l’argent et du pouvoir. »

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Kadogos, Lubumbashi, 2012 © Georges Senga

Ce premier essai, Empreintes, jette les bases du travail de Georges Senga. Une œuvre où il n’a de cesse d’explorer les zones grises de l’histoire du Congo par le prisme de sa propre ville, de son propre quartier même: la Katuba. « J’ai grandi dans un quartier populaire construit à la fin de la période coloniale en marge du centre-ville qui était réservé aux Colons. La commune de la Katuba fut créée avec le premier fonds de prêt de Lubumbashi. Il s’agissait d’une entreprise privée qui approchait les gens avec un emploi et un salaire stables. »

Copie conforme
En janvier 2012, alors qu’il erre dans la Katuba, Georges Senga se retrouve subitement plongé dans l’époque qui a vu naître son quartier. Devant lui, se tient la copie conforme de Patrice Lumumba, désigné premier Premier Ministre de la République Démocratique du Congo en janvier 1960, symbole du Congo indépendant. Même costume, même cravate, même monture de lunettes et raie dans les cheveux. À quelques détails près, l’homme est un vieillard et répond au nom de Kayembe Kilobo Lubamba.

« Il entretenait complètement la ressemblance. Il connaissait la vie de Lumumba sur le bout des doigts. J’avais affaire à un admirateur, un militant qui n’avait jamais accepté en tant que Katangais que Lumumba fut assassiné dans sa province, » explique Senga. De longues discussions avec l’homme, qui se révélera être son ancien instituteur primaire, encouragent le photographe à questionner l’impact de Lumumba sur la mémoire collective congolaise par le biais de la fiction. « On nous apprend l’histoire de Lumumba à l’école mais elle est rarement mise en perspective. Le cas de Kayembe Kilobo faisait écho à une question que je me suis longtemps posée : qui serait Lumumba aujourd’hui s’il n’avait pas été assassiné ?

Serait-il riche et respecté pour son combat pour l’indépendance ? Riche et corrompu, comme tous ces leaders africains qui commencent bien et qui finissent dictateurs ? Serait-il devenu invisible, oublié du peuple, menant une vie modeste et retirée ? Kayembe Kilobo incarnait avec force cette dernière option. J’ai décidé de me représenter un Lumumba vivant, à travers sa vie.» En résulte Une vie après la mort, une série de diptyques puissants où des photos d’archives de Lumumba glanées sur internet dialoguent avec des images arrachées au quotidien modeste de Kayembe Kilobo. « La grande majorité des photos de Lumumba sont conservées à l’AfricaMuseum de Tervuren. À l’époque, je n’avais pas la possibilité de me rendre en Belgique, ni les moyens d’acheter les reproductions. J’ai donc fait avec les moyens du bord. »

Voyage dans le temps
Sa rencontre avec Kayembe Kilobo encourage Georges Senga à continuer de sillonner le quartier de la Katuba comme un musée à ciel ouvert où il viendrait cueillir les fragments manquants d’une identité incomplète, d’un héritage partiellement transmis. Georges Senga voyage dans la Katuba comme on voyage dans le temps, y traverse des fantômes qui le renvoient à ses propres démons. Comme lorsqu’en juillet 2012, il tombe sur une parade d’enfants clôturant à grand bruit une pleine de jeu organisée par la paroisse du quartier.

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Cette maison n'est pas à vendre, Lubumbashi, 2016 © Georges Senga

« Il y avait des trompettes et des batteries, les gens sortaient de chez eux pour acclamer les enfants dont la plupart, inspirés par les films américains, étaient déguisés en militaires avec d’énormes armes en plastique. Si ces jeunes me rappelaient mon enfance, ils me renvoyaient surtout aux années 1996-1997 lorsque Laurent Désiré Kabila est venu à Lubumbashi avec les kadogos (enfants soldats, NDLR). C’était la même liesse, la même ambiance. Le peuple zaïrois était fatigué de Mobutu, Kabila et ses kadogos étaient les bienvenus. En tant qu’adolescents à l’époque, mes amis et moi vivions dans la peur. Un adversaire du même âge muni d’une kalachnikov pouvait vous piquer votre petite amie à tout moment. Pour garder leur dignité et pour toucher les 100 dollars promis, beaucoup de camarades se sont enrôlés. »

Les diptyques de la série Kadogos éclairent avec ironie le contraste qui oppose ces enfants qui jouent joyeusement à la guerre et une ancienne génération d’enfants congolais pour qui la guerre fut loin d’être un jeu. La première lignée ayant déjà été oubliée de la seconde. « Les enfants soldats restent un sujet sensible dans la société congolaise, on n’en parle pas et pourtant c’est une histoire qui continue d’exister. » Servant d’illustrations au témoignage d’un vrai enfant soldat, les portraits d’enfants déguisés réalisés par Georges Senga caressent la réincarnation. Revenants parmi les vivants, les kadogos hantent la Katuba, incapables de trouver le repos éternel tant que leur destin n’aura pas été acté dans l’Histoire.

Une question non résolue, encore une, à l’instar de ces maisons conflictuelles qui font l’objet de Cette maison n’est pas à vendre est à vendre, la dernière série de Georges Senga. Alors que la maison familiale du photographe est en proie à une querelle d’héritage, le photographe décide de s’intéresser aux autres demeures congolaises dont la façade est affublée de l’inscription déshonorante : «Cette maison n’est pas à vendre. »

« Que reste-t-il de la mémoire de celui qui s’est battu toute sa vie pour laisser en héritage à ses enfants cette maison ? » interroge le photographe qui tente de racheter l’honneur familial en s’invitant à l’intérieur des demeures souillées, « là où se trouve leur vraie valeur. » Lieux de tensions et de non-dits, métaphores de la mémoire congolaise fragmentée, ces maisons hantées ont inspiré à Georges Senga le nom de son exposition à voir en ce moment à la Fondation A: Cette maison n’est pas à vendre. À comprendre: notre mémoire n’est pas à vendre.

GEORGES SENGA: CETTE MAISON N’EST PAS À VENDRE 28/4 > 30/6, Fondation A Stichting, www.fondationastichting.be

D’autres travaux de Georges Senga seront bientôt à voir au Wiels, dans le cadre de l’exposition collective Multiple Transmissions: Art in the Afropolitan Age (25/5 > 18/8), et au Fotomuseum d’Anvers (28/6 > 6/10).

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