Kanal passe le contrôle technique

© Ivan Put

Après huit mois d’une année dite de « préfiguration », il est temps de s’arrêter sur le travail accompli au sein du méga projet culturel installé dans l’ancien garage Citroën. État des lieux de Kanal en compagnie de Jennifer Beauloye, production manager, et Saddie Choua, artiste à qui une œuvre a été commanditée. 

On a beaucoup reproché à la Région de Bruxelles-Capitale de faire cavalier seul sur le projet qui porte désormais le nom de KANAL-Centre Pompidou. C’est peut-être vrai. Il semble aujourd’hui opportun de s’arrêter sur le verre à moitié plein. Ce chemin parcouru en solitaire ne l’aura pas été en vain : le travail accompli dans l’espace de 35 000 m2 est considérable. À son actif, après seulement six mois d’ouverture, moment du premier bilan chiffré, le lieu investi de manière brute faisait valoir 15 expositions, 46 représentations, 17 spectacles différents et 7 résidences d’artistes. « Il faut ajouter à cela des partenariats noués tant avec le Kaaitheater que le Kunstenfestivaldesarts ou la Cinematek », insiste Jennifer Beauloye dont ces collaborations sont une partie de la mission. Côté fréquentation, le public a répondu présent puisque 150 000 personnes se sont pressées pour découvrir cet immense paquebot. La clé de répartition ? « 10% de visiteurs internationaux, essentiellement la France et les Pays-Bas, 40% de francophones et 50% de néerlandophones », précise l’intéressée.

On se souvient peut-être de la phrase de Michel Audiard disant en substance qu’un imbécile qui marche ira toujours plus loin que deux intellectuels assis. Elle est à méditer. Quoi, Yves Goldstein, la cheville ouvrière de la Fondation Kanal, serait un imbécile ? Que du contraire, habile, l’homme appartient à cette catégorie de pragmatiques qui n’ont pas leur pareil pour déplacer les montagnes administratives. Quand on sait la complexité politique du pays, le goût national pour les travaux inutiles, les volontés d’hégémonie culturelle locales et l’adversité qu’a suscité le projet, il convient de tirer son chapeau… Qu’on en soit là relève tout simplement du miracle. Évidemment, chacun est en droit de trouver le contrat avec le Centre Pompidou trop cher - 2 millions d’euros par an durant les cinq années où Kanal évoluera à son rythme de croisière -, discuter de la pertinence des acquisitions, chicaner sur l’opportunité d’en passer par un opérateur français… mais une chose est certaine : la capitale traumatisée, qui semble à l’arrêt sur de nombreux dossiers, avait besoin de perspectives, d’une « fenêtre ouverte » comme le souligne avec beaucoup d’à-propos Jennifer Beauloye. Et la jeune femme de pointer un « effet Kanal, une vague optimiste qui booste le monde culturel bruxellois qui, jusqu’ici, n’a vu émaner du politique que des coupes budgétaires à répétition. »

Qu’une proposition transversale et pluridisciplinaire comme celle-là, au sein d’un champ aussi ardu que celui de la culture, voie le jour est la preuve que Bruxelles peut encore sortir de sa torpeur, fédérer et enthousiasmer. On s’en réjouira d’autant plus que l’agencement articulé entre, d’une part, la puissance du bâtiment industriel et, de l’autre, les collections et l’expertise du Centre Pompidou, font souvent mouche. « Un des axes forts », explique la production manager, « est la volonté du projet de ne pas effacer les fonctions originelles du lieu, ce patrimoine sociologique est un matériau précieux pour les artistes. »
 

volumes et volontés
Mais d’autres pistes ont également été explorées. On pense tout particulièrement à une installation inédite, Children’s Games, de Francis Alÿs, un plasticien belge installé depuis 30 ans au Mexique, qui sans la puissance de frappe de Pompidou et les volumes de Kanal n’aurait jamais pu voir le jour dans notre capitale. De quoi s’agit-il ? Dans une vaste pièce se terminant en demi-cercle flottent 18 écrans faisant défiler des séquences tant sur leur recto que sur leur verso. Les fenêtres ayant été occultées, le regardeur fait face à des « morceaux de monde » totalement déterritorialisés. Leur propos ? Le jeu d’enfants, aux quatre coins du monde, donné à voir à la fois dans l’implication totale qu’il génère chez ceux qui le pratiquent et dans son absolue improductivité - il ne mène à rien. Exactement, le genre de miracle qui ravit l’amateur d’art. Au-delà du ravissement, pour Jennifer Beauloye, les huit mois qui se sont écoulés ont permis de prendre la mesure du bâtiment. « On s’est rendu compte que l’édifice avait son mot à dire dans le processus. Je pense par exemple au fait que les architectes imaginaient de placer l’entrée principale du côté de la place de l’Yser. À l’usage, on a compris que le quai des Péniches s’imposait comme une évidence pour accueillir les visiteurs. On a donc décidé de changer les plans. »

Entendre les colères
Tout cela ne doit pas faire taire pour autant les critiques. S’il veut avancer, Kanal doit les entendre et les intégrer. « Il faut écouter les colères », comme le pense la plasticienne Saddie Choua. Ainsi d’une récente salve de reproches pertinents adressés par Fatima Zibouh, chercheuse à l’ULg. Outre le manque de diversité au sein du conseil d’administration, « des gens avec un background semblable », la jeune femme pointait une institution en passe de dessiner un endroit « pour les Molenbeekois plutôt qu’avec eux ». On imagine facilement la suite d’un tel processus : à savoir un endroit posé et imposé comme une enclave culturelle blanche et francophone sur un territoire peuplé d’habitants bien en peine de se reconnaître dans le projet.

Yves Goldstein monte au créneau : « Nous avons peut-être fait l’erreur de parler d’une ‘année de préfiguration’, il faut comprendre la période qui s’est écoulée davantage comme une ‘phase d’expérimentation’. À mes yeux, le lien avec Molenbeek est la priorité absolue, le défi numéro 1. Je désire cette connexion avec les habitants bien plus que de faire venir des touristes des quatre coins du monde. Je sais que ce ne sera pas facile de créer cette ouverture mais j’y injecte les forces vives nécessaires, plus d’un quart de mon équipe. Le pire, et c’est le plus grand risque, ce serait l’indifférence. Que les habitants passent devant Kanal sans se sentir concernés : l’effet ‘ce n’est pas pour moi’. Pour y parvenir, nous semons tous les partenariats possibles, avec les écoles, avec la Maison des Cultures et de la Cohésion Sociale de Molenbeek… C’est un corps à corps. Kanal doit devenir une arme d’émancipation massive, la culture possède un pouvoir d’universalisme qui dépasse les crispations identitaires. J’y crois, notamment parce que c’est la première fois que j’entends des gens me dire qu’ils sont désormais fiers d’être bruxellois. En 20 ans de carrière politique, je n’ai jamais entendu cela. C’est pour cette raison que je vais demander à la Région de continuer à financer cette phase d’expérimentation de 2020 à 2022, ce qui n’était pas initialement prévu. »

Côté échéance, on sait que Kanal Brut, l’autre nom de l’année de préfiguration, se terminera en juin 2019. Ce n’est pas pour autant que la Fondation Kanal qui gère le lieu va se tourner les pouces. « Le chantier devrait commencer à l’automne 2019, on aimerait pouvoir discuter avec les architectes de la possibilité de continuer des activités en marge des travaux. La finalité est d’aiguiser notre pertinence. L’espoir généré est énorme, c’est notre travail de ne pas le laisser mourir », prévient Jennifer Beauloye.


 

Caisse de résonance
Une autre voix s’avère pertinente pour prendre la mesure des différentes facettes de Kanal, c’est celle de Saddie Choua, artiste visuelle d’origine marocaine et flamande qui fait partie du premier lot de dix artistes à avoir produit une œuvre pour Kanal. Am I the only one who is like me ? est une installation de six écrans avec écouteurs et objets divers dont le propos mêle récit autobiographique, culture populaire et critique frontale de la domination. Ce dispositif doit être considéré comme le cinquième épisode d’un feuilleton dans lequel l’intéressée met en scène sa propre famille.

Il y est notamment question de son grand-père qui a travaillé pendant un demi-siècle dans un garage. Elle convoque cette figure en même temps que le roman The Bluest Eye de Toni Morrison, dans lequel il est question d’une jeune afro-américaine qui idolâtre Shirley Temple et rêve d’avoir les yeux bleus. Sans s’appesantir sur le sujet, Saddie Choua fait comprendre qu’elle sait ce que signifie cette détestation de soi au travers de canons esthétiques produits par le système dominant. Pour l’artiste qui habite le quartier de Ribaucourt, l’arrivée de Kanal est une fierté.

Elle explique : « Je suis passée tant de fois devant ce lieu… C’est une référence pour moi, un repère. Quand quelqu’un que je ne connais pas vient chez moi, je l’oriente à partir de ce garage. Je savais qu’il était en mutation mais j’ignorais ce qu’il allait devenir. Je n’ai jamais imaginé une seconde que mes œuvres pourraient y être exposées. À dire vrai, cela me révolte lorsque l’on affirme que Molenbeek n’a pas besoin d’art contemporain, c’est très méprisant. Je comprends que l’on puisse buter sur la question de la diversité mais franchement c’est partout comme cela. Où trouve-t-on les noirs et les Maghrébins ? Au nettoyage, à l’accueil, comme hôtesse… c’est tristement banal. Il reste que des artistes comme Younes Baba-Ali ou moi avons été conviés à investir ce lieu. Il est nôtre en partie et nous pouvons nous en servir comme d’une caisse de résonance. C’est ce que je n’ai pas manqué de faire en abordant la question du racisme d’une façon très critique. Pour en comprendre le sens, il faut une démarche active qui implique d’aller au-delà des a priori: pousser la porte de Kanal, venir voir l’œuvre et écouter la voix qui s’en dégage. Après, et seulement après, le débat démocratique peut avoir lieu. »

 

BXL marks the spot

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