Filmer à tout prix: trois regards poétiques et nécessaires sur le réel

Pour sa 17e édition, Filmer à tout prix, le festival du film documentaire qui encourage les langages cinématographiques novateurs et le regard d’auteur, se demande « comment concilier une position critique et engagée avec un fort parti pris esthétique et formel ». La réponse avec trois perles des compétitions nationale et internationale.

KALÈS (Laurent Van Lancker)

Un vent violent n’a de cesse de souffler sur la mystérieuse cité perdue de Kalès faite de tentes multicolores rafistolées et d’églises de carton, et où personne ne semble parler la même langue. La nuit, il empêche ses habitants de fermer l’œil, de rêver à un ailleurs, à des jours meilleurs.

Après son film de fiction Brak, récit fabulé d'un Flamand moyen cherchant à tout prix à traverser la manche, le réalisateur bruxellois Laurent Van Lancker pose un regard d’auteur sur la Jungle de Calais à travers un documentaire à la dimension presque mythologique, qui se veut également collaboratif.

« Je tenais à ce que le film intègre à la fois mon point de vue et celui des migrants. J’étais à la recherche d’un regard interne et intime sur le camp », explique le réalisateur. Les images de la vie quotidienne dans le camp de fortune (filmées tantôt par le réalisateur, tantôt par les réfugiés eux-mêmes) sont ponctuées de fables et de passages en slam déclamés par l’un ou l’autre habitant de Kalès – « C’est ainsi qu’ils prononçaient ‘Calais’ et c’est aussi le nom d’un vent dans la mythologie grecque ».

À travers ces contes fondateurs, c’est toute la philosophie de (sur)vie dans « la jungle » qui se dévoile. « En tant qu’artiste, on va être naturellement attiré par des gens qui ont une sensibilité artistique. Ils pouvaient très facilement comprendre ce que je cherchais à faire, leur collaboration a ajouté une poésie et une richesse au film. »

Au cours de cette interminable nuit calaisienne, chaque migrant fait des rêves qui lui sont propres, bien souvent des visions de traversée maritime qui tournent au cauchemar. Mais l’on a tôt fait de comprendre qu’à Kalès, il ne faut jamais, surtout pas, cesser de rêver, de croire en sa destinée. Sinon c’est toute sa raison de s’y trouver qui part en fumée, emportée par le vent.

> Cinéma Aventure. 25/11, 19.00, Bruxelles

1593 FILMER Belinda

BELINDA (Marie Dumora)

En regardant Belinda - sélectionné en mai à l'ACID (sélection parallèle au Festival de Cannes), on ne peut s’empêcher de penser à Boyhood de Richard Linklater qui suivait le jeune Mason aux âges clés de sa vie de garçon grandissant aux USA. Pour ce faire, il avait réuni le même casting douze années durant.

Le nouveau documentaire de la réalisatrice française Marie Dumora raconte l’enfance et l’adolescence de Belinda (saisie à 9, 15 et 23 ans), née dans une famille de Yéniches (groupe ethnique souvent associé aux Tsyganes) en Alsace. Un tout autre contexte, une tout autre histoire. Pas moins universelle. Le spectateur fait connaissance avec la petite Belinda alors qu’elle est placée dans un foyer en compagnie de sa sœur Sabrina (à qui la réalisatrice a également consacré un documentaire). Les fillettes viennent d’apprendre qu’elles vont être séparées.

« On observe une petite fille solaire qui, malgré les contraintes, trouve toujours une porte de sortie grâce à son imaginaire et qui affronte la situation avec beaucoup d’élégance et de vitalité », explique Marie Dumora. Six ans plus tard,on retrouve Belinda, un beau jour d’été, dans la cuisine microscopique d’un HLM, entourée de sa famille réunie pour le baptême de son neveu.

Mais c’est chez la Belinda jeune adulte que la caméra imposante de la réalisatrice – « Je veux assumer un dispositif de cinéma, que mes sujets aient conscience que je fais un film sur eux » - s’attarde le plus. Belinda est sur le point de se marier. « C’était une évidence de la filmer dans ce qu’il y a de plus universel, de plus libre et de plus puissant chez elle, c’est-à-dire une histoire d’amour. »

Lorsque les noces du couple sont en péril, le rebondissement apparaît comme un énième obstacle placé sur la route de la jeune femme - pour qui le mot « prison » fait partie du vocabulaire intime et familial depuis toujours ou presque - qu’elle surmontera avec un romantisme bouleversant, la tête haute, grâce à la foi aussi, en Dieu et en la vie.

« Seule, dans l’attente, son personnage se déploie encore plus. » Un film sensible et émouvant sur la marge, certes. Mais pas un film social. « Le cinéma n’est pas fait pour enfermer les gens dans une catégorie sociale. Le cinéma, c’est une deuxième chance de vivre, une proposition annexe à la vie. »

> Cinéma Aventure. 27/11, 18.30, Bruxelles

1593 FILMER LUsine de rien

L'USINE DE RIEN (Pedro Pinho)

Que le film L’Usine de rien (A Fábrica de Nada) concourt aussi bien dans des festivals consacrés à la fiction que dans ceux dédiés au documentaire ne doit pas vous étonner. Son réalisateur Pedro Pinho, figure incontournable du nouveau cinéma portugais, n’accorde que très peu d’importance aux frontières délimitant les deux genres.

« C’est une question très à la mode en ce moment mais j’essaie de ne pas y consacrer du temps et de l’énergie. Ce que je cherche à faire, c’est à raconter des histoires et si j’ai un peu plus de moyens, je vais en profiter pour élaborer le récit, ne pas me contenter de ce qui se déroule devant la caméra. »

L'Usine de rien, film fleuve (presque trois heures) couronné en mai dernier du Prix international de la Critique au festival de la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, se décline sous la forme d’une aventure collective (le film n’est pas signé par Pedro Pinho uniquement mais aussi par d'autres maillons de la chaîne de fabrication: producteurs, assistant réalisateur, etc. ) racontant une aventure collective.

Dans un Portugal anéanti par la crise économique, des ouvriers congédiés de leur usine - ceux-ci sont joués en majeure partie par de vrais ouvriers au chômage dont l’expérience a nourri le scénario - refusent d’accepter leur sort sans broncher. « Nous voulions profiter du sentiment général d’impuissance et d’humiliation qu’on a tous vécu en 2012 et les années qui ont suivi. On a pris conscience que le bagage idéologique marxiste n’était pas en mesure de nous fournir une solution.

Le film incite à réfléchir en fonction des nouvelles données qu’a introduit le XXIe siècle. » Dans cette grande mise en abîme poétique qu’est L’Usine de rien, c’est aussi les possibilités du cinéma que l’on nous invite à (re)penser. Multipliant les couches narratives et mêlant fiction, documentaire, comédie musicale, improvisation, réalisme et surréalisme (une rencontre loufoque avec des autruches au milieu des herbes folles), l’usine de rien devient la fabrique de tous les possibles.

> Cinéma Aventure. 30/11, 19.30, Bruxelles

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