Millenium Festival: dans le secret des Dieux de Molenbeek

Dieu existe-t-il ? Qu’y a-t-il après la mort ? Les tourments existentialistes d’Aatos, six ans, persuadent la réalisatrice finlandaise Reetta Huhtanen de rendre visite à son jeune neveu de Molenbeek. Ce qui s’annonce comme une fable philosophique sur fond de multiculturalisme prend un tournant inattendu le 22 mars 2016. Les Dieux de Molenbeek est un petit joyau à découvrir au festival du film documentaire Millenium. 

Je sentais qu’il se tramait quelque chose de très intéressant dans la vie d’Aatos et il fallait que j’agisse le plus vite possible, car à six ans, on change à une vitesse folle. » Tout commence début 2016, lorsque au bout de plusieurs coups de fil avec sa sœur installée à Bruxelles, Reetta Huhtanen, réalisatrice à Helsinki, décide de s’envoler pour Molenbeek, commune à la prononciation malaisée, mondialement connue comme l’épicentre du djihadisme européen et récemment taxée de « trou à rats » par un certain président à la houppette blond platine.
« Alors que le monde multipliait les amalgames, le fils de ma sœur montrait un intérêt intense et grandissant pour la société musulmane qui l’entourait », explique Huhtanen. « Il entendait parler de religion via son meilleur ami Amine et se posait des milliers de questions sur Dieu. »


Aatos, petit personnage attachant haut comme trois pommes, au regard malicieux et éveillé, est rongé par de profonds questionnements métaphysiques, ces grandes questions sans réponses exacerbées dans nos sociétés contemporaines qui ont choisi de se passer de Dieu. « Sa mère me racontait à l’autre bout du fil qu’il était rentré de l’école en pleurs parce que sa camarade de classe, Flo, lui avait affirmé que Dieu n’existe pas.»


Dans son premier long-métrage, Les Dieux de Molenbeek, la réalisatrice finlandaise capte avec douceur les pérégrinations d’Aatos dans les vertiges de l’existence ici-bas. « Je pense que j’avais trouvé en lui mon âme sœur. Je me souviens qu’étant petite, j’étais plongée dans les mêmes tourments, » explique Huhtanen, formée à la philosophie avant de bifurquer vers le cinéma. « La famille d’Aatos n’est pas religieuse, je pense que cela explique en partie pourquoi il se posait autant de questions. Ne trouvant pas de réponses à la maison, il a compris que c’était par lui-même qu’il allait devoir se renseigner. »

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À Thor ou à raison
Y a-t-il un Dieu ? Que se passe-t-il quand on meurt ? Son voisin du même âge Amine, musulman pratiquant, et son amie Flo, athée convaincue, semblent avoir classé l’affaire depuis longtemps. Des certitudes à la fois douloureuses et fascinantes pour Aatos qui déclare dans les premières minutes du film vouloir « un Dieu comme Amine. » C’est vers la figure nordique de Thor que le garçon d’origine finlandaise se tourne d’instinct avant d’avoir un coup de cœur pour Hermès (suite à un exposé sur la mythologie grecque donné par un petit camarade de classe). Et ça n’est guère le fruit du hasard si c’est à Molenbeek, quartier multiculturel où les dieux ont leur place et leurs temples, que l’histoire se raconte.


Dans Les Dieux de Molenbeek, tout le pouvoir du cinéma est mobilisé pour se mettre à la place des trois petits personnages. La caméra est à hauteur d’enfants (une véritable prouesse technique); les plans sont rapprochés, intimes. « Les enfants se jettent dans le monde et font fonctionner leur imagination en jouant. Ils oublient la réalité et la caméra qui les entourent. Il arrive que leur monde imaginaire soit encore plus vrai que la réalité, contrairement aux adultes qui sont beaucoup plus conscients de l’impression qu’ils veulent donner ».


La caméra de Huhtanen, qui ne lâche pas les bambins d’une semelle, relègue le monde extérieur à l’arrière-plan, où s’agitent des formes floues comme autant d’indices des perceptions enfantines. « Je voulais que les parents soient les moins présents possible », explique la réalisatrice. « Ce qui m’intéressait, c’était la manière dont les croyances des adultes se reflétaient sur celles des enfants et comment ils construisaient leur propre point de vue sur le monde. » À l’échelle la plus petite qu’il nous soit donné d’imaginer, la croyance religieuse, l’agnosticisme et l’athéisme se rencontrent, se mêlent et s’affrontent gentiment: dans la cour de l’immeuble où jouent Amine et Aatos, à la mosquée où Aatos est invité par son petit compagnon à rencontrer l’Imam, au parc où Flo déclare, avec une persuasion troublante, que Dieu n’est autre que le fruit de notre imagination et qu’après la mort, « c’est un gros trou noir !».


« Quand je présente le film en dehors de la Belgique, les spectateurs s’attendent à voir un quartier menaçant. Ils sont très étonnés de constater que les gens mènent à Molenbeek une vie normale, que les enfants dans le film s’y épanouissent et c’est, je pense, le cas de beaucoup de familles », explique Huhtanen. « On a d’ailleurs énormément discuté sur la présence ou non du mot Molenbeek dans le titre. On savait qu’on courrait le risque de faire émerger un certain nombre d’attentes et de fantasmes. Mais, en fin de compte, je me suis dit que ce titre pouvait aussi surprendre de manière positive et mettre à mal certains préjugés.»

 

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Tempête et détonations
Ce qui aurait pu se contenter d’être un conte philosophique tourné dans un quartier bigarré d’Europe prend une tournure nettement plus funeste le 22 mars, lorsque la menace terroriste se concrétise tragiquement. « À l’annonce des attentats, ma première réaction fut évidemment d’être choquée, d’autant plus que ma sœur se trouvait à la station Maelbeek quelques minutes avant l’explosion. Dans un second temps, j’ai compris qu’il fallait que je continue le film, que j’essaie de capter quelles répercussions les évènements allaient avoir sur l’univers des enfants, sur leur jeu et leurs croyances », explique Huhtanen.


Malgré le choc et la douleur, le drame imprévisible confère tout son sens et sa profondeur à la démarche entamée par la cinéaste. La mort qui obsède le petit Aatos se fait palpable, ostensible. Le spectre s’est manifesté presque sous son nez, avec une violence et une laideur abominables. Alors que le jeune garçon fait connaissance avec la mort, il découvre la face noire qui est la sienne, flirte avec ses propres pulsions agressives, voire sadiques, comme pour extérioriser un mal qui lui échappe et le dépasse plus que jamais: des scènes fascinantes, captées avec une sensibilité et une psychologie rares par la caméra de Huhtanen.


Alors que Molenbeek cristallise l’attention et la tension des attentats - « Les temps sont durs pour les musulmans de Molenbeek », scande une voix anonyme émanant d’un mégaphone sur la place communale, l’amitié entre Aatos et Amine semble résister à la tempête qui s’abat sur leur quartier. « Je pense que Molenbeek condense à elle seule les défis de l’Europe aujourd’hui. L’immigration et le multiculturalisme ont un grand potentiel mais soulèvent en même temps de grandes peurs et des préjugés », dit Huhtanen. « Dans le monde d’aujourd’hui, les frontières qui nous séparent des ‘autres’ se dessinent souvent sur base de la religion. Je voulais montrer l’ouverture d’esprit de mes petits protagonistes. Lorsqu’ils jouent, il arrive que des différends émergent sur des sujets fondamentaux mais ils ne sont pas dans le jugement, ils disent ce qu’ils pensent et passent à autre chose. Leurs différences donnent lieu non pas à la haine et la peur mais à l’émerveillement. Cela ouvre de nouvelles perspectives. Et c’est là, je pense, que se trouve la force du cinéma. J’ai envie de croire qu’un documentaire peut changer les choses, ne fût-ce qu’un tout petit peu. »  

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