L’amour dominical : le fulgurant coup de foudre de Dominique Goblet et Dominique Théate

L'amour dominical

La gestation de L’amour dominical aura duré douze ans. C’est le temps qu’a pris la bédéiste
bruxelloise Dominique Goblet pour polir le diamant brut qu’elle a mis au jour avec Dominique Théate à La “S” Grand Atelier à Vielsalm, laboratoire pour artistes porteurs d’un handicap mental. C’est – aïe ! – le fulgurant coup de – argh ! – foudre. Et les prises d’Hulk Hogan – humpf! – n’y sont pour rien.

« Ce qui m’intéresse, c’est la vie avec toutes ses blessures. La création qui s’acharne sur la vie. » Dominique Goblet sait que la vie est douce-amère, que l’amour fait mal et que le bonheur a des contours bruts. Nous savons qu’elle le sait car l’œuvre de la bédéiste bruxelloise ne dissimule rien. Son premier succès, Faire semblant c’est mentir, est une représentation sublime, déchirante et tendre de sa propre vie. Les Hommes-loups est un récit visuellement tout aussi vertigineux, dans lequel la menace, l’isolement et l’intimité animent un feu palpitant. Et son quatre-mains avec Kai Pfeiffer, Plus si entente…, rentre dans le jardin intime d’une mère, où le désordre des désirs forme le foyer d’un passé non digéré, d’un présent gris et de fantasmes exubérants.

L'amour dominical
L'amour dominical

L'âme est égratignée, le cœur rempli. D’amour, de luxure, d’humour, de douleur et de compassion. L’être humain dans toute sa complexité. Abîmé mais résilient, capable de légèreté et de blesser. Tout cela fait de Dominique Goblet l’une des auteures de bandes dessinées les plus appréciées et respectées de notre pays et de notre ville. Ce qui explique aussi pourquoi le prestigieux Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême lui a demandé d’être la présidente du jury de la 46e édition. « C’est beau, quoi ! » rit Dominique Goblet, quand on la rencontre à l’hôtel Mercure d’Angoulême. Nous sommes le matin du dimanche 27 janvier et la nuit dernière, dans la ville française, on a décerné les Fauves, les prix de la bande dessinée le plus importants d’Europe. « Ce que je trouve vraiment chouette, c’est d’avoir la possibilité de mettre des livres d’autres personnes en avant. C’est mettre son propre ego de côté pour porter le travail des autres. »


LES BAGARRES ET L’AMOUR
C’est précisément cette bonté qui caractérise le projet que Dominique Goblet vient d’achever avec Dominique Théate et qui a été présenté à Angoulême. L’amour dominical – énième joyau issu de la collaboration entre les pionniers bruxellois de la BD de chez Frémok et La “S” Grand Atelier, laboratoire artistique à Vielsalm qui organise des workshops pour artistes porteurs d’un handicap mental – est une histoire à la fois hilarante et déchirante qui se situe entre la réalité et l’imaginaire, entre les grands rêves et l’impossibilité de les réaliser. C’est flagrant, car ce que les Dominique ont fait, en confrontant Hulk Hogan et la femme à barbe bleue, les grosses voitures, les bagarres, un orthodontiste sans dents, les Hells Angels et le véritable E.T., tout en ravivant quelques souvenirs déconcertants, est justement un plaidoyer pour les grands rêves, l’imagination, le partage et l’amour. « On y a passé douze ans, Dominique et moi. C’est une vraie relation. » 

L'amour dominical
L'amour dominical

L’amour dominical est une expérience à la fois humaine et artistique, qui repousse les frontières de la bande dessinée, réinvente le médium et le fait évoluer. Et dire que tout ça a commencé il y a douze ans avec un match de catch. 
Dominique Goblet : 
J’ai toujours aimé l’art brut, ça part des tripes, tout comme mon travail. Quand les auteurs de Frémok ont été invités à Vielsalm en 2007, j’y suis allée. Anne-Françoise Rouche, directrice de La “S” Grand Atelier, voulait nous faire visiter les lieux et établir un premier contact à partir de l’idée d’ouvrir les possibles entre un auteur et un artiste porteur d’un handicap mental. Pour moi, c’est allé très vite. Lorsque j’ai rencontré Dominique, j’étais déjà fascinée par son travail. Je me suis retrouvée à une table avec lui et j’ai commencé à dessiner avec lui. Dès la première rencontre, la collaboration a commencé. C’était un sentiment très fort et immédiat. 

Tout d’abord, j’avais l’idée de travailler autour de lui et de ses passions diverses, parce que j’avais déjà vu qu’il faisait pas mal de dessins où il se mettait en scène lui-même. Comme une sorte de biographie, ou même d’autobiographie, parce que ce serait lui qui porterait le travail, secondé par moi. Je venais de faire Faire semblant c’est mentir, donc pour moi, c’était de nouveau une réflexion autour de la biographie et de l’autobiographie : comment moi je vais me projeter à travers lui ? Quelle place pourrais-je occuper de l’extérieur ? Mais il n’a pas voulu, il s’est complètement fermé par rapport à ça. 

C’est là qu’Hulk Hogan a fait son apparition.
Goblet : 
Exactement. Il y avait un personnage qui revenait souvent dans nos sessions: Hulk Hogan, le célèbre catcheur américain. Parce qu’avec sa moustache blonde de Viking, ce personnage de super-héros mythologique ressemblait à son beau-père camionneur. Si on creuse un peu, on découvre que lorsque Dominique s’est réveillé après son accident de moto – la cause de son coma de six mois et de ses fragilités –, sa mère et son beau-père étaient présents. Pour lui, c’est son beau-père qui est responsable de ce miracle. Il sacralise donc un peu tout ce qui touche à son beau-père. Et puis j’ai décidé de faire avec lui une histoire sur Hulk Hogan, très simple, très proche du stéréotype : les bagarres et l’amour.

L'amour dominical
L'amour dominical

Mais ça ne s’est pas limité au match de catch. Le livre contient également les « réels souvenirs » et « souvenirs réels » de Dominique Théate.
Goblet : 
« Sans en ajouter. » (Rires) 

C’est une lecture incroyable et poignante.
Goblet : 
Cela m’a complètement bouleversée ! Ça fait partie d’une série de classeurs que Guy-Marc (Hinant, artiste et fondateur de la maison de disques Sub Rosa, NDLR) avait trouvés, avec à l’intérieur quelque 1000 pages écrites dans une police brute. C’était hors du commun, avec beaucoup de répétitions, des tournures de phrases particulières, beaucoup de choses listées... De la matière brute où apparaissait une écriture unique et où il racontait sa vie quotidienne de manière extrêmement redondante : les ateliers qu’il suit, l’hippothérapie avec le cheval Norvik... Toujours le même récit, entrecoupé de temps en temps par la chute d’un encrier ou un autre micro-événement. 

L'amour dominical
L'amour dominical

Mais parfois, cette géniale litanie est abruptement interrompue par une remarque, presque en passant, sur son accident, son malheur et sa frustration. Il distille des mots comme « passion indéterminable », ou « le centre de jour, là où je n’ai rien réalisé d’inoubliable ». Il peut parler trois heures de Saint Nicolas, et c’est hyper marrant, et puis, tout d’un coup, il dit : « mais en fait, ce clown de Saint Nicolas, je n’y crois plus. J’ai 34 ans. Ce que moi je veux, c’est un permis de conduire. Et ça, je l’aurai jamais. » Boum ! C’est terrible. Ça brise le cœur.

VARIATIONS ÉTERNELLES 
L’amour dominical ne va pas directement au cœur de cette matière brute, mais s’y fraye un chemin, entre « rien d’inoubliable » et les
« souvenirs réels ». Entre l’impossibilité du désir et son invincibilité. Dominique Goblet: « L’écriture de Dominique est incroyable. C’est très musical, avec des variations impossibles. Une déclinaison à l’infini, à la façon des Variations Goldberg de Gould. C’est complètement dingue. Comme une onde, une danse derviche. » Dominique Goblet enveloppe cela en opérant le même genre de rapprochement : une exploration discrète et contemplative du paysage autour du centre de jour à Vielsalm et des routes sur lesquelles Dominique Théate a eu son accident. Ce sont les fragments d’un lieu, des découpages indisciplinés du temps. Comme si Dominique Goblet dessinait les contours d’une absence, et tentait de modéliser une nouvelle mémoire à partir d’un résidu de souvenirs en décomposition.

Cette approche tendre est tangible dans L’amour dominical. Quatre saisons composent ce recueil en autant de chapitres, chacun contenant trois variantes de travail en commun. Il y a les fragments du journal de Dominique Théate qui se frottent aux dessins de Dominique Goblet, il y a les bagarres d’Hulk Hogan qu’il et elle ont travaillées ensemble, et il y a les aventures amoureuses du catcheur, qu’il et elle ont écrites ensemble, mais que Dominique Théate a dessinées. « Le long de ces trois parties, je veux faire comprendre aux gens tous les fantasmes, le lien avec les désirs et les impossibilités de Dominique. Je suis au service de ce matériau. Je veux y mettre mon cœur et mon âme. Cette matière doit briller. » 

Vous vous effacez un peu alors au service de l’œuvre ?
Goblet : 
Je veux que la présence de Dominique soit mise en avant. Parce que sa créativité est extraordinaire. C’est un grand artiste, et c’était merveilleux de travailler avec lui. Donc, c’est vrai, je dois me mettre un peu en retrait. Face à cette matière brute, il fallait que je trouve une position avec une certaine pudeur. Je veux que mon art, ma manière de ré échir l’art, soit dans une position humble. J’ai une position humble vis-à-vis de lui. 

Aussi dans votre travail à deux ?
Goblet : 
Au début, c’était beaucoup plus difficile de travailler avec Dominique. Il n’a compris que c'était un projet seulement quand Match de catch à Vielsalm (un des premiers fruits de la collaboration entre Frémok et La "S" Grand Atelier, publié en 2009, NDLR) est sorti. Jusque-là, sa concentration était très faible. Mais une fois qu’il a su qu’un livre allait arriver, il a travaillé dur. Ce n’est pas facile, car il parle tout le temps, à cause de sa maladie, dans une forme de répétition. En une journée, il va te raconter cinq fois les mêmes blagues. Mais j’ai appris à gérer cela, et trouvé des façons de retrouver la concentration. Dès que tu lui proposes un terrain inconnu, tout est ouvert. Son imagination est hallucinante. Tu lui dis : « Alors Hulk Hogan, il part dans l’espace ? » Et alors il vient avec « le véritable E.T. ». Ce que j’adore, c’est comment il mélange des trucs complètement imaginaires avec du quotidien : sa soucoupe volante a des portes comme les portes de la Fnac. Et dans l’espace, il fallait avoir un restaurant chinois. C’est très comique.

Dans ses journaux intimes, il parle souvent de sa carrière d’artiste ratée. Est-ce qu’il réalise qu’il peut être qui il veut dans son imagination ? 
Goblet : 
Ça, je ne crois pas. Travailler avec Dominique est désarçonnant, il a une simplicité qui, face à nos egos d’artistes, fait du bien. Il fait des dessins et le lendemain, ils se retrouvent par terre et il marche dessus. C’est le moment passé ensemble qui compte. En même temps, il a une vraie conscience de son désir d’être artiste. Mais à cause des choses qui limitent sa structure mentale, il ne s’en rend pas compte. 

Mais il montre le contraire. Il devient un de ces « architectes d’eux-mêmes », comme il le formule merveilleusement bien.

Goblet : 
D’où ça lui vient tout ça ! Mais oui, c’est exactement ça : on est tous les architectes de nous-mêmes. Lui aussi, il construit sa propre architecture, son propre monde. Dans un ton incomparable et immédiatement reconnaissable. Et ça, c’est quand-même le propre d’un grand artiste. 


DOMINIQUE GOBLET & DOMINIQUE THÉATE: L’AMOUR DOMINICAL
Livre : 
Frémok, sortie : 21/2
Exposition : 14 > 17/2, Foire du Livre (+ 15/2, 17.00 : dédicace des deux Dominique), flb.be

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