Aldous Harding: la folk sur mesure

© Clare Shilland

Au croisement du folk artisanal et d’une pop soigneusement lustrée, la chanteuse néo-zélandaise met du cœur à l’ouvrage et beaucoup d’amour dans les chansons de Designer, un troisième album introspectif. Bucolique et bouleversant. 

Jambes croisées, cigarette entre les doigts, Aldous Harding regarde sa fumée s’élever sous le ciel bruxellois. Perdue dans ses pensées, ici et nulle part à la fois, elle semble déceler l’invisible, comme capable de voir ce que le commun des mortels ne peut que ressentir. Entre ballades au piano et mélancolie étirée sur les cordes d’une guitare acoustique, la chanteuse caresse des récits personnels et quelques questions existentielles sur un nouveau disque aux charmes intemporels. Baptisé Designer, ce troisième album est à la fois simple et élégant. Sur les traces de Nick Drake, jamais loin des explorations introspectives de Sufjan Stevens, Aldous Harding continue de montrer la voix à suivre.

Quand avez-vous réalisé que vous vouliez devenir chanteuse professionnelle ?
Aldous Harding : J’en ai pris conscience tardivement. En fait, ma carrière professionnelle avait déjà commencé au moment où j’ai réalisé que c’était réellement mon métier. Avant cela, je ne savais pas quoi faire de ma vie. Je n’avais aucune qualification, pas de don particulier dans un domaine. J’étais un peu paumée. En 2014, j’ai sorti un premier album. À partir de là, on m’a proposé de jouer des petits concerts par-ci, par-là. J’y allais, ça me faisait une occupation. En 2016, un gros label est venu me proposer un contrat. À partir de là, j’ai capté que les choses étaient en train de changer. C’est en 2017, avec l’album Party, que tout s’est précisé.

Dans la chanson Designer – qui donne son titre au nouvel album –, vous utilisez l’expression française « à la mode ». Comment gérez-vous la hype qui entoure votre musique depuis la sortie de Party ?
Aldous Harding : Je pensais être en mesure de maîtriser les attentes. Mais en réalité, je ne suis pas insensible à la pression. Alors, j’essaie de faire les choses au mieux. Sans trop me poser de questions. Tant que le plaisir est là, je continue. Mais si je me réveille demain avec l’impression de ne plus rien avoir à dire, j’arrêterai. Je ne fais pas de la musique parce que les gens attendent quelque chose de moi.

Pour la première fois, votre visage n’apparaît pas sur la pochette de l’album. Cherchiez-vous à mettre votre personne en retrait ?
Aldous Harding : L’idée n’est pas tellement de me planquer derrière un visuel lambda. Mon visage apparaît très clairement sur mon premier album. Parce qu’il porte mon nom. C’était une sorte de présentation. Pour Party, je voulais utiliser une image du chorégraphe José Limón. J’adore la danse et son travail me passionne. Malheureusement, je n’ai pas eu les autorisations pour utiliser sa photo dans les temps impartis. Je suis donc partie sur une autre option. C’est comme ça que mon visage s’est retrouvé sur la pochette de Party. Mais ce n’était pas mon intention initiale. Entre les concerts et les images qui circulent sur internet, les gens savent à quoi je ressemble. Je ne me sens pas obligée d’apparaître sur la pochette des disques. Cette fois, je voulais une image qui soit à la fois simple et élégante. J’ai demandé à mon compagnon, le musicien gallois H. Hawkline, de dessiner la pochette. Sa proposition collait parfaitement à mes intentions.
 

1579 MUSIC Aldous Harding

Vous êtes originaire de Lyttelton, en Nouvelle-Zélande. Étiez-vous dans la région lors du terrible tremblement de terre de 2011 ?
Aldous Harding : Ce jour-là, j’étais à Christchurch, la ville qui a été la plus violemment impactée par le séisme. C’est assez troublant d’en parler. Parce qu’on ne me pose jamais la question. Alors que, dans les faits, j’ai failli y rester. J’étais en train de me balader avec ma guitare quand la terre s’est mise à trembler. Autour de moi, les buildings se sont effondrés, écrasant des passants et des voitures dans leur chute. J’étais là, au milieu de ce chaos. J’ai l’impression d’avoir enfui cet épisode au plus profond de moi. Un peu comme s’il n’avait jamais eu lieu. C’est très étrange.

Dans le morceau Pilot, vous faites référence à Albert Camus. Est-ce une référence littéraire essentielle pour vous ?
Aldous Harding : Pour être tout à fait honnête, je n’ai lu que L’Étranger. C’est l’un de mes romans préférés de tous les temps. J’y reviens souvent. Parce que certains passages du bouquin rencontrent mes convictions personnelles. C’est pour cette raison que je dis « Camus was right » dans un couplet de Pilot. Quand je me sens perdue, je sais que je trouverai toujours un point de repère ou quelques vérités dans ce livre d’Albert Camus.


Dans cette chanson, vous chantez aussi « I get so anxious I need a tattoo ». Avez-vous un tatouage ?
Aldous Harding : Plusieurs. J’ai un cône tatoué sur mon pied et une étoile de David sur un orteil. Pourtant, je ne suis même pas juive... Ces tatouages n’ont aucun sens. Ils ne représentent rien. J’étais complètement défoncée le jour où un ami m’a proposé de les faire. Alors, j’ai accepté. Je lui ai dit de dessiner ce qui lui passait par la tête… On dit que le tattoo appelle d’autres tatouages. Moi, je ne connais pas ce syndrome. J’aimerais me sentir concernée par un truc au point de vouloir en garder une trace indélébile sur le corps. Pilot touche à la question de l’identité. Si je laisse une trace indélébile sur ma peau, elle doit toucher à une vérité absolue. Je m’interroge souvent sur ma personnalité. Qui suis-je réellement ? Pourquoi j’agis de telle façon et pas autrement ? Je pense que je ne ferai plus jamais un tattoo avant d’avoir trouvé une réponse définitive à ces questions.

Tout comme Party, le nouvel album est produit par John Parish (PJ Harvey). Avez-vous songé à travailler avec quelqu’un d’autre ?
Aldous Harding : Pas du tout. Je fais confiance à John Parish. Il me connaît. Il sait exactement qui je suis. C’est lié à notre précédente collaboration, mais aussi à notre relation. Il nous arrive de passer du temps ensemble en marge des sessions d’enregistrement. J’aime le regard qu’il porte sur mon travail. Sans parvenir à l’expliquer. Je ne parviens pas à mettre le doigt sur ce qui me fascine chez lui. C’est exactement comme avec la musique. Ce qui me plaît, ça reste une énigme : un mélange de fascination et d’incompréhension.

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