© Charlotte Abramow

Superstar sur YouTube, omniprésente dans le fil d’actualité Instagram, la chanteuse bruxelloise empile des blagues sur son quotidien et multiplie les tubes tout-terrain. Mais Angèle n’est pas qu’une réalité virtuelle. Avec son premier album (Brol), elle s’impose comme la voix à suivre dans le monde réel.

La Belgique aime conter ses tours de force. Comme cette fameuse demi-finale des Diables Rouges, en 1986, au Mexique. Un mythe connu de tous les Belges. Un truc que personne n’imaginait revivre un jour. Et pourtant, en 2018, la Belgique a réédité l’incroyable exploit, bousculant les plus grosses nations sur le gazon. Ça, c’est pour le foot. Au rayon chanson française, la dernière fois qu’une fille de chez nous allait aguicher la planète par le prisme de la pop, c’était aussi dans les années quatre-vingt. Elle était brune et ne comptait pas pour des prunes. Lio a enquillé les tubes et séduit les foules, avant de se métamorphoser en icône. Aujourd’hui, avec son premier album, Angèle a le monde au bout des doigts. Parce qu’il y a YouTube, Instagram, et que Brol est le juste reflet de son temps. Surtout, Angèle a la tête sur les épaules. Jeune et jolie, elle est aussi bonne chanteuse qu’entrepreneuse. Aux commandes de sa propre carrière, la Bruxelloise met l’époque en chanson avec humour et dérision. En douze titres, frais et décomplexés, elle évoque son quotidien via des mélodies colorées et les codes d’une génération dorée.

Avant de vous découvrir, le public connaissait votre frère, Roméo Elvis. Son succès vous a-t-il donné des idées?
Angèle: Voir Roméo sur scène, c’était plutôt un sentiment de fierté et de bonheur partagé. De mon côté, je n’imaginais pas pouvoir susciter, un jour, un tel enthousiasme populaire. Roméo, c’est une lumière dans ma vie. Mais ce n’est pas à travers lui que j’ai voulu devenir chanteuse. C’est un métier que j’ai appris un peu par hasard, en dilettante. Au début, mes concerts n’avaient d’ailleurs aucune prétention professionnelle. C’était simplement des petites performances, naïves, innocentes, qui découlaient des vidéos que je postais sur Instagram. Comme les gens venaient me voir dans les cafés et que mes chansons semblaient leur plaire, j’ai continué.

 

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© Charlotte Abramow



Roméo Elvis est le seul invité à figurer au casting de votre album. C’est une façon d’affirmer votre esprit de famille?
Angèle: C’est symbolique, évidemment. Mais rien n’était prémédité. Je n’avais pas spécialement envie de lui proposer une collaboration. Je ne voyais pas ce qu’on allait pouvoir raconter de plus ensemble. Et puis, j’ai écrit le morceau Tout Oublier et j’ai tout de suite pensé à mon frère. Je savais qu’il était le mieux placé pour me comprendre. À la maison, nous avons partagé des moments compliqués. Pourtant, au quotidien, on faisait toujours comme si de rien n’était, comme si tout allait bien. Ma chanson n’aborde pas notre vie privée, mais elle parle de la nécessité d’afficher un sourire en toutes circonstances. Dans notre métier, c’est presque une obligation de paraître heureux. L’exposition médiatique est telle que nous devons toujours faire bonne figure.

Vous feignez souvent le bonheur?
Angèle: Avec l’expérience, j’apprends à être la plus honnête possible. Sur scène comme en interview. Mais moi, je ne suis rien sans le public. Si les gens me soutiennent, je me dois d’être irréprochable à leur égard. Quand on met la main à la poche pour partager un chouette moment avec une chanteuse qui donne la pêche, on n’a pas envie de la voir tirer la tronche sur scène. En concert, je me sens forte, quasi invincible. Face au public, j’ai appris à mettre ma vie privée de côté. C’est l’après-concert que je dois encore apprendre à gérer. Lorsque la réalité me rattrape.

Les médias vous présentent souvent comme la chanteuse des réseaux sociaux. Il faut dire que photos et vidéos alimentent régulièrement votre fil d’actualité. Vous ne saturez jamais ?
Angèle: Tous les gars et les filles de mon âge utilisent Instagram. Ça fait partie de notre mode de vie. Ma carrière s’est construite via les réseaux sociaux. Je ne m’en cache pas. Si je suis indépendante aujourd’hui, c’est grâce aux images véhiculées sur Instagram et YouTube. Sans ces applications, je n’aurais jamais obtenu une telle visibilité. Je peux critiquer leur fonctionnement, mais pas cracher dans la soupe. En ce moment, je prends de la distance par rapport aux réseaux sociaux. Mais je n’imagine pas m’en passer. Parce que leur utilisation fait partie intégrante de mon métier. Par contre, quand il s’agit de satisfaire mon ego, j’ai appris à calmer le jeu. J’ai de moins en moins besoin de cette illusion de la confiance en soi.

 



À la fin de votre disque, il y a Flou, une chanson confession qui résume assez bien votre rapport au succès et aux doutes qui l’accompagnent. Aujourd’hui, quelle est votre plus grande certitude?
Angèle: Je suis certaine d’être à ma place. Ce qui n’était pas toujours le cas auparavant. Je me suis beaucoup interrogée sur mon rôle de chanteuse et sur la notion de succès. J’ai pas mal réfléchi à la question de l’identité et au regard que les autres portent sur moi. J’ai parfois éprouvé des difficultés à trouver ma place. Parce que je n’ai pas eu le temps d’anticiper et de comprendre ce qui était en train de m’arriver. Flou parle de cette mise au point permanente dans ma vie.

Pour écrire La Loi de Murphy, vous avez collaboré avec les Bruxellois Veence Hanao et Matthew Irons (Puggy). Ont-ils joué un rôle important aux premiers jours du projet?
Angèle: Ils m’ont aidé à être moi-même dans les chansons. Si j’ai réussi à transposer un certain humour et une bonne dose de spontanéité dans ma musique, c’est grâce à eux. Veence Hanao m’a donné énormément de conseils d’écriture. À l’heure de finaliser l’album, je lui ai d’ailleurs fait relire les paroles de certains morceaux. Pour Balance Ton Quoi, par exemple, je voulais absolument avoir son point de vue.

Dans ce morceau, justement, vous adoptez une position féministe et plutôt rentre-dedans à l’égard des rappeurs qui font du sale. À partir du moment où vous avez tourné et collaboré avec Damso, ce n’est pas un peu paradoxal?
Angèle: J’ai toujours eu des convictions féministes. Quand Damso m’a proposé d’assurer ses premières parties, j’étais hésitante. Je connaissais son travail. M’afficher publiquement à ses côtés sonnait comme une validation implicite de ses paroles. Mais le jour où l’on s’est rencontré, j’ai parlé avec quelqu’un qui était tout sauf machiste ou sexiste. Il voulait juste donner de la force à une jeune Bruxelloise. C’est lui qui est venu me chercher. C’est lui qui voulait une fille en première partie. C’est tout à son honneur. Car les autres rappeurs se la jouent généralement entre eux… À la veille de la Coupe du Monde de foot, quand la polémique a éclaté autour de ses textes, je voyais très bien ce qui dérangeait. Les rappeurs ont cette capacité à tout oser. Ils sont dans la provocation et une liberté d’expression totale. Ma façon de réagir à leurs textes est simple: je n’adhère pas à la vulgarité et à la violence à l’égard des femmes. En l’ouvrant, en exprimant mon opinion, j’ai l’impression d’équilibrer la balance. Damso et moi sommes potes. Je respecte son travail, mais je ne suis pas d’accord avec ce qu’il raconte dans ses morceaux. Le rap est très codifié. Je sais que les thèmes ne sont pas près de changer. En attendant, je chante ce que je pense.

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© Charlotte Abramow


Jouer vos premiers concerts en première partie de Damso, c’était un risque mesuré?
Angèle: J’ai dû prendre sur moi. Chaque soir, je me retrouvais seule, confrontée à un public qui ne pigeait pas pourquoi on m’invitait là. Chaque date était un défi. Faire chanter La Loi de Murphy aux fans de Damso, c’était un énorme sentiment d’accomplissement. Cette expérience a été ultra-formatrice. Je la conseille à toutes les jeunes chanteuses. C’est dur. Mais on en ressort plus forte.

Votre album s’intitule Brol. Est-ce l’affirmation de votre belgitude ?
Angèle: Tout à fait. C’est un mot que les gens utilisent partout en Belgique. Je l’emploie régulièrement. Pour moi, brol, c’est le bordel ambiant, mais aussi toutes les petites choses dont on ne peut se séparer: des sentiments et des vices cachés comme la frustration, la jalousie ou la paresse. Bref, c’est un fameux bazar.

Sur la pochette du disque, vous n’êtes pas forcément à votre avantage. Pourquoi avoir choisi cette photo d’enfance?
Angèle: C’est un cliché pris par mon père le jour où j’ai perdu ma première dent. J’aime bien cette image. Elle est drôle. Je suis édentée, pas vraiment en valeur. Je me souviens très bien que, ce jour-là, j’étais la plus fière du monde. D’une certaine façon, je devenais une grande. Aujourd’hui, j’éprouve quasiment le même sentiment avec la sortie de mon premier disque.

Est-ce aussi une façon de tourner la page et de laisser l’enfance derrière vous?
Angèle: Il y a de ça. Parce qu’en 2016, quand tout a commencé, je vivais encore chez mes parents. Je n’avais pas de loyer à payer. J’étais insouciante, je ne m’occupais de rien. À présent, je gère une société, un label, une maison d’édition. J’organise des tournées. Je paie des factures et rémunère des gens. Toutes ces activités m’éloignent du monde de l’enfance. Pour m’y raccrocher, je me rattache souvent à l’humour. Ça me rappelle d’où je viens et qui je suis.

ANGÈLE
Showcase STIB : 5/10, endroit tenu secret
Autres concerts : 26/11 & 27/11, 20.00, Ancienne Belgique & 25/5, 20.00, Forest National
Sortie de l’album Brol : 5/10 (VL Records/Universal)

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