Clara Luciani: femme libérée

Composé pour exfiltrer un chagrin d’amour, le premier album de Clara Luciani dégoupille ses mélodies sur un champ de bataille affectif. Féminin et décomplexé, Sainte-Victoire met un coup de pied aux fesses de la chanson française. Avec classe et conviction. 

Grande brune à frange, la séduisante Clara Luciani recolle les morceaux de son cœur brisé sur Sainte-Victoire, un premier album tonique et extrêmement fortifiant. Du haut de sa voix grave, l’artiste règle ses comptes avec l’amour et l’époque, brûlant ses sentiments périmés dans le feu de l’action. Épaulée par deux habitués des coups d’éclats synthétiques (Yuksek et Alex Gopher), Clara Luciani renverse ses angoisses et pose un nouveau regard sur la chanson française. En dix titres et une reprise enivrante de Metronomy (La Baie), la chanteuse met tout le monde d’accord.

Clip de 'La Grenade' de Clara Luciani

Qu’est-ce qui vous amène à la musique ?
Clara Luciani: À la maison, mon père jouait souvent de la guitare. À force de le voir gratter, ça m’a donné des idées. À onze ans, j’ai vendu tous mes jouets sur une brocante pour m’acheter une guitare électrique. À partir de là, j’ai commencé à écrire des petites chansons, des trucs sans prétention mais qui me faisaient du bien. Je me prenais pour Chrissie Hynde, la chanteuse des Pretenders. Plus tard, j’ai découvert la voix de Nico via l’album du Velvet Underground. Aujourd’hui encore, ça reste une influence importante.

En tant que chanteuse, vous faites vos débuts au sein de La Femme. Quelle est l’origine de votre collaboration avec le groupe de rock ?
Luciani: À 19 ans, j’ai vu La Femme en concert à Cannes. Après le spectacle, j’ai échangé quelques mots avec le chanteur, Marlon Magnée. Je lui ai raconté que j’étudiais l’histoire de l’art et que, pour tuer l’ennui, j’écrivais des morceaux dans mon coin. Là-dessus, il m’a proposé de l’appeler si jamais je passais du côté de Paris. Les semaines qui vont suivre seront déterminantes. Chaque matin, j’allais aux cours sans conviction. Alors, sur un coup de tête, j’ai embarqué dans un train pour Paris. Après trois jours dans la capitale, je me suis dégotée une chambre de bonne et un job de vendeuse chez Zara. Puis, j’ai passé un coup de téléphone à Marlon. Je me suis retrouvée à faire tous les chœurs sur Psycho Tropical Berlin, le premier album de La Femme, avant de partir en tournée avec eux.

Du rock de La Femme à la chanson française, comment s’opère la transition ?
Luciani: J’adore l’univers de La Femme. Mais ce n’est pas mon esthétique. Musicalement, il y a plein de choses que j’aime sans être en mesure de m’y frotter. Avec le temps, j’ai accepté mes limites et trouvé ma voie. L’héritage de la chanson française traverse mon album. Mais il se double d’une passion pour le rock. J’ai toujours aimé ça, le rock. L’expérience avec La Femme m’a ouvert l’esprit. Avec eux, j’ai appris à rire et démystifier mon rapport à la scène. Avant de les fréquenter, je voyais le concert comme un acte sérieux, quasi sacré. Alors que, dans les faits, ça doit être une partie de plaisir.
 

Cet aspect sacré résonne encore à travers le titre de l’album. Sainte-Victoire, c’est une façon de souligner votre rapport à la musique ?
Luciani: Indirectement, sans doute. Pendant longtemps, la dimension sacrée que j’accordais à la musique m’a semblé insurmontable. Même aujourd’hui, je peine à endosser certains termes du jargon musical. Je suis incapable de m’attribuer le mot « artiste », par exemple. Je n’ai pas l’impression de le mériter. Sainte-Victoire, c’est d’abord le nom d’une montagne située à quelques kilomètres du village de mon enfance. Mais s’il ne fallait garder qu’un seul mot dans ce titre, ce serait « Victoire ». Je voulais que l’esprit de cet album soit à la fois conquérant et positif. Sainte-Victoire, c’est une sorte de revanche sur l’amour et la vie.

Pour conjurer votre chagrin d’amour, vous avez donc enregistré des chansons dotées d’un caractère féminin plutôt tranché, voire tranchant. Pourtant, vous rejetez ouvertement l’étiquette « féministe ». Pourquoi ?
Luciani: En réalité, c’est une composante que j’intègre au naturel. Si cette facette « féministe » transparaît dans ma musique, elle n’est jamais forcée. Sans verser dans la déclaration de guerre, un morceau comme La Grenade, par exemple, souligne bien mon rapport à la féminité. J’ai écrit ce titre à force d’être confrontée à des excès de galanterie. Quand je débarque dans une salle, il n’est pas rare que des mecs m’expliquent comment brancher mes câbles, par exemple. Ou qu’ils insistent pour porter mes affaires. Comme si j’étais trop faible ou incapable de le faire. Une chose est certaine : mon disque n’entretient aucun lien avec le mouvement #MeToo. Parce que je n’ai jamais été victime d’agression sexuelle. Par contre, je me suis souvent sentie sous-estimée. Bien sûr, c’est moins grave que le harcèlement. Mais est-ce acceptable pour autant ?

Sur votre album, il y a La Baie, une adaptation du morceau The Bay, initialement signé par Metronomy. Pourquoi revisiter ce single ?
Luciani: Je ne suis pas très douée en anglais. Du coup, je n’ai jamais cherché à savoir ce qui se cachait derrière les paroles de la version originale. Quand je l’écoutais, j’imaginais des paysages exotiques en Sicile ou en Corse. Sans doute parce que ma famille vient de là. J’ai un grand-père sicilien. L’autre est Corse. Je suis fascinée par The English Riviera. Cet album de Metronomy est sorti l’été où je me suis installée à Paris. Je me vois encore avec mes grosses valises en train d’écouter ce disque. À titre personnel, c’est la bande-son de mon émancipation. Revisiter The Bay, c’est donc un clin d’œil à un moment charnière de ma vie.

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