Oumaïma Manaï: 'Je suis fière d'être une femme africaine'

Oumaïma Manaï: 'Je refuse d’être un produit « à la mode ». Les artistes du monde arabe qui réussissent, c’est parce que leur propos est encore plus profond que ça.'© Christophe Pean

Forte d’expériences européennes et africaines, toujours ouverte à de nouveaux langages corporels, la danseuse et chorégraphe tunisienne Oumaïma Manaï multiplie les succès de part et d’autre de la Méditerranée. Lors du Focus Danse Afrique aux Halles, elle présente son solo Nitt 100 limites, interprète un répertoire de l’incontournable Kettly Noël et dévoile sa toute nouvelle création : Time Out.

De retour d’un repérage pour un spectacle et des workshops de danse à Sfax, à trois heures de Tunis où elle habite, Oumaima Manaï se pose chez elle le temps de s’entretenir avec nous sur Skype avant de reprendre la route.

Il n’est que 10h30 du matin. Loin de montrer des signes de fatigue, l’interprète et chorégraphe de 29 ans est pétillante d’énergie, prête à affronter la journée chargée qui l’attend.

Très engagée dans la société tunisienne, elle s’est mis un point d’honneur à dégager un espace dans son emploi du temps d’artiste internationale pour développer la danse dans son pays. Pas seulement dans la capitale mais à travers toute la Tunisie.

« C’est ma manière d’être, je n’aime pas le confort », dit-elle en arborant un large sourire avant de poursuivre : « J’ai moi-même commencé la danse à travers des gens qui rentraient après avoir été formés à l’étranger. C’est important pour les jeunes qui sont extrêmement doués et assoiffés d’apprendre d’avoir ce genre d’ateliers à disposition ».

P.A.R.TS

Oumaima Manaï débute sa formation à l’âge de sept ans au Ballet National de Tunis. Après plusieurs expériences internationales (dont un séjour aux Bates College aux USA), elle intègre le P.A.R.T.S à Bruxelles, la prestigieuse école d’Anne Teresa De Keersmaeker avant de rejoindre le Ballet de Lorraine à Nancy.

« Avec le recul, je remarque que j’ai fait pas mal de choix contradictoires. L’école d’Anne Teresa De Keersmaeker était assez loin de mon identité d’écriture et j’ai fait le Ballet de Loraine alors que je ne suis pas une danseuse classique. Mais j’adore ces folies car elles m’ont appris énormément ».

Après votre formation à l’étranger, vous rentrez travailler en Tunisie. Ce choix était-il une évidence ?
Oumaïma Manaï
: J’avais envie de développer mes propres créations. C’est difficile de s’installer comme compagnie en Europe quand on n’est pas Européen et il y avait plein de projets à développer ici. Le terrain est assez vierge et j’avais des messages à défendre à travers mon art.

On voit de moins en moins dans le monde arabe et en Afrique de femmes meneuses de projets culturels ou artistiques, je sentais que ma place était ici. C’est une bataille de tous les jours pour exister en tant qu’artiste mais malgré le manque de moyens, il est toujours possible de faire avancer les choses.

Ça bouge d’ailleurs de plus en plus. J’adore ce que je fais et je ne me vois pas faire autre chose mais il est vrai que parfois je me demande pourquoi j’ai choisi une voie aussi difficile. Mais c’est comme ça, j’aime le risque. J’aime être confrontée à des choses inimaginables, c’est ce qui me pousse à créer.

Franchir ses propres limites de même que celles dictées par la société, c’est ce dont il est question dans votre solo Nitt 100 limites ?
Manaï
: J’ai grandi dans un cadre on l’on suit les règles d’un peu trop près. Je me suis demandé pourquoi me mettre à disposition de normes que je n’avais pas choisies dans ma vie.

À travers mon spectacle, je cherche à les casser et les manipuler, ou les accepter à partir du moment où elles me conviennent. Mes projets sont liés à ma personne : une femme arabo-musulmane ayant une vision du monde très différente de la tradition, avec tout le rapport au corps qui en découle.

J’adore travailler avec les matériaux et c’est comme ça qu’est née l’idée de danser avec un dispositif de barbelés. Ces grillages et ces fils de fer sont de plus en plus présents partout dans le monde pour limiter l’accès à des endroits, que ce soit des ambassades, des ministères, des ruelles. Ce matériau est très agressif car il ne nous laisse pas le choix.

Je l’ai ensuite manipulé pour lui donner d’autres significations. Je suis partie dans la mode, j’en ai fait des robes pour évoquer les corps de mannequin et le diktat sociétal.

Cette création a-t-elle également été inspirée par le mouvement des Printemps arabes et la soif de liberté qu’il portait ?
Manaï
: C’est sûr qu’en tant artistes, on est touchés et inspirés par ça. Mais il faut reconnaître que l’Occident est en demande de ce genre de récits et a tendance à lire nos créations à l’aune des Printemps arabes. Je refuse d’être un produit « à la mode ». Les artistes du monde arabe qui réussissent, c’est parce que leur propos est encore plus profond que ça.

Nitt 100 Limites a vu le jour lors d’une résidence à Bamako (Mali) où vous avez bénéficié des conseils de Kettly Noël, danseuse, figure de proue du renouvellement chorégraphique en Afrique et actrice (Timbuktu d’Abderrahmane Sissako) . Elle choisit ensuite de vous transmettre son classique TiChèlbè créé en 2002.
Manaï
: Tout le monde a demandé à Kettly pourquoi elle avait fait le choix de me prendre moi, car ce duo a toujours été dansé par une femme noire. Mais ça s’est joué au niveau d'un feeling et de causes communes.

Kettly est une artiste très sensible, qui prend le temps de mettre des mots sur son travail. On a passé des nuits entières à parler. Elle disait qu’elle était ma « Maman noire », on rigolait beaucoup avec ça.

TiChèlbè est le genre de création qui reste d’actualité comme pas mal de films, de chansons, de bouquins. Kettly était très ouverte à l’idée de rafraîchir la pièce sans casser la base d’écriture. On voulait garder ce langage tout en parvenant à le transmettre à une autre génération.

Les grands répertoires occidentaux comme ceux de Pina Bausch et Maurice Béjart sont conservés. Mais en Afrique, la transmission des chorégraphies qui forment notre patrimoine reste problématique.

Considérez-vous vos propres spectacles comme intrinsèquement africains ?
Manaï
: Je suis une femme africaine, arabo-musulmane avec toute la culture qui est passée par là, à savoir l’accès au langage corporel contemporain européen, la modern dance américaine, etc.

Je suis extrêmement fière d’être une femme africaine parce qu’en Tunisie, on fait partie du continent africain même si on est très proches géographiquement de l’Europe. On retrouve certaines danses du sud de la Tunisie ailleurs en Afrique.

Time Out est votre nouvelle création, à voir aux Halles également, dans le courant du mois de mars. Après cinq solos, il s’agit de votre première chorégraphie de groupe.
Manaï
: C’est une pièce prévue pour cinq femmes - dont moi - et un homme que j’ai commencée à Montpellier Danse et finalisée en coproduction avec Les Halles.

C’est parti d’une réflexion. Je me suis rendu compte que je ne me souvenais pas de la couleur de mes rêves. Je suis partie du postulat que je rêvais en noir et blanc et que ce spectacle devait colorer mes rêves que ce soit à travers des imaginaires ou mon propre vécu.

J’ai le sentiment que l’art contemporain part dans un mood très dark, trop noir à mon goût, je voulais montrer qu’un humour noir est possible aussi.

Focus Danse Afrique #1. 7 & 8/2, 20.00 (+ Focus Danse Afrique #2 & #3: 19 & 20/3, 28 & 29/3), Les Halles, Schaerbeek

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