Back to the roots: à Gilly avec Pauline Beugnies

© Heleen Rodiers

Pour Pauline Beugnies, c’est à Gilly, section de Charleroi, que tout a commencé. BRUZZ s’est rendu avec la photographe et réalisatrice bruxelloise dans la petite ville industrielle de son enfance, dont elle embrasse les clichés et l’haleine puante sur la bouche. 

Usine ArcelorMittal, haut fourneau de Carsid, terrils en friche, … Pas de doute, nous arrivons en gare de Charleroi - aka CharlyKing pour les intimes. Un itinéraire ô combien familier pour Pauline Beugnies qui ne se prive pas pour autant de sortir à chaque fois son smartphone pour bombarder son compte Instagram de vues nostalgiques du Pays Noir : #charleroi, #lendroitoujaigrandi, #love, #aventureaucoindelarue. « Mes followers ont l’habitude », lance-t-elle avec le sourire

L’interminable gazoduc qui traverse les maisons ouvrières rappelle la photo iconique de Giovanni Troilo, auteur de La Ville Noire. Dans cette série sombre et hallucinée, le photographe italien – primé au prestigieux World Press Photo avant d’être disqualifié pour soupçon de mise en scène – revient dans la ville de ses grands-parents pour y constater le déclin. « La série est certes esthétiquement attirante, mais je trouve que Troilo aurait dû assumer le fantasme qu’il se faisait de Charleroi plutôt que de faire valoir un travail documentaire, qui ne l’est pas du tout ».

 

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© Heleen Rodiers

Si Charleroi a inspiré des grands noms de la photographie, rares sont ceux à en livrer un portrait flatteur. Un constat qui est loin d’irriter Pauline Beugnies. « Un travail comme celui de Stephan Vanfleteren peut certes paraître sombre mais moi j’y vois toute l’énergie du désespoir. Beaucoup de Carolos y ont d’ailleurs vu un chef-d’œuvre sur leur ville. Les habitants de Charleroi ont beaucoup de recul et d’autodérision. Ils ne sont pas dans le déni de leur réalité sociale. Vanfleteren dit : ‘J’aime Charleroi. Je l’embrasse sur la bouche malgré son haleine puante’. Je me retrouve totalement dans cette
phrase ».

À l’instar de Vanfleteren, les images de Pauline Beugnies ont tapissé les murs du renommé Musée de la Photographie de Charleroi. « Un vernissage inoubliable où tout prenait sens », se souvient la photographe. C’était en 2016, lorsqu’elle exposait Génération Tahrir, un reportage multiprimé au cœur de la révolution égyptienne, le portrait intime d’une jeunesse en ébullition. S’ensuivra en 2017 Rester Vivants, un long-métrage documentaire sur le douloureux contrecoup d’une révolte confisquée. Aujourd’hui, la photographe et réalisatrice de 37 ans, maman de deux enfants, s’apprête à retourner au Caire pour y tourner son premier court-métrage de fiction. Un projet qu’elle mène en parallèle avec une création théâtrale, en compagnie de Marie-Aurore D’Awans, sur la mort tragique de Mawda, fillette kurde fauchée en mai 2018 par la balle perdue d’un policier dans une camionnette transportant des migrants.

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© Heleen Rodiers
| Certains recoins de Gilly offrent des paysages cosmiques et surréalistes. «Bienvenue ! »

WONDER WOMAN
 

« Je suis dans une phase de décloisonnement », lâche-t-elle alors que le train finit sa course au ralenti. « Peu importe le médium, si l’urgence et la volonté y sont, c’est que l’intention est juste. La société essaie de nous mettre dans des cases. On nous fait croire qu’on ne peut pas faire à la fois du cinéma et du théâtre, être mère et photographe. Avec le temps, j’ai compris que tout est possible. »

Alors que la pluie s’était imposée dans les prévisions d’AccuWeather, un soleil rebelle inonde notre chemin vers le métro, faisant scintiller le large bracelet en métal doré ornant le poignet de Pauline Beugnies. « C’est mon bracelet Wonder Woman », plaisante-t-elle lorsque nous la questionnons. La pièce, fabriquée par un créateur du Caire, reprend un poème en arabe. « J’ai commencé mes études de journalisme au moment du 11 septembre. Sur le moment, je ne comprenais pas ce qu’il se passait. Je n’avais aucun lien avec le Moyen-Orient mais je sentais qu’on avait un problème, ici en Belgique, avec l’arabe. Les discriminations envers les arabophones dont j’étais témoin en grandissant à Charleroi renforçaient le constat. Lorsque j’ai décidé d’apprendre une langue après mes études, c’était évident que ça allait être l’arabe ».

Sur le quai du métro, un vieillard aborde la jeune femme, lui priant de lui « trouver un médecin », parce qu’il « souffre d’une entorse » : « Voyons, mademoiselle, essayez de faire un effort, même si ça n’est peut-être pas urgent ». Pauline Beugnies prend l’affaire au sérieux, discute avec le vieil homme le temps de lui offrir un peu de compagnie. La même chaleur et attention nous seront rendues plus tard lorsque nous chercherons à pénétrer une église aux portes closes ou encore à retrouver une ligne de bus disparue. À Charleroi, une question banale se transforme souvent en discussion amicale. Impossible également de croiser un inconnu sans être gratifié d’un franc bonjour.

« C’est peut-être un de mes atouts carolos: savoir parler aux gens et faire parler les gens », dit Beugnies alors que le métro nous emmène vers le Gilly de son enfance. « En arrivant à 18 ans à Bruxelles pour faire mes études à l’IHECS, le choc était rude. Les gens ne se parlaient pas dans les files par exemple, et vous regardaient bizarrement si vous vous mettiez à discuter. Encore aujourd’hui, mon compagnon se moque gentiment de moi parce que je cherche à connaître la vie de la caissière lorsque je fais mes courses. Mais pour moi c’est comme
ça ».

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© Heleen Rodiers
| « Gilly doit vous paraître très sinistrée, mais à mon époque ça n’était pas comme ça », dit Pauline Beugnies alors que nous déambulons dans les rues de sa jeunesse.

 

CAROLO AVANT TOUT

« Même si je me sens aussi bien chez moi au Caire qu’à Bruxelles, je reste Carolo avant tout. C’est ce qui m’a construit et qui a fait de moi la personne que je suis. Avec mes amis de la région, on se demande souvent pourquoi on est tous si fiers de nos origines. Je pense qu’à partir du moment où on tape si fort sur quelque chose, qu’on essaie de l’écraser, on ne peut que répondre par la fierté. »

« Soixante-soixante, mes couilles ! », s’exclame Beugnies en agitant devant sa poitrine ses doigts en forme de V à l’approche d’un mur de l’église de Gilly affublé des tags « 6060 » - code postal de la commune, et « Kevin ». « On finissait nos phrases par ‘mes couilles’», se souvient Beugnies. « On est en plein dans le cliché », lâche-t-elle en riant aux éclats. « Comme quoi les clichés viennent de quelque part. À un moment donné, on peut aussi simplement les assumer ».

L’église de Gilly, Pauline Beugnies la connaît par cœur. Et pour cause, elle fut happée à l’âge de dix ans par une phase mystique, signe avant-coureur d’un rapport intense à la vie. « J’étais à fond dans le catéchisme. J’entendais les cloches sonner de ma chambre et je filais à l’église. J’avais l’impression que Dieu me parlait. J’ai retrouvé un carnet de gamine rempli de grands soleils jaunes à côté desquels j’écrivais que j’étais connectée à Dieu. Mes parents (une directrice d’école et un prof de gym, NDLR) n’étaient pourtant pas religieux. Je pense que Dieu répondait à plein de questions existentielles que je me posais très tôt. Cette période de ma vie n’a pas duré très longtemps, elle s’est évaporée avec mon entrée en secondaire. Je pense que j’en ai conservé un rapport au religieux très ouvert qui a dû se répercuter dans mon travail en Égypte. »

 

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© Heleen Rodiers
| Sur la devanture de ce commerce fermé, une bannière annonce une vente géante de jeux vidéos pour le mois de février 2014. à Gilly les solderies ont eu raison des magasins de détail.

 

CHÉ BEUGNIES

« La dernière fois que je me suis rendue à l’église de Gilly, c’était il y a dix ans pour les funérailles de mon grand-père », dit Beugnies alors que nous contournons l’édifice dans l’espoir de trouver quelqu’un pour nous faire entrer (nos efforts seront vains). « Mes grand-parents vivaient au-dessus du magasin de prêt-à-porter que tenait ma grand-mère en face de l’église. Mon grand-père était chef de gare. Je me souviendrai toujours de la seule fois où je l’ai vu pleurer : c’était ma faute. J’avais douze ans, j’étais mal dans ma peau et un après-midi, j’ai décidé de fuguer. Voir mon grand-père dans cet état a refroidi toute envie de récidive. »

« C’était un homme taiseux et modeste qui était entré dans la résistance pendant la guerre. Lors de la cérémonie d’enterrement, j’ai appris qu’il avait lui-même créé la cellule syndicale de Gilly. Ça m’a émue. Petite, on me disait que je deviendrais syndicaliste à cause de mon caractère rebelle et bien trempé. On m’appelait Ché Beugnies parce que je voulais faire la révolution. Ça m’a d’ailleurs fait rire quand j’ai vu ce qu’était la vraie révolte en côtoyant des jeunes vraiment en colère en Égypte », dit Beugnies. « Mon envie d’être journaliste est née de cette volonté de changer le monde, de dénoncer les injustices. Je crois toujours au contre-pouvoir du journalisme et à sa puissance narrative mais tel qu’il s’exerce aujourd’hui, on est loin de ces idéaux. Ce constat explique pourquoi je me suis aussi progressivement tournée vers la fiction et le théâtre. »

Sur la place de l’église, une kermesse somnole en attendant son heure. « La légende raconte que Johnny Hallyday serait venu ici. C’était une autre époque, Johnny faisait le déplacement », ironise Beugnies. « Gilly doit vous paraître très sinistrée, mais à mon époque ça n’était pas comme ça. C’est sûr que le lieu a toujours été pauvre mais il n’était pas dans cet état, l’ambiance était différente. Il y avait quelque chose de beaucoup plus festif ».

« Ici on organisait des ducasses », dit Beugnies en pointant le parking de la piscine communale. « C’est dans ce bassin que j’ai appris à nager. » Aujourd’hui, la piscine au look défraîchi est vide et résolument fermée au public (pour rénovation ?). Un toboggan géant en forme de tube perce le mur de la piscine, ondulant comme un serpent à travers des arbres perplexes. La scène a des allures cosmiques et surréalistes. Sur le portail entourant le bâtiment, des habitants ont mis leurs vêtements à sécher. « Bienvenue à Gilly ! », sourit Beugnies.

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© Heleen Rodiers
| « Je serai toujours convaincue que le fait de venir de Charleroi est une chance », dit Pauline Beugnies alors que nous reprenons le métro vers la gare.

SAISIR SA CHANCE

Alors que nous rejoignons la rue commerçante, La jeune femme se souvient d’un temps où le quartier avait plus à offrir que des devantures de boutiques fermées, des snacks et des solderies. « Beaucoup de magasins et de restaurants de qualité ont fermé, ça n’est plus comme avant. Petite, je participais aux défilés de mode de ma grand-mère au Centre Temps Choisi, une salle qui servait aussi de théâtre. Aujourd’hui, il est à l’abandon mais L’Eden (centre culturel de Charleroi, NDLR) a racheté le lieu pour en faire une antenne régionale. C’est une bonne nouvelle. C’est le signe d’une possible évolution », dit Beugnies.« Les choses bougent beaucoup à Charleroi, il y a de plus en plus d’activités culturelles et de raisons de s’y rendre. Les Carolos d’origine sont nombreux à retourner s’y installer. Hélas, le changement ne se fait pas encore suffisamment ressentir en périphérie ».

« L’affaire Dutroux se passait tout près de chez nous, » dit Beugnies en scrutant attentivement la cour métamorphosée de son école primaire. « Je prépare en ce moment une installation documentaire visant à reformuler, avec l’aide de gens de ma génération, une histoire qui ne nous a jamais été racontée sereinement ».
La maman de Pauline Beugnies fut d’abord institutrice avant de devenir directrice de l’école communale des Haies à Gilly. « Un jour, des parents d’élèves sont venus balancer une pierre sur la maison parce qu’ils n’étaient pas d’accord avec ses pratiques. C’était très violent pour ma mère », dit Beugnies en dévisageant la demeure en briques brunes de son enfance, aujourd’hui revendue. « Quelque chose a changé dans le vivre ensemble, à mon époque ça aurait été inimaginable. Avant, on pouvait s’engueuler sereinement ».

« Je serai toujours convaincue que le fait de venir de Charleroi est une chance », dit Beugnies alors que nous reprenons doucement le chemin de la gare. « Ça t’apprend autre chose, ça te permet d’être ancré dans une réalité sociale qui est quand même plus proche de la réalité de notre pays que la bulle dans laquelle moi je vis maintenant. » En route, le ciel s’est couvert d’un gris menaçant et l’air s’est alourdi. C’est au moment précis de poser le pied dans la gare qu’une violente drache nationale se déclare, troublant à grosses gouttes les paysages de terrils et de cheminées.   « Voilà encore un cadeau que nous fait Charleroi », s’enthousiasme Beugnies. « Elle a attendu qu’on soit à l’abri pour envoyer la pluie ».

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