interview

Mehdi-Georges Lahlou au Botanique: irrésistible fruit défendu

Mi-jardinier, mi-magicien, l’artiste multidisciplinaire Mehdi-Georges Lahlou a transformé le Botanique en paradis des faux-semblants où poussent les fruits défendus de son imagination. Promenons-nous Behind the garden.

L’artiste franco-marocain installé à Bruxelles, continue de puiser dans ses racines métissées pour déranger les normes établies, qu’elles s’appliquent au genre, à la religion ou à la tradition. Feignant l’absurde et caressant doucement l’irrévérence, Mehdi-Georges Lahlou - régulièrement exposé à Berlin, Paris et New York - abat, non sans malice, la doctrine de l’interprétation unique, ouvrant à l’infini le champ des possibles.

Dans les vestiges de ce qui fut au XIXe siècle le jardin botanique de Bruxelles, il a installé, avec la complicité du curateur Simon Njami, son propre jardin. Miroir déformant - miroir détournant - de ce qui fut autrefois un haut lieu d’exotisme où l’on venait admirer des plantes originaires de pays lointains et mystérieux.

Un mystère abondement entretenu par la production artistique et littéraire de l’époque. Derrière le jardin, de l’autre côté du miroir, poussent des végétaux nés de croisements incongrus et dont les graines ont été plantées dans le terreau fertile des origines de l’artiste. Né d’un père marocain musulman et d’une mère espagnole catholique, Mehdi-Georges Lahlou se sert de l’esthétique et des symboles associés à la culture de ses ancêtres pour semer la confusion.

Dans son jardin personnel, des œuvres existantes et inédites - sabliers de couscous, bénitiers en cannelle, tapis de prières musulmans brodés du Notre Père, ... - sont gardées par la déesse Jannah, une sculpture en pois chiches coiffée d’une plante verte.

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© Ivan Put
« Ce qui ressemble à un nom de femme signifie en fait 'jardin' ou 'paradis' en arabe », explique l’artiste. « Pour réaliser cette pièce, je me suis beaucoup inspiré de l’art africain alors qu'il n'existe pas en tant que tel. L’art africain est né d'une volonté coloniale de commercialiser ce qui sont à la base des objets de rituel, de vaudou. » En fond sonore, des sourates du Coran chantées sur des airs de Haendel. Le tout mélangé à des bruits de nature et d'oiseaux.

Le jardin de Mehdi-Georges Lahlou fait appel à tous les sens à l’instar du jardin islamique, version miniature de ce qui attend le fidèle une fois franchies les portes de l’au-delà. Dans le paradis de l'artiste, les septante-deux vierges promises au martyr musulman prennent l'apparence de Madones voilées à l’effigie de leur créateur. Un promeneur averti en vaut deux: avec Mehdi-Georges Lahlou, il ne faut jamais se fier aux apparences.

La sculpture occupe une place centrale dans votre travail récent. On vous retrouve toujours physiquement dans vos œuvres mais de façon plus dissimulée. Comment expliquez-vous cette évolution ?  
MEHDI-GEORGES LAHLOU: Les seules fois où je suis présent physiquement dans l’exposition, c’est sous la forme de bustes. On me reconnaît toujours, mais dans le côté pâle de l’œuvre. Au début, j’avais un travail qui était très centré sur l’autoportrait où je me mettais en représentation, où je me prenais en photo avec mes traits orientaux et les stéréotypes qui en découlent pour représenter, jouer et déjouer les codes et les assignations qu’on me donnait.

La photographie me permettait de figer les performances que je faisais. Comme j’avais déjà beaucoup utilisé mon corps, je me suis intéressé à l’absence du corps et, donc, à la matière. Même si je l’utilise comme je pourrais utiliser ma propre personne, mes identités, mes souches, mes couches.

Des aliments généralement associés au Maghreb et aux pays orientaux comme la semoule, les pois chiches ou encore la cannelle se sont emparés de vos œuvres. Qu’est-ce qui vous attire dans ces matériaux ?
MEHDI-GEORGES LAHLOU: J’aime l’idée d’utiliser des matières qui n’ont rien à faire dans un contexte artistique et qui finalement deviennent des sculptures. J’ai, par exemple, créé un vrai faux mur fait de carrelage en semoule qui s’effrite. Le couscous est un plat qui est entré dans la tradition française et qui est devenu un des mets préférés des Français même si on n’accepte pas nécessairement les gens de cette culture-là, cette forme d’exotisme me pose personnellement problème.

Mais au-delà de l’histoire de cet aliment, j ’étais curieux de savoir comment la semoule, qui est une matière qui contient de l’humidité, allait se maintenir dans une installation et entrer en conflit avec l’utilisation que je voulais lui donner et, ce faisant, parler de ce qu’elle est. C’est toute la traversée qui est intéressante. En tant qu'artistes contemporains nous utilisons des matériaux fous sans savoir si dans cinquante, vingt ou même cinq ans, l’œuvre sera toujours viable.

On a l’impression que le mur de semoule est en train de tomber, mais il tient. C’est une manière de questionner le devoir de conservation d’une pièce ou d’une œuvre pour légitimer ou non une culture. Si on arrive aujourd’hui à justifier une culture, c’est par rapport à des objets, à des textes, des histoires qui appartiennent au passé mais que l’on utilise au présent.

(Continuez après la photo.)

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© Ivan Put

Dans votre travail, vous jouez avec les esthétiques religieuses, avec les imaginaires associés à l’Orient, à l’Afrique et toute la nostalgie qui en découle. Au-delà de la démarche, vos œuvres sont agréables à contempler. L’esthétique constitue-t-elle une porte d’accès à votre travail ?
MEHDI-GEORGES LAHLOU: Oui il y a cette idée, bien sûr. J’ai besoin dans mon travail que les choses soient belles pour les exposer. La première fois que j’ai découvert l’art, ça a été quelque chose de physique. C’était de l’art brut. Quand j’étais tout gamin, je suis entré en fanatisme par rapport au Totem de Gaston Chaissac qui était exposé au musée de Sainte-Croix aux Sables d’Olonne.

C’est très coloré, un peu pop. J’aime l’idée que quelqu’un qui n’a pas de bagage artistique ou intellectuel, même s’il n’aime pas ce que je fais, puisse s’approcher de mon travail sans se sentir stupide. C’est une sorte de premier pas. Tout mon travail est complètement faux mais les objets, les idées ou les formes que j’utilise sont réels. C’est ça, peut-être, avant tout, la porte d’accès. C’est cette possibilité de presque reconnaître. Plus que l’esthétique, c’est la forme, l’odeur, le bruit, la matière.

Votre travail artistique feint un mélange des cultures mais ça n’est, finalement, que pour mieux tromper le spectateur ?
MEHDI-GEORGES LAHLOU: Disons que je me sers de ça pour créer. Prenons ma photo de la vierge en noir et blanc recouverte d’une sorte de moucharabieh. Comme ce sont deux objets liés au religieux, on pourrait croire que c’est une envie de rassembler, de créer une esthétique nouvelle qui mélangerait les deux religions. Mais en réalité, je cherche à les annuler l’une l’autre. En les mettant ensemble, ces objets religieux ne sont plus utilisables comme tels.

Finalement, c’est une sorte de désacralisation par le sacré lui-même. C’est pareil pour mes tapis de prières musulmans. J’ai fait broder dessus une calligraphie arabe, dont on pourrait penser que ce sont des versets du Coran mais, en fait, c’est le Notre Père. Le tapis n’est plus utilisable et le Notre Père, non plus. Le mélange des cultures, ça n’est pas la seule chose qui m’importe. Ce qui compte pour moi, c’est de trouver ma propre création, ma propre place, ma propre réalité et contemporanéité sans Histoire derrière.

On veut toujours nous ramener à quelque chose qui n’est pas nécessairement nous. Ce qui est à nous, c’est le présent. Ça n’est pas obligatoirement l’histoire de nos parents, l’histoire du territoire où on est censés se rattacher alors que finalement on n’en vient pas. Bien sûr que je suis pour la diversité et bien sûr qu’elle est super importante et qu’elle est souvent amenée par des gens qui sont issus de diversité. Et ça dans mon quotidien, je le défends.

Comment pensez-vous votre propre identité?
MEHDI-GEORGES LAHLOU: Je ne suis pas deux choses à la fois, je suis mille choses à la fois. Ma mère est Espagnole, catholique, elle a immigré en France. J’ai grandi au Maroc de mes huit ans à mes quatorze ans. Avant de m’installer là-bas, je ne savais pas ce que c’était un Maghrébin même si j’avais une tête différente de mes camarades français. J’ai aussi vécu aux États-Unis où je me suis rapproché de gens d’origines très diverses.

Il y a un brassage, et bien sûr, je vis avec tout ça. Mais sans étiquette. Je veux que mon identité n’ait aucun sens et qu’elle ait en même temps tous les sens. C’est ce qui va me sauver moi, en tout cas. Je ne me considère pas comme Africain, je ne me considère pas comme Européen, je ne me considère pas comme Français, je ne me considère pas comme Américain, je ne me considère pas comme femme, comme homme, mais comme tout. Je me retrouve dans tout.

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© Ivan Put
Il arrive que certaines de vos œuvres fassent polémique, que des personnes se sentent offensées par l’utilisation que vous faites du religieux dans votre travail. Cela fait-il pour autant de vous un artiste engagé ?
MEHDI-GEORGES LAHLOU: C’est un travail qui parait engagé mais l’engagement vient de l’utilisation de mes objets. Je ne suis pas du tout un activiste. Je sais que mes travaux peuvent engendrer des critiques par rapport à des objets qui représentent le religieux et que des gens peuvent penser que je les vise alors que mon travail va bien au-delà. La subversion vient avant tout du regard de l’autre, pas de moi. Qui fait la polémique ? C’est rarement l’artiste.

Ce que je fais, moi, c’est questionner l’objet. Après ça peut plaire ou ne pas plaire. Mais ce n’est pas une action de prise de position, de dénonciation. Bien sûr, ça peut le devenir en fonction de qui est en face de l’œuvre ou de comment la personne va la regarder.

Je n’ai personnellement aucune intention d’entrer dans la polémique mais je sais que le travail peut susciter la controverse. Il m’arrive de ne plus avoir envie de faire mon travail parce qu’il suscite parfois le mécontentement et le conflit. J’ai déjà été bousculé aussi bien physiquement, que mentalement, que par écrit. Parfois ça décourage, parfois ça encourage.

Dans le passé, vous avez exposé au Maroc ainsi qu’à l’Institut du Monde Arabe et à l’Institut des cultures d’Islam à Paris. Cela correspondait-il à une volonté de toucher plus directement un public arabo-musulman ?
MEHDI-GEORGES LAHLOU: J’ai toujours évité d’exposer dans des lieux trop identifiés même s’il est vrai qu’il y a eu un moment où j’ai eu besoin de légitimer la place de mon travail par rapport à une certaine culture. Même si mon besoin a été refroidi après ma première expérience à Marrakech. J’ai subi pas mal de menaces de mort.

J’avais envie d’exposer au Maroc parce que, finalement, il y a beaucoup de gens qui défendent mon travail là-bas dont des musulmans qui me disent que même s’ils ne sont pas d’accord, le pays en a besoin, que c’est un bol d’air frais, que ça leur fait penser « au-delà », et aussi que ça montre que l’art contemporain est encore compliqué au Maroc même si ça bouge de plus en plus.

Ma rencontre médiatisée avec le roi Mohammed VI à l’occasion de l’inauguration de Musée d’art moderne et contemporain à Rabat en 2014 a créé une sorte de légitimé de ma création sur place. Mais après, mon travail n’est pas fait nécessairement pour là-bas. Il n’est pas fait pour un territoire en particulier.

De la même manière que je ne me préoccupe pas spécialement de savoir si des gens d’origine arabo-musulmane viendront à mon exposition au Botanique, tout ce que je veux c’est que des personnes de toutes origines confondues viennent. C’est une invitation globale.

Est-il important pour vous que votre travail soit compris ?
MEHDI-GEORGES LAHLOU: Ça n’est pas important parce que moi-même des fois je ne comprends pas ce que je fais. Je préfère que l’on fasse l’exercice tous ensemble. C’est dans l’exercice mental que ça devient intéressant. J’aimerais que tout perde son sens mais qu’en même temps tout ait sens. Et c’est là où justement on aurait peut-être moins d’a priori sur les choses, moins de stéréotypes, moins de volonté de défendre quelque chose par rapport à une identité ou une autre.

Il y a une forme de « surréalisme » dans mon utilisation et dans mon apport de création. Mais, finalement, est-ce qu’on ne devrait pas rendre le monde un peu plus surréaliste ? Notre problème c’est qu’on regarde avec des acquis, avec ce que l’on connaît et ce que l’on pense connaître. Le regard vierge n’existe pas.

Par exemple, à quel moment un voile devient-t-il sacré et symbolise-t-il une culture ? Porté d’une manière différente il peut renvoyer à une autre culture. De la même manière qu’un carré noir va être, ici, interprété comme la Kabah, là-bas, comme une boîte de pandore, ailleurs, ce sera du Malevitch.

C’est pourquoi j’aime créer l’exercice de partir d’un regard vierge sur une chose et lui donner toutes les possibilités. Même si la plupart des gens n’y arrivent pas et ne veulent pas. Parce qu’on a besoin d’une explication, parce qu’on a besoin de savoir ce que l’artiste dit. Mais est-ce si important ? Je peux avancer quelques interprétations de mes œuvres, mais je n’ai pas la clé du langage, personne n’a pas la clé du langage.

Ça fait dix ans que vous êtes installé à Bruxelles, est-ce une ville qui vous inspire ?
MEHDI-GEORGES LAHLOU: Bruxelles pour moi c’est « Bruxelles ma belle ». C’est conflictuel. Autant je l’aime, autant je la déteste. Bruxelles ça me permet d’être dans un brassage de cultures permanent, dans un mélange de langues perpétuel. Bruxelles me permet d’être tout le temps déraciné. C’est comme mon travail, il ne prend jamais racine mais pourtant il est là, il existe. C’est un plaisir chaotique. Il y a une atmosphère qui est propice à la création, c’est indéniable.

Après, c’est une ville qui est parfois étouffante, dans sa taille, dans ses constructions. C’est une ville qui est tout le temps en travaux. Quand on a envie de calme mental, ça n’est pas la ville la plus simple. Mais quelle capitale est une ville simple ? Et puis Bruxelles, c’est tellement au carrefour de tout. Je suis au centre du monde ! (Rires)

> Mehdi-Georges Lahlou: Behind the Garden. 14/09 > 05/11, Botanique, Saint-Josse-ten-Noode

MEHDI-GEORGES LAHLOU
Artiste franco-marocain multidisciplinaire représenté par la Galerie Transit à Malines (Belgique) et par la Galerie Rabouan Moussion à Paris (France).

• Né en 1983 aux Sables d’Olonne (France)
2008: réalise une performance dans laquelle il court 8 kilomètres en escarpins rouges au festival Quartier Excentrique à Gand. Cet objet fétiche deviendra récurrent dans ses performances, photographies et installations.
2009: Installation Cocktail ou autoportrait en société dans la galerie du passage Charles Rogier à Bruxelles. On y voit des escarpins rouges posés sur un tapis de prière. La vitrine est la cible de pierres et l’exposition est démontée plus tôt que prévu.
2012: participe à l’exposition collective Le corps découvert à l'Institut du Monde arabe.
2014: Inch’Allah, solo à la Catherine Ahnell Gallery à New York
2014: exposé parmi d’autres artistes dans le cadre de l’ouverture du musée d’art moderne et contemporain de Rabat inauguré par Mohammed VI.
2015: Even the Dust Remains, solo au musée In Flanders Fields à Ypres
2017: Of the Confused Memory, solo à galerie parisienne Rabouan Moussion

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