interview

Sur les traces de Weegee, photographe de scènes de crime

© Ivan Put

Soyez tranquille : Weegee. Serial Photographer n’est pas la dernière BD de Max de Radiguès. Lui et son complice Wauter Mannaert, de l’atelier schaerbeekois De Geslepen Potloden, manipulent avec zèle notre regard, et aussi un tout petit peu la biographie du célèbre photographe new yorkais. Juste ce qu’il faut, quoi…

À la question de savoir comment il parvenait à faire autant de photos impressionnantes à la chaîne, Weegee répondait: « f/8 and be there ». L'expression est devenue entre-temps un mantra. Le photographe légendaire aux racines d’Europe de l’Est est arrivé aux Etats-Unis via Ellis Island à l’âge de dix ans sous le nom d’Arthur Fellig. Dans le New York des années 30 et 40, il a commencé comme photographe indépendant fournissant les tabloïds d’images, principalement nocturnes. Des images qui montraient les bas-fonds dangereux et provocants du Lower East Side à travers des voitures crashées, des immeubles en feu, des trottoirs ensanglantés et des escaliers de secours bondés. Il s’est fait une réputation en surgissant sur les lieux du crime avant les services compétents grâce à une radio branchée sur les fréquences de la police, et par des photos d’une grande puissance dramatique, dépassant les simples faits quitte à les manipuler parfois, à mettre l’environnement à contribution. Une complète chambre noire installée dans le coffre de sa Chevy accélérait encore davantage son rythme de travail. En véritable commerçant, Weegee the Famous - comme il aimait à s’auto-qualifier - cultivait son image de photographe hardcore, mais rêvait en même temps du tapis rouge qui lui indiquerait la voie hors des rues sans avenir où il avait grandi.

La réalité manipulée
Cette période comme « homme de la rue » constitue le gros du travail de Weegee. Serial Photographer, la BD avec laquelle Wauter Mannaert et Max de Radiguès confrontent l’ouverture géométrique f/8 du photographe avec un assortiment exceptionnellement vivant de Rotrings et un scénario qui se désolidarise de la vérité historique par respect pour la force narrative. Max de Radiguès: « Je n’avais pas très envie de faire un récit en accord total avec la vraie histoire. J’ai pris plein de petits détails, j’ai tout mélangé afin d’obtenir davantage un personnage de BD qu’un personnage historique. Par exemple, lorsque Weegee parle de son travail, il raconte constamment à quel point c’est facile pour lui. Il fait des photos de morts mais ça ne l’atteint pas. C’est son travail, voilà tout. Les cauchemars et les crises d’angoisses, je les ai moi-même introduits, parce que j’avais dans l’idée que cette vadrouille continuelle de malheur en malheur ne pouvait le laisser indifférent. Un tel détachement me paraît insoutenable. Vous remarquez d’ailleurs que le jour où il obtient une reconnaissance artistique, il arrête de prendre ce genre d’images. Il tourne le dos à la misère de la rue ».

Wauter Mannaert a lui aussi l’habitude de jouer avec les codes de la réalité comme le prouvent les dessins dans ce livre. Avec un résultat plutôt bluffant : New York est presque tactilement présente, Weegee s’y sent chez lui, on pourrait y croiser Will Eisner. Max de Radiguès : « Wauter a un dessin qui est à la fois très réaliste et à la fois très BD. Gros nez, comique, mais tout en restant dans le réalisme ». Wauter Mannaert : « J’aime bien cette idée de jongler avec les registres. Dans un livre avec une base historique, le risque est de tomber dans quelque chose de figé. Encore plus dans le cas d’un photographe qui a fait des images iconiques. Mais ces photos-là je ne les ai jamais littéralement utilisées, j’en ai toujours fait une sorte de composition. C’est aussi une illusion de penser que le photographe, ou le dessinateur, montre la réalité en images, et que, par superstition, on ne peut pas y chipoter. Une photo n’est jamais le miroir de la réalité. Pour faire une image intéressante, il faut parfois prendre un peu de distance par rapport au réel, amener certains éléments au premier plan et en dissimuler d’autres ».

1536 LIT couv-Weegee

CSI : Schaerbeek
Voilà déjà un moment que les deux hommes font partie de l’atelier schaerbeekois De Geslepen Potloden, que l’on accède en empruntant un escalier effrayant, décor idéal pour une parfaite scène de crime. C’est là que naissent les histoires dans lesquelles Max de Radiguès illustre, dans un style riche mais épuré, les difficultés de l’adolescence (voir : Original ou le récent L’âge dur), et que Wauter Mannaert, par exemple, a donné vie à la communauté utopique d’El Mesías (avec Mark Bellido). Comment ces deux dessinateurs de BD schaerbeekois se sont-ils retrouvés à traiter du Lower East Side des années 30 ? Max de Radiguès : « En 2009, j’ai pris part aux 24 heures de la BD avec Alec Longstreth. Inspiré par les films des années 30 et 40, on avait imaginé le récit typique d’une fille de la campagne débarquant en ville pour réaliser son rêve : devenir photographe de presse à New York. En se documentant un peu, on est tombés sur Weegee. J’ai tout de suite trouvé ses photos intrigantes. De même que son histoire personnelle : fils aîné d’une famille pauvre qui arrive aux États-Unis, il est rapidement expulsé de la maison parce que ses parents n’ont pas les moyens d’assurer sa subsistance. Il va vivre pendant des années de petits boulots, dormir dans la rue, dans des refuges pour sans-abri… Tout ce qu’il photographie, c’est ce qu’il a vécu de près pendant des années. Cette espèce de violence et de déchéance au quotidien. Et lui, ce gars de la rue, devient une star, en partie grâce à ce côté roublard qui le caractérise. Il se met en avant. C’est un peu le premier photographe indépendant qui va vendre son nom autant que ses photographies. Alors qu’il aurait très bien pu finir comme les figurants qui peuplent ses clichés ».

Dans Weegee. Serial Photographer c’est ce qui en ressort : « Je suis le meilleur photographe de cette foutue ville. Personne ne peut faire comme moi. Parce que j’ai grandi dans ces rues-là. À partir de 15 ans, j'y dormais aussi. Tous ces cadavres ça aurait pu être moi! Je suis à la fois derrière et devant l'appareil photo, tu comprends »? Max de Radiguès :  « Tout à fait. Il ne se place pas au-dessus de ses sujets. Il photographie ce qu’il connaît, et ça se ressent. Il est très différent de moi. Il est vraiment limite, comme il est très vantard, très sûr de lui. C’est ce qui a rendu les choses si difficiles au début. J’ai réalisé douze versions différentes du scénario. Dans les premières, Weegee était un peu un connard. Alors que le lecteur est quand même censé s’attacher un peu à lui ».

« D’habitude j’écris et je dessine en même tant », dit Max de Radiguès. « Mais cette fois, je ne pouvais pas faire ça. J’ai un dessin qui est trop naïf, on aurait perdu trop d’informations par rapport à l’histoire, puisque le cadre, le quartier, la vie autour étaient les choses les plus intéressantes. Là, il fallait quelqu’un qui puisse mettre plus de richesse et de vie dans le dessin. Et Wauter a justement un dessin qui est plein de vie, qui fourmille de détails. En plus, c’est une véritable imprimante. Il s’amène à l’atelier, s’assied et ne se lève pas avant 18 heures. ‘Hé Max, aujourd’hui j’ai dessiné tout New York. Tu jettes un coup d’œil ?’ Super ! » (Rires). 

Weegee. Serial Photographer
Publication : Sarbacane (FR) & Blloan (NL)

Dédicace : 2 > 4/9, Fête de la BD

 

Conseils de pros: les incontournables du mois de septembre:

Mikel
« En septembre paraît la traduction néerlandophone de Salto : Mikel. Le scénario est de Mark Bellido (avec qui j’ai travaillé sur El MesÍas) et se base sur ses expériences comme garde du corps au Pays basque. Judith Vanistendael a longtemps occupé notre atelier. Ses piles de de feuilles griffonnées éveillaient toujours notre curiosité lors des pauses café. »
Expo : 9/9 > 1/10, Galerie Champaka, www.galeriechampaka.com

Cultures Maison
« Cette année se tient la 7e édition de Cultures Maison, le festival small press belge à ne pas manquer. Avec des stands de fanzines et d’éditeurs indépendants belges mais aussi européens, des expos, des concerts et des rencontres. Il ne faut pas être connaisseur, il y en a pour tous les goûts et en plus c'est gratuit ! »
 9 > 11/9, Maison des Cultures, culturesmaison.be

Pereira prétend
« Pierre-Henry Gomont est un nouveau-venu dans notre atelier et nous a tous fait tomber de notre chaise lorsqu’il est parvenu à dessiner Pereira prétend d’Antonio Tabucchi en quelques mois seulement. L’histoire, qui traite du réveil politique d’un journaliste dans le Portugal dictatorial de 1938 et le trait éclatant donnent l’eau à la bouche. »
Dédicace : 15/9, 18.00, Filigranes, www.filigranes.be

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