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Under the skin : Qu'est-ce qui remue l'âme artistique de Nikolay Karabinovych ?

© Ivan Put

À partir de témoignages et de documents issus des archives du Musée juif de Belgique et de ses dessins et vidéos, l’artiste ukrainien Nikolay Karabinovych donne une lecture poétique et alternative de l’histoire. Comme un puzzle qui nous invite à reconsidérer la complexité du présent.

Quand il arrive dans une nouvelle ville, l’artiste ukrainen Nikolay Karabinovych se prête à une sorte de rituel. Il visite les musées et les magasins de disques. Des musées d’art contemporain et des lieux historiques pour les premiers, et dans les seconds, des fouilles en quête de trésors en new beat, musique électro des années 80 et 90 aussi bien qu’en musique méditerranéenne ou turque. Et à Bruxelles, il a été bien servi sur les deux plans.
Né dans une famille aux racines ukrainiennes, juives et grecques, il ne manque pas aussi de visiter les musées juifs qu’il rencontre. Et ses pas l’ont tout naturellement conduit vers la rue des Minimes. « Mon travail traite souvent des liens entre la mémoire et l’identité. Avec cette exposition, j’avais envie de traiter de migration et de la disparition de la culture yiddish. J’ai voulu trouver une autre manière de raconter l’histoire de cette culture dont des traces sont paradoxalement toujours visibles aujourd’hui. »

Dans son approche de l’histoire, il aime relever des témoignages, des éléments rarement mis en avant dans les récits officiels et formatés. Comme la poésie et la chanson. « J’aime la chanson parce qu’elle touche aux émotions et qu’au contraire de la littérature, elle nous amène dans une lecture temporelle éminemment personnelle dont on ne peut s’extraire. »
Le titre de son exposition est tiré des paroles d’une chanson traditionnelle yiddish, Lomir Zikh Iberbetn qui, en chantant la crainte du départ de l’amoureuse, évoque métaphoriquement les migrations des communautés juives d’Europe de l’Est. « Ce qui est intéressant avec le fait qu’elle soit chantée en yiddish, que la plupart des gens ne comprennent pas, c’est que ça renvoie au caractère fragmenté de la réalité qui n’apparaît jamais comme un tout. » Pour faire parler l’histoire, rien de tel que les archives et dans celles du Musée juif de Belgique, il a fait quelques trouvailles étonnantes, comme celle du peintre russe Ossip Siniaver qui a émigré en Belgique en 1923 et qui est né à Odessa dans la même rue que lui. « Je n’en avais jamais entendu parler alors qu’il a vécu dans la maison à côté de celle où j’ai passé toute mon enfance. » Les vies sont souvent énigmatiques et paradoxales. Nikolay a aussi découvert que, comme lui, Siniaver a fait des études artistiques à Gand, mais aussi qu’il a attendu 1968 pour faire sa première exposition en URSS à Chisinau, capitale de la Moldavie. « J’aimerais comprendre pourquoi, alors que Bruxelles et l’Europe connaissaient des mouvements d’insurrection estudiantines, il a été montrer son travail cette année-là en URSS. »

Nikolay Karabinovych a voulu une expo plus poétique que directement politique, mais une affiche dénichée dans les archives du musée renvoie à l’essence répétitive de l’histoire. Il s’agit d’une affiche des années 80 qui reprend La ronde des prisonniers de Van Gogh et qui évoque l’impossibilité pour les Juifs soviétiques de sortir du pays pour s’établir en Israël. « Le contexte politique est très différent du présent, pourtant les mots nous frappent avec toujours autant de pertinence. Et puis, il y a l’appropriation de la peinture de Van Gogh qui prend encore un autre sens aujourd’hui. »
Le travail sur l’exposition, commencé en 2019, a été loin d’un parcours tranquille. D’abord reportée à cause de la pandémie, elle a été renversée par la réalité brutale de la guerre en Ukraine. « D’une certaine manière, depuis 2014, je m’attendais à ce que cela arrive mais pas à une telle échelle. » Après le 24 février, il a un moment envisagé d’annuler l’exposition, mais en concertation avec la curatrice Patricia Couvet, il a décidé de la maintenir. « Je ne suis pas un combattant, mais je peux essayer de donner mon point de vue dans ce langage poétique et absurde qui est le mien. C’est une pensée sans doute irrationnelle, mais je me dis qu’en apportant de la connaissance et en partageant mon expérience, je peux changer quelque chose. Et si je peux changer l’opinion d’une personne pour saisir la complexité de la réalité, c’est déjà beaucoup. »


NIKOLAY KARABINOVYCH : WHY DO YOU STAND AT THE DOOR ?
17/6 > 23/10, Musée juif de Belgique,
www.mjb-jmb.org

Nikolay Karabinovych en quelques dates


1988, naissance à Odessa, Ukraine
2017, assistant curateur à la 5e Biennale d’Odessa
2018 et 2020, premier prix spécial du PinchukArtCentre (Kiev)
2019-20, études à l’Institut supérieur des beaux-arts (HISK) de Gand
2020, exposition de groupe In a Long Blink of an Eye sur le site Gosset à Bruxelles
2021, expo solo Become Never au Noch à Odessa
2021, exposition de groupe New Songs for Old Cities au Netwerk à Alost

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