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Mohamed Salim Haouach: ‘Nous n’avons pas qu’un problème de mobilité à Bruxelles’

© Saskia Vanderstichele

Mohamed Salim Houach est auteur, comédien et directeur artistique du collectif de théâtre molenbeekois Ras El Hanout. Tous les deux mois, il écrit sur la vie dans sa ville.

J’ai commencé à faire du théâtre sans le savoir. C’était à Montréal, en 2007. Déjà c’était bizarre car on nous présentait comme les « Belges ». En Belgique on ne nous voyait pas vraiment comme ça. J’ai utilisé le passé, je ne sais même pas pourquoi. Bref, j’étais là pour comprendre comment lutter contre le racisme, et l’animateur-sociologue-metteur en scène mobilisait le théâtre-action comme outil de réflexion partagée sur les « brèches » qui peuvent mener à briser les murs des inégalités sociales.

Je me retrouve à discuter avec un chercheur haïtien qui m’assène avec aplomb que « la rationalité est un concept raciste ». À ce moment-là, je suis vaguement étudiant en sciences économiques où j’ai appris le concept d’ « homo œconomicus », qui est satisfait en maximisant son propre intérêt. Je lui réponds, en essayant d’avoir autant d’assurance que lui : oui il y a bien une rationalité et elle n’a rien de raciste. Par exemple, pour aller du point A au point B, il y a un chemin qui est le plus rationnel, celui qui permet d’aller le plus vite.

C’est une rationalité, me répond-il, mais il peut y en avoir d’autres. Je peux chercher le chemin qui coûte le moins cher. Celui qui fait voir de beaux paysages. Celui qui fait passer par la famille. Celui qui est le moins fatigant. Interrompue par un moment de pause avec des muffins triple chocolat, la discussion est restée inachevée, en pointillé.

Au temps des vieux schnocks

Il est vrai qu’on a longtemps envisagé le déplacement du point A au point B sous le critère de la rationalité, entendu comme celui de la rapidité, et donc en voiture. C’est pour cela que de nombreux·euses Bruxellois·ses d’origine ont déserté la capitale pour s’installer en deuxième couronne, en périphérie ou plus loin, en conservant leur emploi dans la capitale, en faisant la navette en voiture et en payant leurs impôts dans la commune de leur logement plus confortable, plus grand, plus spacieux, plus vert, etc.

J’ai grandi à Molenbeek. Bien sûr il y avait des habitant·e·s d’origine marocaine, et à cette époque-là marocain·ne·s tout court. Mais il y avait beaucoup d’autres personnes. Je m’en souviens car je m’amusais à déranger les « vieux schnocks » en appuyant tous les boutons des parlophones. Il y avait des noms à consonance flamande, italienne, francophone. Puis, progressivement, de moins en moins.

Ces quartiers sont en perpétuel mouvement. Les familles d’origine marocaine suivent le même trajet que les précédentes. Tout en conservant le lien. On est un·e ancien·e si on a grandi dans un quartier comme celui de la gare de Schaerbeek, même si on habite aujourd’hui à Kraainem. Et d’autres familles arrivent, apportant de la diversité dans la précarité ou bien de la gentrification.

Et avec tout ça, et ces frontières étriquées d’une région-capitale qui porte dans son nom le sens du compromis contradictoire à la belge, qui décide de comment on se déplace du point A au point B ? Les Bruxellois·es d’origine, les ancien·nes, les actuel·les ? Juste les personnes qui participent à une réunion de quartier en ligne ? Une majorité des habitant·e·s d’une rue, d’un quartier, d’une commune ?

Est-ce bien rationnel qu’il faille recueillir l’assentiment d’une majorité d’habitant·e·s pour changer le nom de la rue Vanderlinden, mais pas pour en changer le sens de circulation ou y poser des blocs de béton ?

Selon le type d’action ou de personnes, est-il plus rationnel de parler de désobéissance civile ou d’émeute ?
Nous n’avons pas qu’un problème de mobilité à Bruxelles.

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