Retour sur le confinement: la double peine des artistes queer

© Sophie Soukias

Outre les spectacles avortés, les sorties manquées et une Pride virtualisée, la pandémie semble avoir agi comme un miroir grossissant de la vulnérabilité de la scène artistique queer. Bien décidé.e.s à ce que ça change, cinq travailleur.euse.s de la culture témoignent. « L’impact sur nos santés mentales est énorme. »

Dimanche 28 mars, veille de grève nationale. Les smartphones de Camille et Ruth se mettent à vibrer. Une rencontre confidentielle et coronaproof a lieu lundi dans une salle du cinéma Galeries. On y parlera de la situation des travailleur.euse.s de la culture LGBTQIA+ à l’heure de la pandémie. Ruth, auteur, a été prévenu par les instigateur . ice.s du rendez-vous à guichet fermé, dont trois témoignent dans cet article: Clément, chargé de production au théâtre de la Balsamine, Emma, travaillant dans le secteur du cinéma, et Pietro, metteur en scène et performeur dans le milieu du théâtre musical. Artiste multidisciplinaire actif sur les planches de théâtre et de cabaret, Camille a eu vent du regroupement via un transfert de sms.

Le bouche-à-oreille fait son effet. Si bien qu’une bonne vingtaine de personnes se retrouvent à franchir les portes de l’établissement dépeuplé, paralysé par une crise sanitaire bien trop longue. « C’était déjà énorme de mettre les pieds au cinéma », se souvient Ruth. « Le directeur du Galeries nous a donné son feu vert en dix minutes à peine et nous a réservé un accueil splendide », dit Emma. « Pendant la crise, on n’a pas pu se rencontrer du tout et les liens finissent par se perdre. Le fait de pouvoir se retrouver avec d’autres queers qui cherchent à connecter et à parler de leurs expériences, c’était très important. La parole peut circuler de nouveau. Parce que par les réseaux sociaux, ça n’est pas pareil. ».

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© Sophie Soukias
| Dans le sens des aiguilles d’une montre: Emma (pull gris), Camille, Ruth, Clément (casquette) et Pietro

« Ça m’a fait beaucoup de bien aussi », enchaîne Pietro. « Je travaille en trio avec un couple hétéro et pendant la pandémie, je me suis retrouvé dans des milieux hétéronormés. Même si les gens sont toujours ouverts, les ouvertures ne sont pas assez grandes que pour pouvoir passer. En plus de cela, j’habite porte d’Anderlecht, je connais les codes de la rue et du coin, et ce n’est pas du tout la dimension queer. Dans les lieux de sociabilité queer, on va chercher tout ce qui nous manque ailleurs. »

Un joyeux bordel
Clément et Pietro n’en sont pas à leur première « occupation » – « On préfère dire ‘ranimer’ plutôt que ‘rouvrir’ ou ‘occuper’ ». C’est d’ailleurs leurs tentatives de repenser un secteur dysfonctionnel avec les autres occupants du Théâtre National qui les a convaincus de la nécessité d’agir en marge des grands débats sur la précarité des travailleur.euse.s de la culture qui animaient depuis le 19 mars les locaux du temple francophone du théâtre à Bruxelles.

« J’y étais depuis le premier jour », dit Clément. « C’est un mouvement qui s’est créé spontanément et ça a été un joyeux bordel. Il y a plein de choses qui se sont passées. Des choses très belles et des choses plus compliquées. » Plusieurs personnes queer comptaient parmi le noyau dur de la contestation, occupant le bâtiment jour et nuit. « Beaucoup de sujets ont été abordés au National en termes de diversité et de représentativité dans le monde de la culture mais il n’y a pas eu de débat de fond concernant les personnes queer », déplore Clément. « Même s’il y avait une attention portée à la distribution de la parole en termes de genre, cela n’a pas empêché des agressions entre les personnes présentes qui ont fait éclater en plein vol toutes les tentatives de valorisation de la diversité. J’ai alors pris conscience que toutes ces personnes queer qui étaient là n’avaient pas mis en place de quoi se protéger. »

« Encore une fois, les personnes LGBTQIA+ sont très représentées dans le secteur culturel mais rien n’est fait spécifiquement pour cette communauté », poursuit Clément. « C’est pour cela qu’on a voulu créer un espace où l’on prend soin les uns des autres, pour en discuter et agir. » Ainsi sont nées les deux rencontres du cinéma Galeries, déclinées en petits comités – « Des safer spaces parce que le safe space absolu n’existe pas » – encourageant la prise de parole.

« Dans mon groupe, on a beaucoup parlé de l’hétéronormativité frappante que dégage le milieu culturel », se souvient Ruth. « Ça va du public, à l’histoire du bâtiment qui accueille les artistes et travailleur.euse.s queer en passant par les personnes qui les emploient et qui décident des programmations. »
« L’idée est ressortie de créer des outils pour éviter les (micro)agressions au sein du travail. Que ce soient les remises en question des identités ou les tentatives d’invisibilisation de l’identité d’un.e acteur.ice sur le plateau par exemple, de ce qu’il ou elle dégage », dit Clément.

Outre l’absolue nécessité de rendre le secteur culturel plus inclusif, la double précarité des artistes queer en temps de pandémie appelle, elle aussi, au refus d’un retour à la normale. « Beaucoup d’artistes queer se retrouvaient déjà à travailler gratuitement. La crise sanitaire n’a fait que renforcer cette impossibilité d’avoir un travail rémunéré », dit Clément.

Une vulnérabilité qui dépasse largement la seule question financière. « Le discours veut que les lieux culturels soient tout à fait capables d’ouvrir en respectant les règles sanitaires », dit Camille. « Moi je viens de milieux artistiques marginaux et underground où les espaces où on se retrouve sont dans l’incapacité de respecter le protocole. On performe dans des caves et dans des endroits pirates parce qu’on doit se cacher pour pouvoir se retrouver. Et ça, ça existe depuis toujours. » Ruth d’ajouter: « Il y a encore tout à faire pour la communauté queer, que ce soit en termes de précarité, d’accès à la santé et de pouvoir.»

Une résidence thérapeutique
Pendant les journées et nuits interminables de la pandémie, Camille Pier a embrassé les scènes virtuelles – « Ce qui est génial, c’est que ça permet des collaborations internationales », et largué son job dans une institution socio-culturelle bruxelloise – « J’ai fait un burn-out, j’avais été engagé comme un quota et ça s’est très mal passé » – pour briguer le statut d’artiste. « Même si beaucoup de dates importantes sont tombées pour moi, la pandémie a été une résidence thérapeutique, j’ai produit énormément. »

De son côté, Pietro a fini par obtenir son statut après des mois de galère et de portes closes pour cause de crise sanitaire. Mis à part quelques spectacles de rue et une expérience virtuelle, l’artiste s’est retrouvé dans l’impossibilité de performer pendant plus d’un an. « Je me suis tapé une belle déprime parce que l’incertitude est beaucoup trop grande. Je ne sais pas dans quoi me lancer. Beaucoup de spectacles ont été annulés puis relancés pour être à nouveau annulés. C’est devenu impossible de se projeter.»

Chevauchement des spectacles oblige, la pièce montée par Pietro et son équipe pendant la pandémie n’a pas trouvé le chemin des programmations post-confinement. « À la fin, tu perds la force et le courage. » Clément d’ajouter : « Je sens que ça n’est pas forcément les petits spectacles queer qui se sont battus qui vont être reprogrammés. Je le dis avec beaucoup d’émotion, mais c’est assez clair.»

Pignon sur rue
En parallèle des rencontres au cinéma Galeries, l’occupation de La Monnaie, ayant succédé à celle du Théâtre National depuis le 3 avril, accueillait son propre focus sur les questions LGBTQIA+, enchaînant en plein air prises de micro et performances sur la scène improvisée construite devant l’édifice prestigieux – « Un endroit qui ne nous valide pas ». L’événement joyeusement festif signait pour Camille la première remontée sur les planches depuis de longs mois claustrophobiques. « Toute la communauté était là, c’était vraiment très fort. Ça rappelle à quel point c’est nécessaire d’avoir des espaces d’expression pour donner du poids à nos existences. Parce que le monde autour de nous, la société telle qu’elle est construite et les institutions, nous rappellent par plein de petites touches que rien n’est fait pour nous. C’est aussi ce qu’on fait dans nos arts : on donne d’autres modèles et d’autres représentations.»

Autre constat criant : le manque d’espaces et de festivals identifiables, pensés par et pour la communauté. « Un projet queer qui ‘pue’ le queer, ça n’est pas forcément bien vu dans un appel à projet. Tu dois toujours trouver le moyen de l’emballer d’une façon ou d’une autre », dit Ruth. « Ou alors c’est vraiment LE projet queer de l’année, programmé au mois de mai pour la Pride », ajoute Emma non sans un brin d’ironie.

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© Sophie Soukias
| Clément à propos des deux rencontres au cinéma Galeries : « On a voulu créer un espace où l’on prend soin les uns des autres, pour discuter et agir ».

« Le Pride festival va se greffer un peu partout dans la ville tandis que le festival du film queer Pink Screens est un lieu de retrouvailles avec son cinéma et son bar », dit Camille.
« Il y a une personne qui est venue présenter le Pink Screens à l’occupation de La Monnaie et qui a dit, avec beaucoup d’émotion, que ça n’est pas possible que cet événement soit le seul où on peut voir des gens qui nous ressemblent sur un écran et dans une salle, et que ces moments-là soient supprimés pendant la pandémie. Cela a un énorme impact sur nos santés mentales. »

Si la crise douloureusement traversée doit servir à quelque chose, c’est bien à offrir de meilleures perspectives à la scène queer. « On a besoin d’un lieu queer qui soit moins dans des caves ou dans des périphéries mais qui ait davantage pignon sur rue », insiste Clément. En plus d’être une fenêtre sur le meilleur du cinéma queer international, le Pink Screens est un lieu de rencontres, d’expression de soi et de fêtes. « C’est la fonction de la teuf », dit Ruth. « C’est une soupape de décompression. Une personne queer qui arrive dans un cabaret ou dans une fête queer pour la première fois s’en souvient. Il y a quelque chose dans l’air qui est différent ».

Waar is da feestje ?
« C’est dans des fêtes que j’ai rencontré toute personne qui me ressemblait et que j’ai arrêté d’avoir des pensées suicidaires, en voyant d’autres personnes comme moi et en voyant que c’était normal, festif, heureux et joyeux », dit Camille. « Il y a plein de socialisations dont on a besoin pour travailler, pour vivre, pour se sentir bien dans nos vies et même pour survivre. Tout ça nous a été amputé à cause de la pandémie et le résultat est criminel. »

« Le confinement a supprimé ces échappatoires où tu peux vraiment être toi-même, ce qui n’est pas forcément le cas dans ta maison », dit Emma. « Le coming out, il se fait rarement quand tu restes au sein de ta famille. On parle du nombre de rendez-vous médicaux qui ont été reportés pour cause de pandémie, mais ça serait bien de se poser la question de savoir combien de coming out ont été reportés », dit Clément.

Si l’impact psychologique du confinement s’est très tôt fait ressentir, les communautés queer, à l’instar d’autres groupes vulnérables, ont, encore une fois, doublement payé l’addition. « La façon dont la pandémie a été gérée ne prenait absolument pas en compte des personnes qui, par exemple, étaient forcées de rester dans des familles violentes et toxiques », déplore Camille.

Ranimer cette sociabilité jugée « non essentielle » semblait alors essentiel. « On a fait La Boum avant La Boum », dit Clément en riant. « Sans parler de tout ce qui s’est passé, avec mon colocataire, on a fait un visuel avec des petits chats sur lequel il y avait écrit : ‘pique-nique queer, venez à 16 heures avec votre houmous et votre maquillage’. On a envoyé ça à trois personnes et on s’est retrouvé à 300 dans le parc et on n’a pas compris ! (rires) »

L’annulation de la Pride l’an dernier poussait elle aussi à la créativité. « Ça n’était pas déconfiné mais on sentait que ça allait rouvrir petit à petit. Les gens avaient été invités à se promener dans la rue par petits groupes de manière visible. Mais on a fini par se retrouver naturellement dans un parc où une drag-queen assez connue mixait au Kiosk Radio », se souvient Emma avec le sourire.

Pour Camille, ce sont les moments de performance sur le parvis du théâtre de La Monnaie occupé, entouré de sa communauté, qui laisseront un souvenir impérissable. « Toutes les prises de parole étaient sonorisées et applaudies à toutes les virgules par la famille en face de nous. Je tremble rien que d’en parler. De temps en temps ça craque et ça donne quelque chose de magnifique », dit-il. « Parce qu’on est magnifiques. »

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