Le Beursschouwburg déshabille le post-mec

Alors que le sex-appeal du macho tout-puissant poursuit sa dégringolade, qui sera donc l'homme idéal de demain ? Réponse avec trois artistes finlandais invités à Bruxelles pour mettre à mal le cliché du mâle.

Tandis que les Trump et les Zemmour se raccrochent de toutes leurs forces au mythe poussiéreux de la virilité, la déferlante #metoo continue d'engloutir sur son passage le mâle Alpha et les irrécupérables phallocrates, faisant place à de nouveaux horizons pour l'homme de demain – ce fameux "post-mec", ce nouvel homme idéal ayant eu les @# !*% de laisser ses privilèges toxiques au vestiaire pour repenser son rapport au corps, aux émotions et aux désirs.

L'art ne serait pas l'art s'il n'avait pas son rôle à jouer dans l'élaboration de nouveaux modèles et dans la redéfinition salutaire de la masculinité, dans toute sa pluralité. La Re/Defining Masculinities Week organisée par le Beursschouwburg, en collaboration avec l'Institut culturel finlandais et deBuren, sera l'occasion de prendre le pouls des mutations en cours dans un monde en pleine prise de conscience.

Projections, performances, open mics, expos et discussions élargiront à l'infini le spectre de la masculinité et embrasseront à pleine bouche les mille et une manières de se "sentir homme" aujourd'hui, d'être soi-même, tout simplement. Pour l'occasion, BRUZZ s'est entretenu avec trois jeunes artistes finlandais invités qui explorent la virilité et ses mythologies pour mieux les déranger.

Virilité générique

"La masculinité toxique trouve toujours un moyen de survivre et de s'adapter sous de nouvelles formes obscures", dit Artor Jesus Inkerö dont la démarche artistique consiste à s'immerger dans un environnement suintant la testostérone, s'imprégner des codes et des gestes en vigueur pour en ressortir avec la version la plus générique du mâle contemporain. "Je cherche à déconstruire les structures qui régissent la masculinité pour mieux comprendre comment le monde occidental s'est construit autour de ce canevas ".

Dans son court-métrage Swole ("enflé"), Inkerö se fond dans l'univers du fitness, cherchant à imiter les comportements des membres de sa "nouvelle communauté", à maîtriser le vocabulaire de Millennials en quête du corps masculin parfait, et à reproduire la mise en scène qu'ils font d'eux-mêmes sur les réseaux sociaux. "En tant que non-binaire, je ne m'identifie pas comme homme ou femme. Si je m'intéresse à la virilité, c'est parce qu'on m'a assigné le genre masculin à la naissance. Je cherche à approcher ce genre au sein duquel je n'ai jamais été intégré. Je n'ai jamais fait de male-passing (capacité à se faire passer pour un homme) avant d'entamer ce travail artistique".

Pour sa performance Score ("partition"), le Finlandais basé aux Pays-Bas s'est immergé l'été durant dans le Red Light District d'Amsterdam, le quartier de prostitution de la ville, réputé pour ses bordels, ses sex-shops et son musée qui font la joie d'une certaine clientèle touristique. Se mêlant aux groupes ou préférant se dissimuler derrière les vitraux de l'Oude Kerk (la plus vieille église d'Amsterdam) pour filmer discrètement ses sujets, Inkerö a observé sans relâche comment les hommes venus passer du bon temps prennent possession de la ville.

"Ce sont des hommes en quête de sexe et de drogue qui sont là pour se relaxer. J'essayais d'absorber l'énergie et les vibes qu'ils dégageaient, d'observer comment ils consultent leur portable, leur façon de toucher leurs cheveux et de mettre leurs mains dans leurs poches. Il y a une certaine violence ordinaire qui s'exprime rien que dans leur démarche, dans la manière dont ils deviennent le centre de l'espace et dont ils influencent les gens qui bougent autour d'eux. Il y a une prise de pouvoir et de contrôle, une forme de répétition aussi", dit Inkerö.

En résulte une performance minimaliste, pensée comme une partition de mouvements et de gestes glanés dans le quartier rouge d'Amsterdam et connectés aux imaginaires produits par la publicité et la planète Instagram. "Je plonge dans la masculinité dans l'espoir d'en revenir avec quelque chose de nouveau, quelque chose qui serait au-delà du féminin et du masculin."

Cultiver la féminité

"Le point de départ de ma performance n'était pas de redéfinir la masculinité. Mais je comprends bien qu'elle a cet effet-là", sourit le chorégraphe et réalisateur finno-nigérian Ima Iduozee dont les créations sont autant d'espaces pour explorer des manières alternatives d'exister, loin des stéréotypes de genre ou de couleur en vigueur en Occident.

Dans son premier solo This is the Title, dont la reconnaissance internationale devait lancer sa carrière de chorégraphe, l'artiste basé à Helsinki offre avec douceur son corps fluide comme une sculpture vivante porteuse d'histoire, ouverte à toutes les transformations, libre et lumineuse. " Le contexte de la performance autorise d'être un être humain à part entière. On peut être à la fois fort et sensible, doux et confiant, exprimer des traits féminins qui sont souvent réprimés dans la société dans laquelle nous vivons."

Soucieux d'élargir la définition socialement valorisée de la masculinité, Iduozee crée par la danse des lieux où la faiblesse et la vulnérabilité sont possibles aux hommes, où les émotions et les signes de défaillance sont autant de mots capables de se décliner au masculin. "La manière dont la société apprend aux jeunes garçons à exprimer leur masculinité empêche l'adulte de gérer des situations de perte et de trauma. Devenir un homme revient à garder ses émotions pour soi", dit Iduozee.

"Pour moi la masculinité idéale consisterait à s'autoriser l'erreur, à admettre que l'on est dans un processus. Avoir davantage de conversations sur les sujets tabous et une relation plus ouverte et empathique envers nous-mêmes, et envers les autres. Par mon travail, je veux proposer d'autres récits où il n'est pas seulement question d'exister en tant qu'homme mais en tant qu'être humain. Cela implique de cultiver la féminité et tous les sentiments qui sont habituellement dissociés du masculin."

Par la danse, Iduozee ne se contente pas d'envoyer valser les stéréotypes de genre, il propose une alternative aux attentes que suscite son corps de couleur. "Quand il est question d'un corps noir qui performe, le regard blanc projette des idées sur l'érotisme, sur le tokenism (effort symbolique destiné à créer une apparence d'inclusivité des membres d'un groupe minoritaire, NDLR) et l'exotisme avec lesquelles je dois constamment négocier."

En 2019, l'artiste sortait le premier volume de ses Diaspora Mixtapes, une série de portraits vidéo célébrant la diversité de l'identité culturelle noire au sein de la diaspora africaine d'aujourd'hui. Filmés entre Johannesburg, Helsinki, Stolzenhagen et Bergen, les artistes, activistes, poètes et musiciens à l'honneur s'expriment sur "la blacklife, le futur, la décolonisation et la kinship (famille choisie)." "La résistance est au cœur même de ce travail. En tant qu'Afrodescendants, nous devons nous recentrer et nous réapproprier nos récits en occupant des espaces et des institutions artistiques sans se plier à la manière occidentale de faire de l'art."

Devenir un homme

"J'avais une idée de la masculinité qui était clairement différente de la réalité. Je pense que je sous-estimais la pression faite aux hommes pour se montrer forts et assurer", dit James Lórien MacDonald. Dans Manning-up ("devenir un homme"), le stand-up comedian et performeur finlandais a filmé pendant quatre ans son passage du genre féminin au genre masculin. "Dans mon documentaire, j'explore ce que ça signifie d'être un homme et comment la masculinité a grandi en moi."

Au fur et à mesure de sa transformation, MacDonald, plus proche du sports bro ("mec sportif") que de l'hipster moustachu, est confronté à des choix déterminants dans la construction de sa nouvelle identité. "Je ne me suis pas détourné des modèles traditionnels et normatifs masculins parce que je voulais voir ce que ça allait donner. Ce qui importait pour moi, c'était de ne pas tomber dans certains pièges et de ne pas me comporter d'une manière qui ne me plaisait pas, juste pour me conformer", dit l'artiste dont la métamorphose s'est accompagnée d'un certain nombre de privilèges.

"C'est plus facile d'être pris au sérieux en tant qu'homme, certaines situations sociales sont plus lisses parce qu'il n'est pas question pour les gens que vous n'obteniez pas ce que vous voulez."
Aux avantages viennent s'opposer de nouvelles formes de contraintes. "Ce qui m'a le plus surpris, c'est que, d'une part, j'étais débarrassé de la menace masculine que j'expérimentais en tant que femme mais de l'autre, je craignais beaucoup plus la violence physique. Comme je suis plutôt du genre baraqué, je sentais qu'à tout moment, je pouvais être entraîné dans une bagarre. J'avais également ce sentiment étrange d'être craint par certaines personnes et de comprendre qu'elles avaient peur que je les harcèle."

Pour MacDonald, la transformation fut l'occasion de repenser les stéréotypes associés à la virilité et son propre rapport au mec idéal. " Aujourd'hui, nous, les hommes, commençons à comprendre que jouer les durs constamment ne fonctionne plus. J'espère que dans le futur, toutes les expériences et les catégories de genre seront mises sur un même pied, un peu comme les styles en peinture. L'art peut nous y aider parce qu'il permet de créer des exemples incroyables de manières d'être qui n'existent pas encore. L'art a cette capacité de montrer que tout est possible."

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