interview

Ayten Amin fait triompher l’authenticité au festival Cinémamed

© Cinemamed

Sélectionné en pleine pandémie au très discret Festival de Cannes 2020 (en partie annulé), il faudra attendre le printemps 2022 pour voir le film Souad de la réalisatrice égyptienne Ayten Amin dans nos salles. À moins de faire un saut au festival bruxellois Cinémamed pour une chaleureuse avant-première placée sous le signe de la Méditerranée.

Les bons plans du Cinémamed

MES FRÈRES ET MOI
Cette année, le Cinémamed s’ouvre sur Mes frères et moi (compétition Un Certain Regard à Cannes), un film de Yohan Manca inspiré de son histoire personnelle. Dans un décor intemporel respirant la Méditerranée, le jeune Nour, 14 ans, grandit au milieu de ses grands frères au sang chaud et d’une mère mourante. Sa rencontre avec Sarah, une chanteuse lyrique qui anime un cours d’été dans son collège, va lui ouvrir de nouveaux horizons.

SABAYA
Après avoir ému aux larmes les spectateur.ice.s du monde entier avec The Girl Who Saved my Life, le réalisateur kurde basé en Suède Hogir Hirori continue de mettre en lumière le sort tragique des Yézidis depuis l’arrivée de l’État Islamique. Dans Sabaya (en première au festival Sundance), il suit des volontaires qui risquent leur vie pour ramener des femmes yézidies réduites en esclavage par Daech et toujours enfermées à ce jour dans un camp en Syrie avec leurs agresseurs.

FOCUS MAGHREB
Le Focus Maghreb entend dresser un portrait du Maghreb aujourd’hui à travers son cinéma. À ne pas manquer: le documentaire Fadma, même les fourmis ont des ailes de Jawad Rhalib. Après Au temps où les Arabes dansaient, le Bruxellois s’invite dans un petit douar du Haut Atlas marocain dont le quotidien et les certitudes sont soudainement ébranlés par l’arrivée de Fadma.

MY KID
En guise de clôture, le Cinémamed propose en avant-première My Kid de l’Israélien Nir Bergman, connu pour avoir coécrit la série En Thérapie déclinée dans plusieurs pays. Sélectionné à Cannes en 2020, son documentaire capte un moment clé de l’histoire d’un père et de son fils autiste. Alors qu’ils sont en route vers l’institut spécialisé qui doit accueillir Uri, Aharon décide de s’enfuir avec lui, convaincu que son fils n’est pas prêt pour cette séparation.

LE CINÉMAMED DEPUIS SON SALON
La croisière méditerranéenne se prolonge sur la plateforme de streaming Sooner avec une série de films exclusivement disponibles sur sooner.be pour la durée du festival en ligne, soit du 3 au 19 décembre 2021. Une offre qui se décline sous forme de « packs» de courts-métrages ainsi qu’une trentaine de films de la sélection en salles.

Repérée par la critique internationale avec son documentaire coécrit Tahrir 2011, soit la révolution égyptienne vue par quatre réalisateur.ice.s, Ayten Amin se fraye à nouveau une place dans les grands festivals en 2013 avec son film très personnel Villa 69, relatant les deux dernières années de la vie de son père et la redéfinition des relations intrafamiliales que permet parfois la maladie. Toujours en quête d’authenticité – la raison d’être de son cinéma – Ayten Amin est de retour, après une aventure télévisuelle, avec le très confrontant Souad.

Dans une petite ville logée dans le Delta du Nil, Souad, 19 ans, est tiraillée entre la vie pieuse et bien rangée qui lui est destinée et la satisfaction de ses désirs les plus refoulés que lui fait miroiter le monde parallèle des réseaux sociaux. En prise avec cette double identité, personne ne sait au fond qui est Souad. Pas même sa petite sœur Rabab qui, lorsque Souad se donnera la mort, partira à Alexandrie en quête de vérité, dans une société dominée par les faux-semblants.

Qu’est-ce qui vous a inspiré le personnage de Souad qui prête son nom au film ?
Ayten Amin: Le personnage s’inspire de la sœur d’une camarade de classe qui a vécu une tragédie similaire à celle que vit Souad dans le film. Elle s’est suicidée lorsque nous étions enfants. Les deux sœurs vivaient à deux pas de l’école, donc ça nous avait beaucoup remués. Mais comme nous vivons dans une société conservatrice, on nous avait demandé de ne pas en parler. Si bien que c’est quelque chose qui n’a jamais été discuté à l’école. Et je ne sais pas pourquoi, bien plus tard, alors que je travaillais sur mon premier long-métrage, le souvenir de cet événement m’est revenu en pleine figure et j’ai commencé à me demander comment la sœur de ma camarade de classe avait affronté le deuil et le silence en grandissant. J’ai commencé à en parler à mon coscénariste Mahmoud Ezzat en lui disant que je voulais raconter l’histoire de deux sœurs.

Bande-annonce "Souad"

Le film s’ouvre sur un mensonge, ce qui est à la fois significatif et annonciateur. Souad ne vient pas d’une grande famille de médecins comme elle l’annonce avec fierté à une inconnue dans le bus.
Amin: C’était important de montrer Souad en train de mentir et de raconter de fausses histoires à son sujet dès le départ. Les classes sociales jouent un rôle important dans la société égyptienne. Ici, les relations amoureuses et le mariage sont vus comme un tremplin social. Souad aspire à un autre standing et est persuadée qu’Ahmed, avec qui elle entretient une relation virtuelle via les réseaux sociaux, vient d’un milieu plus aisé que le sien. Mais c’est faux. En réalité, il appartient au même groupe social qu’elle, à savoir la classe moyenne inférieure égyptienne. La confusion vient du fait qu’ils vivent dans deux différents types de ville, lui dans la métropole d’Alexandrie et elle dans une petite ville presque rurale. Souad est la femme qu’Ahmed aime au fond de lui mais il ne la marierait jamais, parce qu’elle ne représente pas ce tremplin social. La masculinité et son rapport aux classes sociales est un phénomène très complexe.

Sur les réseaux sociaux, Ahmed choisit d’afficher sa relation avec Yara, une jeune fille issue d’une classe sociale nettement plus élevée que la sienne. Souad, elle, est complètement absente de son identité affichée.
Amin: Sa relation avec Souad est virtuelle et complètement secrète. Ce n’est qu’après son suicide, lorsqu’il rencontre Rabab, la sœur de Souad, qu’il est rattrapé par le réel. En tant qu’homme, Ahmed a beaucoup de droits dans notre société. Ça n’est pas quelqu’un de malintentionné. Son éducation lui donne la liberté de faire ce dont il a envie et personne ne condamnerait sa relation secrète avec Souad. Il n’y avait jamais pensé mais lorsqu’il est poursuivi par cette tragédie, il commence à voir les choses autrement et il est complètement perdu.

En effet, Ahmed n’est pas dépeint comme un salaud. Vous optez pour un personnage masculin tout en nuances.
Amin: Parce que tous les personnages du film sont des victimes de cette société en un sens, y compris Ahmed, même s’il a beaucoup de droits et de libertés en tant qu’homme. En réalité, il est lui aussi prisonnier du fonctionnement et des normes sociales. Dans le film, Rabab, la sœur de Souad, est la seule à ne pas mentir sur son identité.

1778 SOUAD - Director (AYTEN AMIN)

Lorsque Souad met fin à ses jours, le mensonge se poursuit. Son suicide n’est jamais nommé comme tel. Sa famille affirme à son entourage qu’elle est tombée du balcon.
Amin: Le mot suicide n’est jamais mentionné dans le film. Et c’est ce qui se passe dans notre société, on présumera toujours qu’autre chose s’est passé. Le film ne parle pas tant du tabou mais de l’impossibilité de s’accepter tels que nous sommes.

Le suicide n’est pas le seul tabou que vous abordez dans Souad. Je pense à cette scène où il est question de masturbation féminine.
Amin: J’aime ne pas penser à ce qu’il m’est possible ou non de montrer. Parce qu’ici, il y a beaucoup de choses qu’il nous est interdit de montrer au cinéma, en ce compris les scènes de masturbation. Mais j’avais le sentiment que c’était une part importante de l’histoire alors j’ai choisi de la montrer. Je ne sais pas du tout si la scène sera conservée lorsque le film sera montré en Égypte mais je suis contente de l’avoir fait quoi qu’il arrive.

En donnant un espace aux tabous via le cinéma, vous creusez une voie vers l’acceptation.
Amin: Oui, je l’espère. En abordant le suicide dans le film et en montrant la tragédie à un niveau intime, je pense que cela peut aider les gens à accepter la réalité des choses. Je n’ai pas pensé consciemment au rôle du cinéma dans ce processus d’acceptation. C’est en terminant le film que j’ai compris que c’est de cela dont il s’agissait. Ce film est parti d’un intense sentiment d’urgence. Je savais que je devais faire ce film, mais je ne savais pas pourquoi. En fait, la première fois que je suis allée voir une psychologue, c’était juste avant de me lancer dans ce film. Elle m’a demandé de quoi parlait le film et je n’arrivais pas à répondre à la question. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que le film parlait de cette impossibilité d’être soi.

Si je comprends bien, cette impossibilité ne touche pas seulement les personnages du film. Vous parlez indirectement de votre propre vécu ?
Amin: Bien sûr. Je pense que c’est un combat pour les femmes, et pour les hommes, d’évoluer dans une société qui vous impose de vous comporter d’une certaine façon pour être accepté et considéré comme quelqu’un de bien. Et cela concerne tout le monde.

1778 SOUAD - Director (AYTEN AMIN)

Comment avez-vous pris conscience de cet état des choses ?
Amin: Je me souviens que la première fois que je me suis sentie bien avec moi-même, c’est quand j’ai commencé à faire des films. C’était la première fois que je faisais quelque chose que j’avais vraiment envie de faire. Avant, j’essayais toujours de contenter tout le monde. Le cinéma a constitué ce cheminement où j’allais essayer de vraiment exprimer aux autres ce que je ressentais.

Pour Souad, vous avez choisi de travailler avec des acteurs et des actrices non-professionnels, est-ce dans ce même souci d’authenticité ?
Amin: Le critère est qu’ils et elles ne devaient pas venir du Caire. Les acteurs qui vivent dans les petites villes n’arrivent pas jusqu’aux castings au Caire, donc on ne les atteint jamais. Je tournais un film sur des sœurs vivant dans une petite ville et je ne voulais pas qu’elles soient incarnées par des actrices de la capitale. Les filles des petites villes ne sont pas du tout représentées au cinéma. Voilà pourquoi il était important qu’elles soient les protagonistes d’un film. Les actrices ont énormément nourri le film. Je n’attendais pas d’elles qu’elles jouent un rôle, je voulais qu’elles partagent leur vie. On a fait beaucoup d’improvisations dont on se servait ensuite pour réécrire les scènes que nous avions imaginées.

Comment êtes-vous tombée dans le cinéma ? Quelle a été la révélation ?
Amin: À 20 ans, j’avais mon diplôme en poche et j’ai commencé à travailler dans une banque parce que mon père était banquier. Mais j’étais vraiment très malheureuse dans mon travail, je sentais que je n’étais pas à ma place mais je ne savais pas où se trouvait ma place. J’ai toujours adoré le cinéma mais je ne connaissais personne qui travaillait dans ce milieu, mes amis étaient tout sauf des artistes. Un jour, j’ai découvert des cours du soir de cinéma et j’ai décidé de poser ma candidature. Mais même en m’inscrivant là-bas, je n’avais pas l’intention d’être réalisatrice. J’y suis allée dans l’idée d’écrire. Je ne pensais pas que je serais capable de diriger. Les cours impliquaient des exercices de photographie et par l’image, j’avais l’impression que j’arrivais à communiquer clairement ce que je ressentais. C’est ce qui m’a donné envie de passer à la réalisation. C’est là que j’ai quitté mon job dans la banque. J’étais une terrible banquière (rires).

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