interview

Joachim Lafosse: quand l'amour n'est plus là

Alors que son film Les Chevaliers Blancs est encore frais dans nos esprits, voilà que Joachim Lafosse débarque avec un second film dans la même demi-année. Mais ce n'est pas le sujet. L'économie du couple mérite une bonne conversation sur la violence et la tristesse des divorces.

Comme il fallait s'y attendre, L'économie du couple a fait bonne impression lors de la première à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes. Après des films pénétrants et intellectuellement stimulants comme Élève Libre et À perdre la raison, Joachim Lafosse n'a plus rien à prouver. Avec son regard aiguisé, nuancé et intègre, il dépeint avec beaucoup de justesse la décomposition d'un couple (Bérénice Bejo et Cédric Kahn) avec leurs deux filles, des jumelles.

La dispute s'embrase parce que la maison est la propriété de Marie mais Boris exige une compensation pour les nombreux travaux qu'il a effectués dans la maison. Est-ce qu'ils se querellent autour de l'argent parce que c'est un sujet de dispute très concret ?
Joachim Lafosse : Exactement. L'argent n'est pas une cause mais un symptôme. À quoi sert l'argent ? Je sais bien que je ne suis ni économiste, ni psychologue, ni thérapeute de couple, mais j'ai ma petite hypothèse : l'argent sert dans ce cas à reconnaître ce que l'autre a fait. Le grand problème de Boris et Marie, c'est qu'ils n'arrivent plus à se reconnaître, à reconnaître ce que l'autre a apporté au couple. Par conséquent, une dette s'installe entre eux. Mais je ne veux pas du tout être cynique ou ironique. C'est mon film le plus personnel. Ça ne me dérange pas de dire que je souffre avec Marie et Boris. Lui souffre. Elle souffre. Heureusement, la mère de mon fils avec qui je suis séparé, est très intelligente. On essaie de rester des parents justes. On ne s'est jamais disputés autour de l'argent. Par contre, comme enfant j'ai vu mes parents s'entre-déchirer à ce propos. Ils se faisaient la guerre. Mes parents ne se sont pas vus depuis vingt-cinq ans.

Mais quoi qu'on en dise, l'argent, ça compte.
Lafosse : On dit : les bons comptes font les bons amis. Je crois que les bons comptes font aussi de grandes histoires d'amour. Il y a quelque chose de romantique à pouvoir se parler avec franchise et dans le calme. Je trouve ça très émouvant, un homme qui dit à sa femme : " Je suis désolé, c'est difficile pour moi d'admettre que je n'arrive pas à t'apporter autant que je le voudrais. J'ai moins de moyens que toi. J'ai peur que ça nous empêche de vivre ensemble. Mais j'ai envie de vivre avec toi. Comment on fait ? ". Deuxièmement, l'économie ce n'est pas que le monétaire. On peut avoir moins d'argent, mais plus de connaissances, être plus disponible, s'occuper plus des enfants. Ce qui peut induire une reconnaissance. On ne réglera pas les questions économiques si on les envisage uniquement sous l'angle monétaire. La même chose pour la Grèce et l'Europe ou la Flandre et la Wallonie. Il n'est question que du monétaire. " Vous nous devez telle somme ". On n'entend pas : " On a le désir d'être Européen pour telle ou telle raison autre que monétaire ".

L'économie du couple a été réalisé dix ans après Nue propriété, qui parle aussi d’une séparation. À l’époque tu avais trente ans, maintenant tu en as quarante. Est-ce que ça fait une différence ?
Lafosse :
J'ai un peu de mal à répondre à ta question. Je suis assez effrayé par ce que je découvre en y réfléchissant [silence]. Dans Nue propriété je n'osais pas encore parler du couple. Je crois que L'économie du couple est mon film le moins tragique. Il y a une douceur, quelque chose de plus tendre. Je suis heureux d'avoir, peut-être, réussi à montrer qu'il y a quelque chose entre Boris et Marie. Ils se prennent la main, quand-même. Ils se sont aimés. Ils vont devoir s'aimer différemment.



Le cynisme, c'est pas pour toi.
Lafosse :
La guerre familiale que j'ai vécue étant enfant et puis la tristesse de ma propre séparation en tant qu'adulte, ne m'empêchent pas d'avoir envie, de tout cœur, d'imaginer que c'est quand-même possible : le masculin et le féminin peuvent se rencontrer. Contrairement à mes parents, qui ne se parlent plus depuis 25 ans, mon ex et moi, on se parle. On continue à éduquer notre fils ensemble. On ne vit plus ensemble mais on reste parents ensemble. C'est déjà très différent et pour moi c'est une victoire. On se respecte, donc on s'aime. Ma grande difficulté c'est de n'avoir jamais eu d'exemple de gens qui s'aiment. Peut-être qu'on s'aime différemment en s'occupant de notre fils. Je continue aussi à vouloir penser que c'est possible d'aimer quelqu'un en vivant ensemble, avec la sexualité, … C'est un grand mystère mais je n'arrive pas à être cynique par rapport à ça.

Dans le film tu analyses subtilement ce qu'est le divorce. Mais est-ce que ce talent qui est le tien t'aide personnellement ?
Lafosse :
Tout le monde me dit que c'est très juste ce que le film dit sur le couple. Du coup, tu voudrais être cette personne capable de profiter de la joie d'être en couple. Mais en fait, ça reste compliqué. Au plus je vieillis, au plus je me sens handicapé. C'est peut-être une bonne chose. C'est bizarre de dire ça, mais il y a une forme d'apaisement que je ne trouve pas. Le film permet de réfléchir sur certaines choses de la vie qui sont très compliquées, de les mettre en perspective. Un jour, pendant la séparation de mes parents, la télé passait Kramer vs Kramer (un célèbre drame sur le divorce avec Meryl Streep et Dustin Hoffman). En parlant du film, c'était nous sans être nous. Dix ans plus tard, je me suis souvenu de ce moment et là, j'ai décidé d'être cinéaste. Le cinéma nous permet de parler de nous, sans dire que c'est nous. J'espère que mes films permettent aux spectateurs la même chose. C'est à ça que servent le cinéma, le théâtre, la culture.

L'ÉCONOMIE DU COUPLE
BE, 2016, dir.: Joachim Lafosse, act.: Bérénice Bejo, Cédric Kahn, 98 min.

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