interview

La traversée de Mati Diop: 'J'ai senti le besoin de réexplorer ma culture africaine.'

Atlantique commence comme un film social pour ensuite évoluer vers une histoire d’amour et finalement se transformer en film poétique hanté de fantômes.

Avec son film hanté, poétique et merveilleusement mystérieux sur une réalité sénégalaise odieuse, la débutante Mati Diop a remporté la médaille d'argent (le Grand Prix) au Festival de Cannes. Une étoile est née. "J'ai senti le besoin de réexplorer ma culture africaine."

La première femme noire à concourir pour la Palme d'Or à Cannes est passée à deux doigts de remporter le prix le plus convoité du Festival. Seul le trépidant Parasite de Bong Joon-ho a su devancer Atlantique de la Franco-Sénégalaise Mati Diop. Les cinéphiles la connaissent comme la jeune femme de 35 Rhums, un petit bijou de Claire Denis datant de 2008. Atlantique débute comme un film à caractère social sur de jeunes Sénégalais qui ne voient pas d'autre issue que d'émigrer avant de glisser vers une histoire d'amour entre adolescents et une enquête de police et de prendre finalement les allures d'un film de fantômes poétique, avec des images hypnotiques de l'océan qui a englouti de jeunes vies.

1687 Mati Diop

Votre plus grande préoccupation était-elle l'exploration de thèmes tels que la migration et l'émancipation, ou les questions esthétiques ?
MATI DIOP : Les deux, mon capitaine. Au cinéma, la forme et le contenu ne peuvent être pris séparément.

"Quand on décide de partir, c'est qu'on est déjà mort", dit un des jeunes. D'où vous vient cette phrase intrigante ?
DIOP : Quelqu'un a dit cela dans mon premier court-métrage : Atlantiques. C'est une phrase clé, mais ce n'est pas pour cela qu'il faut la considérer comme la vérité. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est cette personne qui le dit. Mais la symbolique et ce que cette phrase traduit et évoque m'ont marquée. Elle a joué un rôle majeur dans ma décision de faire un film de fantômes sur le thème de toute une génération de jeunes gens qui ont voulu migrer et ont disparu dans l'océan.

Pourquoi les garçons sont partis et les filles sont restées ?
DIOP : Entre 2000 et 2010, beaucoup d'hommes sénégalais sont partis. C'est culturel. Il était important de commencer par un ancrage réaliste et d'esquisser la réalité sociale, économique et culturelle. Les raisons rationnelles et pragmatiques pour lesquelles les hommes se voient contraints de partir devaient être claires. L'impact de leur départ sur la réalité des femmes devait également être clair. Lorsque le mariage d'Ada est interrompu par un acte criminel, le film penche vers une autre réalité dont je ne vais pas trop parler pour ne pas spoiler le film. Mais l'océan devient le complice des jeunes hommes disparus.

1687 atlantique


Pourquoi avez-vous choisi le cinéma et non la peinture, la politique ou la musique ?
DIOP : Pour ne pas avoir à choisir entre la peinture, la politique ou la musique.

Vous aviez 26 ans lorsque vous avez joué l'un des rôles principaux dans 35 Rhums, un petit bijou de l'inégalable Claire Denis. Cela a-t-il représenté pour vous un événement majeur ?
DIOP : Ce fut un moment extrêmement important. On pourrait même parler d'un rite de passage. Je me suis retrouvée de l'autre côté du miroir. À la demande d'une très grande dame et réalisatrice, Claire Denis, je me tenais devant la caméra et non derrière. Mais il n'y a pas de meilleure école de cinéma qu'un projet de film avec Claire Denis. J'ai beaucoup appris d'elle. Il y a un avant et un après 35 Rhums. Je repense souvent à cette expérience. Grâce à mon rôle, j'ai su développer un lien plus fort avec mes acteurs.

Après 35 Rhums, vous êtes-vous lancée à fond dans une carrière d'actrice ?
DIOP : J'ai continué en tant qu'actrice, mais jusqu'à présent, je n'ai accepté que des rôles qui me convenaient pour des réalisateurs avec lesquels je voulais travailler : Benjamin Crotty, Antonio Campos, Matías Piñeiro. En fait, c'était difficile de trouver en tant que métisse des rôles en France que je voulais absolument défendre. Peut-être que le moment était mal choisi. Ce qui a aussi joué, c'est que je voulais être cinéaste depuis mon plus jeune âge. J'avais déjà tourné un court-métrage quand j'ai rencontré Claire Denis. Je n'étais pas tout à fait à l'aise avec l'image que les autres réalisateurs avaient de moi. En tant qu'actrice, je n'avais pas l'impression de pouvoir parler des choses qui comptent vraiment pour moi. En tant que femme et métisse, je suis beaucoup mieux à même de gérer cela lorsque j'écris et réalise moi-même ma propre histoire.

Atlantique 2019

Votre père, le musicien Wasis Diop, et votre oncle, le réalisateur Djibril Diop Mambéty, ont émigré du Sénégal. Vous avez grandi à Paris. L'idée de tourner votre premier long-métrage à Dakar vous travaillait-elle depuis longtemps ?
DIOP : Non. Comment dire ? C'était un acte de résistance et de survie que de relier mon cinéma au Sénégal. J'ai ressenti le besoin de réexplorer ma culture africaine. J'ai investi assez de temps dans ma culture occidentale. Elle était devenue trop dominante à mon goût et j'ai voulu aller à l'encontre de cela. En outre, le cinéma africain a connu des difficultés ces dernières années. Si on ne fait pas attention, la culture cinématographique africaine va disparaître et il ne restera plus que des films occidentaux de Blancs sur des personnages blancs. Une telle domination culturelle - impérialiste ? - serait terrible et aussi très dangereuse.

Vous ne pouvez pas laisser faire ça.
DIOP : En effet. Je voulais filmer Dakar pour des raisons personnelles, mais aussi parce que j'en ai assez de voir des films avec des Blancs sur des problèmes de Blancs. Je veux offrir au monde des histoires de là-bas. Je pense que le spectateur a aussi besoin d'histoires différentes, de visages différents, de réalités différentes. Je crois que le cinéma peut avoir une démarche politique. Je pense avoir fait le bon choix. Atlantique bénéficie d'une large visibilité. Le film a remporté le Grand Prix du Festival de Cannes, sort en salles en France et en Belgique, sort aussi sur Netflix et va représenter le Sénégal aux Oscars. J'ai mis tout mon être dans ce film.

> Atlantique FR, SN, dir.: Mati Diop, act.: Mame Bineta Sane, Ibrahima Mbaye Sopé

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