interview

Lubna Azabal retrouve les projecteurs dans le film Adam

Le lien entre Joaquin Phoenix, Nabil Ben Yadir, Denis Villeneuve, André Téchiné, Tony Gatlif et Park Chan-wook est Bruxelles, et répond au nom de Lubna Azabal. Elle brille dans le rôle principal du nouveau film d'art et d'essai marocain Adam.

Ces dernières années, on a pu voir Lubna Azabal à l'œuvre dans Mary Magdalene aux côtés de Joaquin Phoenix, dans la deuxième saison de la série policière belge La Trêve et dans The Little Drummer Girl, une mini-série que le styliste coréen Park Chan-wook a tournée pour la BBC. Il y a exactement un an, elle remportait son troisième Magritte pour sa contribution à Tueurs du réalisateur et ancien gangster François Troukens. Mais pour apprécier le jeu de la Bruxelloise à sa juste valeur et se rendre compte à quel point elle est photogénique, il faut aller voir Adam. Le premier film de la Marocaine Maryam Touzani, sélectionné au Festival de Cannes, est un drame sobre, intime et pertinent. Azabal joue le rôle d'une boulangère dans la médina de Casablanca qui tente de s'occuper d'une jeune femme enceinte non mariée et qui en craint les conséquences.

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre personnage intrigant ?
LUBNA AZABAL : Abla est une jeune veuve qui élève sa gamine toute seule. Ce n'est pas le décès de son mari qui l'a coupée du monde mais le fait qu'on lui a enlevé le droit de faire son deuil. Elle n'a pas pu accompagner son mari jusqu'à sa tombe. Elle n'a pas pu le pleurer, l'embrasser, lui dire au revoir. C'est culturel. Dans la religion musulmane, la femme n'a pas le droit d'accompagner un défunt. C'est strictement interdit et cela a meurtri Abla. Elle était terriblement amoureuse de cet homme. C'était un mariage d'amour, ce qui est rare dans ces pays-là. Elle est tellement blessée qu'elle a fermé les portes à son monde. Elle s'est isolée dans sa maison et tient sa boulangerie pour pouvoir vivre et éduquer sa fille.

Qu'est-ce qui fait d'Adam un film fort ?
AZABAL: Le film aborde le tabou de la mère célibataire dans les pays musulmans. Une femme doit toujours être chapeautée par un homme: son frère, son père, son mari. Si elle ne se remarie pas, normalement elle revient dans sa famille. C'est louche si elle reste seule. Je ne sais pas pourquoi mais on a peur qu'une femme s'épanouisse. Maryam Touzani réussit à parler de l'intimité de ces deux femmes, de leurs douleurs en évitant les sujets. On ne parle pas de l'islam dans le film ! On parle de l'intime qui devient universel. Le film me fait penser à l'univers de Federico García Lorca. Je pense à son drame La Maison de Bernarda Alba où les gens enferment leurs douleurs derrière les murs et n'en parlent pas.

Les images sont souvent d'une beauté pittoresque par leur simplicité.
AZABAL : En effet. Le travail de la directrice de la photographie Virginie Surdej est fantastique et efficace. Elle reste avec les personnages sans chercher l'effet. À plusieurs moments, ça me fait penser au peintre Vermeer.

On parle peu mais on montre beaucoup. C'est à cela que l'on reconnaît les bons films. Plus d'une fois, vous ne dites presque rien, mais nous pouvons lire dans vos pensées lorsque vous pétrissez la pâte.
AZABAL : Le corps s'exprime. La façon dont je travaille ma pâte reflète ce qui se passe à l'intérieur de mon personnage. J'ai dû m'exercer pendant trois semaines avec une coach. Je ne peux plus voir de la pâte (rires). C'est super dur ! Je peux vous assurer que vous ne voulez pas de coup de poing de la femme qui m'a coachée. C'est Cassius Clay.

Répondez franchement : cela vous a-t-il fait plaisir de pouvoir porter de nouveau un film ?
AZABAL : Je ne vais pas mentir: Adam m'a fait extrêmement plaisir. On ne trouve pas toutes les semaines de beaux rôles pour femmes. Il n'y en a pas tant que ça. Pour les mecs, il y en a à gogo. J'exclus les rôles où les femmes sont des faire-valoir ou doivent montrer leur cul.

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Abla, le personnage interprété par Lubna Azabal dans Adam, parle peu. Mais ses silences en disent long

Est-ce que les gens vous reconnaissent dans la rue depuis La Trêve ?
AZABAL : Dans les rues, on ne me reconnaît jamais. Vous ne pouvez pas vous imaginer comme ça m'arrange. Je n'ai aucune idée de l'impact de La Trêve. Après les trois Magritte que j'ai gagnés pour Incendies, La Marche et Tueurs, la Belgique commence enfin à savoir qui je suis.

Combien de nationalités avez-vous endossées pour vos rôles ?
AZABAL : Oh là là ! Beaucoup en tout cas. J'ai fait des Juives séfarades, des Grecques, des Marocaines, des Espagnoles, des Palestiniennes, des Belges, des Françaises… C'est l'avantage d'être méditerranéenne.

Vous naviguez d'André Téchiné à Tony Gatlif, Ralph Fiennes, Ridley Scott, en passant par Nabil Ben Yadir, Nadir Moknèche, Hany Abu-Assad et Bas Devos. On ne peut pas faire de carrière de cinéma plus éclectique.
AZABAL : Je ne fais rien pour. Pour Mary Magdalene, le réalisateur Garth Davis m'a contactée. Pour la série The Little Drummer Girl, c'est Park Chan-wook qui m'a contactée. Les réalisateurs pensent que je corresponds à leur univers et me contactent. J'ai la chance que deux, trois films ont parcouru le monde. On m'appelle de partout mais c'est à chaque fois surprenant pour moi aussi.
Je savais que j'allais avoir un tout petit rôle dans Hellhole de Bas Devos mais je me fiche de l'épaisseur du rôle. Je fonctionne à l'anglaise: un rôle est ce qu'on en fait. Si le scénario me plaît, ça ne me dérange pas de jouer celui qui ouvre et ferme la porte. Je ne suis pas une orgueilleuse. Il faut avoir un peu de chance. Le métier fonctionne par le désir de l'autre. C'est con à dire, c'est même dommage mais on te prend si on t'aime et on ne te prend pas si on ne t'aime pas.

Je dirais que c'est plus cruel que con.
AZABAL : C'est extrêmement cruel. Ça peut être très violent. Surtout pour les femmes. À trente ans, on ne veut plus de toi. Et puis, on s'étonne que tout le monde utilise du botox. C'est difficile de durer. Moi, j'ai la chance de pouvoir m'évader. Je ne reste pas accrochée à un type de cinéma.

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Comment l'esthète coréen Park Chan-wook a-t-il eu vent de vous ?
AZABAL : Il avait vu Paradise Now (film d' Hany Abu-Assad sur des auteurs d'attentats-suicides palestiniens, nominé aux Oscars, NDLR) et Incendies (film canadien de Denis Villeneuve, nominé aux Oscars, NDLR). J'ai eu droit à un Skype avec lui. Il ne me demandait pas de casting. "Je serais enchanté si tu acceptes le rôle. C'est dix jours de tournage", disait-il. Bien sûr que j'ai accepté. C'est mon rêve de rencontrer des génies comme lui. Rencontrer des personnes, c'est mon kif. Ça fait partie du plaisir que j'ai dans mon métier. Je ne joue qu'un petit rôle dans Mary Magdalene mais j'ai quand même passé trois semaines avec Joaquin Phoenix. On est devenu des potes. On fumait des clopes, on buvait des coups. Je rencontre l'être humain avant l'acteur. Humainement, c'est un mec génial. C'est pour des instants comme ça que j'aime ce métier.

Jouer la comédie est votre métier, mais acceptez-vous parfois des propositions pour l'aventure et la possibilité de découvrir d'autres pays et d'autres cultures ?
AZABAL : Il y a de ça. Ça me permet de m'évader dans ma tête. La réalité m'ennuie terriblement. Elle m'angoisse. Et quand je m'ennuie, je fais des conneries (rires). Donc je préfère m'évader. Je n'ai pas accepté Paradise Now pour le script. Il me plaisait mais j'y voyais surtout une opportunité. Je voulais voir la Palestine et rencontrer les Palestiniens. Est-ce con ? Je ne savais pas que le film serait nominé pour les Oscars. On fait des films pour être au plus proche des humains. On s'inspire des gens et des vies qui existent.

Vous êtes dans le métier depuis une vingtaine d'années. Que feriez-vous autrement si vous pouviez tout recommencer ?
AZABAL : Je ne regrette pas de m'être lancée dans le cinéma mais je ferais quand même deux, trois changements. J'aurais dû avoir une meilleure compréhension du métier un peu plus tôt. Il y a plein de pièges qu'il faut éviter et cela peut freiner votre carrière. Si j'avais été mieux encadrée, j'aurais pu faire plus de choses qui me plaisent vraiment. J'ai voulu arrêter 206 fois. Vous parlez des beaux projets mais j'ai fait plein de trucs parce qu'il faut manger et payer les impôts - merci,la Belgique ! Parfois, ça m'a renduemalheureuse. Ça fait mal quand on est passionné par le cinéma mais qu'on se retrouve dans des films qui déçoivent. Il y a des moments où l'on se dit : merde, qu'est-ce que je fais ici ? Tout n'est pas joli. L'année passée, je me suis mise à faire du théâtre au théâtre de La Colline à Paris avec Wajdi Mouawad. Mon SMS lui disait: "Wajdi, je ne manque pas de travail, mais je manque de beaux textes."

"Je vis dans mes valises", m'avez-vous confié il y a quelques années. Est-ce que Bruxelles est toujours votre point de chute ?
AZABAL : Il y a un truc qui s'appelle la vieillesse. Vieillesse et intermittent du spectacle, ça ne va pas du tout ensemble. Je ne suis pas sûre de faire ce métier encore longtemps - on n'en sait rien, c'est comme du sable mouvant. Dieu merci, il y a encore des projets mais que m'arrivera-t-il demain ? On n'a pas toutes une carrière à la Catherine Deneuve ou Meryl Streep. Ce sont des exceptions. Donc j'ai suivi le conseil de ma mère et j'ai acheté un appartement à Bruxelles. Avec un prêt de 25 ans sur ma tête, mais soit. Si je n'ai pas de quoi manger plus tard, au moins je saurais où dormir. Le conseil de ma mère. Il y a quelques années, je m'en foutais complètement. Maintenant plus. J'ai un pied-à-terre à Paris, une location, mais j'ai choisi Bruxelles parce que je suis très famille et ma famille vit ici : mes sœurs, mes petits neveux et mes parents qui vieillissent. J'ai besoin d'être près d'eux. J'aime savoir qu'il ne me faut que cinq minutes pour arriver chez mes parents. J'ai besoin de ma bulle parce que le monde du cinéma est un cactus.


La conversation avec Lubna Azabal dans BRUZZ 24:
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