interview

Sacrées sorcières: Camille Ducellier envoûte la Cinematek

Häxan, een horrorfilm van de Deen Benjamin Christensen uit 1922

Brûlées vives au Moyen Âge et à la Renaissance, les sorcières renaissent aujourd’hui de leurs cendres pour guérir de leurs potions subversives notre monde plus que jamais à la dérive. Rencontre avec Camille Ducellier, sorcière revendiquée dont les essais documentaires hypnotisants seront présentés à la Cinematek dans le cadre du cycle Witches.

Lorsque, fin août, la Cinematek annonçait sur Facebook une soirée ciné en collaboration avec Pink Screens assortie d’une rencontre avec Mona Chollet, journaliste et autrice du best-seller Sorcières : La puissance invaincue des femmes, l’événement fut classé sold-out dans l’heure. Les signes ne trompent pas, les sorcières sont de retour.

Autrefois dégradant et insultant, le qualificatif de sorcière est aujourd’hui porteur de vertus écologiques, subversives et d’empuissancement (dérivé de l’empowerment anglo-saxon). Enclenché par les féministes dans les années septante, ce mouvement d’inversion du stigmate – à l’instar des injures « queer », « gouine », « PD », « black », … – semble trouver aujourd’hui son plein épanouissement, au point même de devenir une tendance, labellisée et commercialisée comme tant d’autres.

Mais qui sont réellement les sorcières (tous genres confondus) d’aujourd’hui ? La Française Camille Ducellier, réalisatrice, artiste plasticienne et sorcière – « une de mes multiples identités », remet le chaudron au milieu du village.

Häxan (De Heks), een film uit 1922, van de Deen Benjamin Christensen

La Cinematek consacre un cycle ambitieux aux sorcières. Il est frappant de constater à quel point la figure de la sorcière et le traumatisme historique qui l’accompagne ont inspiré le cinéma.
Camille Ducellier: Ça me parait être la base qu’il y ait autant de films qui parlent d’un événement historique aussi important, mais je me demande à quel point ces films réalisés en grande majorité par des hommes ne perpétuent pas les fantasmes qui, au Moyen Âge et à la Renaissance, ont valu à des dizaines de milliers de femmes d’être massacrées. Il y a une ambivalence au fait de les revoir brûler sur le bûcher.

Cela dit, il y a de très bons films parmi la sélection proposée par la Cinematek, comme Häxan de Benjamin Christensen ou Hexe d’Ana Göldin. Le cinéma bis de Dario Argento est un très bon cinéma de genre mais il n’est pas le plus progressiste pour l’époque. Personnellement, je trouve que les films les plus connectés à la figure de la sorcière ne sont pas spécialement les films les plus explicites sur le sujet. On trouve dans d’autres types de films des sacrées sorcières, des figures marginales, étranges et subversives, qui ne sont pas désignées comme telles.

L’histoire a montré avec quelle violence extrême les femmes perçues comme déviantes ou accusées de mauvaises pratiques ont été traitées. Est-ce que la chasse aux sorcières se poursuit aujourd’hui sous d’autres formes, plus insidieuses peut-être ?
Ducellier: Les sorcières d’aujourd’hui sont des personnes qui se trouvent en marge des normes, parce qu’elles ont des pratiques ésotériques ou spirituelles, ou parce qu’elles sont gouines, PD, trans, queer, travailleurs du sexe, migrant(e)s, clochardes et toutes les autres sorcières qui sont, à bien des égards, maltraitées et tuées. Sans compter les chasses aux sorcières qui se déroulent encore aujourd’hui en Afrique et ailleurs.

Donc je ne verrais pas les choses sous l’angle d’une progression historique. Ce qui importe, c’est de faire le lien entre le passé et le présent, essayer de comprendre, par exemple, pourquoi le terme de chasse aux sorcières est réapparu sous le maccarthysme (en référence à la traque des communistes menée par le sénateur américain McCarthy en pleine guerre froide, NDLR) et ce qui a poussé les féministes dans les années septante à s’approprier le terme de sorcière pour en faire un emblème. La sorcière comme figure d’empuissancement, ça ne date pas de cette année.

Comment explique-t-on que la sorcière soit à nouveau sur le devant de la scène et qu’elle soit à ce point une figure d’inspiration aujourd’hui ?
Ducellier: Il a fallu un certain temps pour que le féminisme et la spiritualité se rencontrent vraiment. Parce que dans les années septante la culture féministe était surtout basée sur des textes assez peu perméables aux approches irrationnelles. Les féministes voulaient à tout prix se détacher des qualités qu’on leur attribuait traditionnellement, comme la supposée intuition féminine.

Il a fallu que les théories queer arrivent pour réussir à sortir de certains binarismes, comme le féminin et le masculin, le rationnel et l’irrationnel. En parallèle, est intervenue la révolution écologique qui a permis de faire le lien entre les oppressions de l’homme sur la femme, et la maltraitance par les hommes des terres et de la planète.

C’est pour cela que les écoféministes essaient de repenser tout ce qui leur a été attribué culturellement : prendre soin des plantes, des animaux, des enfants, développer une sensibilité à l’environnement. Si les femmes ont été associées à ces valeurs pour de mauvaises raisons, ça n’est pas une raison de les dévaluer.

Le succès du livre Sorcières de la journaliste Mona Chollet s’inscrit dans un phénomène plus global d’engouement médiatique autour de ces créatures perturbatrices. Quel regard portez-vous sur cette tendance ?
Ducellier: En effet, il y a eu un travail fait par des éditrices et des curatrices d’exposition qui ont fait exister la figure de la sorcière et sa réappropriation dans le monde intellectuel et artistique. Malheureusement, la mise en lumière s’accompagne toujours de risques de récupération et on finit par oublier que ce mouvement-là vient des marges et des contre-cultures.

Tout à coup, c’est devenu tendance et mainstream d’avoir ses cristaux et ses bijoux witchy. Ce qui me fait peur, c’est que l’histoire se répète : à l’époque les femmes accusées de sorcellerie ont été dépossédées de leurs savoirs et fantasmées. Encore aujourd’hui, ce sont les minorités qui se font déposséder des mouvements qu’elles insufflent.

À travers votre travail de cinéaste, vous choisissez pourtant de donner une visibilité à cette contre-culture.
Ducellier: C’est un choix et une responsabilité que de donner un espace de parole à ma communauté. Je le fais pour que les gens, les jeunes surtout, puissent avoir des supports d’identification différents et multiples, se construire en dehors des schémas binaires qui sont la source de bien des souffrances. Je trouve ça horrible qu’on ne puisse pas simplement être soi.

Inferno, een film van Dario Argento, uit 1980.

S’affirmer sorcière, c’est une façon pour vous d’embrasser qui vous êtes ?
Ducellier: Pendant longtemps, je ne me suis pas autoproclamée sorcière, parfois je le fais en tant que l’une de mes multiples identités. Ceci dit, les privilèges et la visibilité médiatique dont je bénéficie (de par ma classe sociale, ma couleur de peau et mon statut d’artiste) font que je ne suis pas si sorcière que ça. Pour moi les sorcières ce sont les oubliées, celles qui n’ont pas la parole.

Voilà pourquoi je me considère davantage comme une passeuse. Si je suis sorcière, c’est parce que je me suis toujours sentie du côté des marges. Parce que je suis gouine, parce que je suis queer, parce que je suis artiste, parce que je suis passionnée par des cultures ésotériques.

Le combat politique et écologique des sorcières rencontre-t-il d’autres luttes, comme celle des personnes racisées ? Quelles convergences identifie-t-on entre les sorcières et le mouvement de décolonisation des esprits, par exemple ?
Ducellier: Le patriarcat a effacé et confisqué des mémoires et des connaissances ancestrales en dépossédant les femmes de leurs savoirs, la colonisation a participé à ce même effort d’effacement des cultures, des langues, des danses et des pratiques. Les stéréotypes de genre et de race se croisent à travers l’histoire.

Je pense qu’il y a certainement une solidarité qui doit se faire, pas seulement entre les femmes mais entre tous les groupes minoritaires. J’ai l’impression qu’on se trouve à un moment de tension entre les luttes. D’une part, on a les luttes par et pour les concernés et de l’autre, cette idée de se fédérer pour faire masse et avoir un poids politique.

À la fin de votre court-métrage documentaire Sorcière Queer, un des personnages jette un sort au monde ici-bas. Les pouvoirs divinatoires des sorcières sont toujours d’actualité ?
Ducellier: Jeter un sort, c’est une énième exploration du performatif. Dans les sphères spirituelles et ésotériques, on accorde de l’importance aux sons et aux paroles comme quelque chose qui a un impact sur le monde et qui est porteur de puissance.

Les sorcières sont-elles finalement les guérisseuses de notre planète à bout de souffle?
Ducellier: Quelque part, oui. Si on imaginait des pouvoirs spécifiques aux sorcières, certaines guériraient la planète et en prendraient soin pour les futures générations, là où d’autres se réuniraient pour abolir le monde patriarcal et hétéronormatif tel qu’on le connaît, pour en construire un autre par une forme d’apocalypse. Pour reprendre l’idée de la guérison, la sorcière a cette fonction de mettre de la lumière dans les tabous et d’ouvrir les consciences.

Our Story, dans lequel s’inscrit la projection des documentaires de Camille Ducellier et la rencontre avec Mona Chollet, est un cycle trimestriel de Pink Screens en collaboration avec la Cinematek visant à redécouvrir les films LGBT, queer et féministes de l'histoire du cinéma.

> Our Story: Chaudron Féministe
28/9, 19.00, Cinematek

> Classics & Anthologies: Witches
> 29/11, Cinematek

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