'Shift': l'ascension et la chute d'un coursier Deliveroo

Après son documentaire Rester Vivants, Pauline Beugnies quitte l'Égypte pour une épopée cycliste dans les rues de Bruxelles à la rencontre de Jean-Bernard. Livreur Deliveroo poursuivant de toutes ses forces ses acquis sociaux. Alors que la course est perdue d'avance.

L'histoire commence plutôt bien. La trentaine finissante et ne parvenant toujours pas à boucler son mois sans l'aide de ses parents, les perspectives de Jean-Bernard, artiste français vivant à Bruxelles, sont peu réjouissantes. Jusqu'au jour où son destin croise celui de Deliveroo, cette entreprise du XXIe siècle vendant le métier de coursier avec le même packaging alléchant que les burgers qu'elle promet de transporter en dix minutes à l'autre bout de la ville.

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Dans 'Shift', on embarque avec Jean-Bernard, personnage libre et attachant, sur les routes de l’aventure Deliveroo.

Du jour au lendemain, JB, qui n'avait jamais pris un vélo dans Bruxelles, se découvre un coursier né. Zigzagant à coups d'adrénaline au milieu des carrefours chahutés de la ville – quitte à se faire renverser, quitte à y laisser une dent – la nouvelle recrue épouse les yeux fermés la culture Deliveroo : son work-out quotidien, la régularité de son salaire, sa protection médicale et son peloton d'amis-collègues.

LA CHUTE
Jusqu'au jour où, à peine formulées, les promesses de la plateforme de livraison de repas à domicile s'envolent. Fini le salariat, Mathieu de Lophem, CEO de Deliveroo en Belgique, décide de troquer ses employés pour des prestataires indépendants. Ceux-ci travaillent désormais à la commande et non plus à l'heure. Jean-Bernard doit se plier aux nouvelles règles du jeu ou rendre à jamais son sac à dos carré turquoise. Refusant l'ultimatum, le livreur se fait, plus ou moins malgré lui, le porte-parole des employés Deliveroo et autres plateformes concurrentes en colère. Une colère qui aboutira en justice pour un procès toujours en cours à ce jour.

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Au début, Jean-Bernard épouse les yeux fermés la culture Deliveroo.

Fin 2018. Dégoûté et bien remonté, Jean-Bernard frappe à la porte du Centre Vidéo de Bruxelles, déterminé à faire un film sur l'arnaque Deliveroo. Séduit par le pitch, le CVB frappe à son tour à la porte de Pauline Beugnies. "Ils m'ont proposé d'accompagner JB dans son projet de film. J'ai fini par en assurer la réalisation", explique la cinéaste bruxelloise.

LA REMONTÉE
Connue pour son puissant travail photographique (Génération Tahrir) et cinématographique (Rester Vivants, Shams) en Égypte – "mon pays de cœur", Shift est l'occasion pour Pauline Beugnies de rapatrier son regard en Belgique. "Ça tombait bien car je me sentais un peu en déconnexion avec la société belge. C'est vrai qu'en Égypte, je traite de sujets qui sont très loin de moi. J'avais envie de m'engager en Belgique, à un niveau local. Et ici, la seule manière d'avoir du pouvoir aujourd'hui se trouve dans nos choix de consommation. Ça avait du sens de faire un film s'inscrivant dans le contexte de l'économie de plateforme."

Dans Shift, on embarque littéralement (beaucoup d'images d'archives proviennent de la caméra GoPro de Jean-Bernard) avec le coursier sur les routes de l'aventure Deliveroo : l'euphorie du maillot à pois, les barricades, le procès, la chute et puis la remontée par la mobilisation (inter) nationale. Et par le cinéma. "Je n'avais pas envie de faire un film donneur de leçons, dénonçant le projet machiavélique de l'économie de plateforme", dit Beugnies. "Je voulais faire ce que je sais faire de mieux : raconter l'histoire de quelqu'un, avec ce qu'elle comporte de plus intime" Pari réussi puisqu'à travers le personnage intensément libre et attachant de Jean-Bernard, c'est toute l'histoire d'un combat qui se raconte.

"Ces grosses entreprises imposent leur économie parallèle. Ça va tellement vite que nos lois et nos structures sociales ne savent pas suivre", dit Pauline Beugnies. En 2016, bien avant qu'Alexander De Croo ne soit associé à la direction du pays et à la troisième vague de coronavirus, une loi portant son nom achevait de faire des shifts Deliveroo un flexijob précaire dit "d'appoint", sans réelle couverture sociale. "Raconter l'histoire de JB, c'était raconter l'histoire d'une prise de conscience du projet de société qui se cache derrière le marketing de l'économie de plateforme qui prétend vendre de la liberté alors qu'on en est très loin."

Pour fêter le travail comme il se doit, le Centre Vidéo de Bruxelles hébergera Shift gratuitement à partir du 1er mai sur sa toute nouvelle plateforme de documentaires et créations transmedias "nosfuturs.net", un regard d'avance sur les bouleversements du travail liés au numérique. Et pour les spectateurs qui sont encore attachés à leur bon vieux téléviseur, Shift sera livré à domicile le 3 mai via la RTBF. Il ne vous reste plus qu'à lui donner toutes les étoiles qu'il mérite.

SHIFT
à partir du 1er mai sur nosfuturs.net & 3/5, RTBF

SOIRÉES DÉBATS pour interroger le travail qui
vient
4/5 > 8/6, Facebook lives: nosfuturs.net, www.cvb.be

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