interview

Stephan Streker sur son nouveau film 'Noces'

© Kris Dewitte

Dans son nouveau film Noces, le réalisateur bruxellois Stephan Streker raconte les derniers mois de Zahira, personnage librement inspiré de Sadia, la jeune belgo-pakistanaise assassinée en 2007 par sa propre famille pour s'être opposée à un mariage forcé.

Dans Le Monde nous appartient (2012), Stephan Streker s'inspirait d'un fait divers belge, l'affaire Jo Van Holsbeeck, pour n'en conserver que le substrat dramatique: un jeune poignarde un autre jeune pour un motif matériel. Dans son nouveau film, Noces, le réalisateur bruxellois puise de manière beaucoup plus explicite dans une autre affaire criminelle ayant secoué notre pays: le destin tragique de Sadia, 20 ans, abattue par son frère, avec la complicité des membres de sa famille, pour avoir refusé un mariage arrangé avec un cousin pakistanais.

Ce film très esthétique - Streker continue d'affirmer son amour pour le style et la forme - se concentre sur les quelques mois qui précèdent le dénouement tragique. On suit le personnage de Zahira qui tente d'échapper à la fatalité alors qu'elle est tiraillée entre la volonté de ne pas causer de tort à sa famille et son refus de marier un parfait inconnu. Zahira avance et recule, semble se résigner avant de faire demi-tour. Seulement, une fois qu'un mariage arrangé a été convenu, il est impossible de faire marche arrière sous peine de voir le déshonneur s'abattre sur la famille.

Conscient de s'attaquer à un sujet sensible, Streker évite soigneusement le jugement et la condamnation en restant au plus près du point de vue de la jeune fille. Zahira, interprétée par l'actrice française Lina El Arabi, prend les traits d'une jeune femme qui ne manque pas de répondant (il faut voir comment elle remet le personnage de Pierre à sa place lorsque celui-ci lui fait des avances), marchant la tête haute.

Seul bémol, cette image symbolique et mythologique - Streker compare la jeune fille à l'Antigone de Sophocle - de celle qui a osé dire "non" nous empêche par moments de sentir le personnage dans sa chair, d'imaginer qui fut vraiment celle qui a inspiré Zahira.

Qu'est-ce qui vous a donné envie d'adapter ce fait divers?
Stephan Streker: Je trouvais que c'était une histoire extraordinaire et importante à raconter aujourd'hui parce qu'elle en dit énormément sur le fait que certains êtres humains en arrivent à porter des actes qui défient toute raison et toute logique. Le personnage de Zahira est l'Antigone d'aujourd'hui. Dans la tragédie grecque, il n'y a pas vraiment de méchant, c'est plutôt la situation qui est monstrueuse.

Zahira n'est pas victime de monstres mais plutôt d'une situation monstrueuse, parce que le mal vient par au-dessus, qu'il n'est pas incarné par un personnage. J'ai pris conscience qu'on avait affaire à une tragédie grecque lorsque j'ai appris que le frère de Sadia adorait profondément sa soeur. J'ai trouvé ça extraordinaire parce que chacun des membres de cette famille, une famille extrêmement aimante, allait être sous nos yeux le siège d'enjeux moraux extrêmement forts.

Vous n'avez pas reculé devant la difficulté de traiter de sujets sensibles comme le crime d'honneur et le mariage arrangé.
Streker: Ce sont des sujets sensibles et je pense être un être humain sensible donc je ne vois pas pourquoi je n'aurais pas le droit de m'attaquer à ça. C'est une histoire extraordinaire à raconter au cinéma aujourd'hui, il n'y a pas plus à en dire.

(Continuez en dessous de la photo.)

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Si je comprends bien, vous étiez très attiré par le potentiel cinématographique de cette histoire?
Streker: Tout à fait. C'est une chance énorme d'un point de vue cinématographique de pouvoir raconter une histoire aussi forte. Et puis c'était aussi l'occasion de montrer au cinéma des choses qu'on ne voit jamais comme un mariage sur skype validé par un Imam. Certaines histoires sont faites pour être racontées. J'ai vu dans cette histoire le moyen d'oser un grand film populaire. Ce qui nous est d'ailleurs renvoyé du film, c'est qu'il est adoré à la fois des cinéphiles et du grand public. Et ça, c'est énorme évidemment.

Pour réaliser ce film, vous êtes allé à la rencontre de la communauté pakistanaise.
Streker: Zahira est belgo-pakistanaise, moi je suis belge, donc j'avais déjà fait la moitié du chemin. J'ai appris à découvrir la culture pakistanaise. C'était très important d'être irréprochable de ce point de vue là. On a réalisé un important travail d'enquête et j'ai rencontré beaucoup de gens de la communauté pakistanaise. On a eu en permanence une consultante pakistanaise qui nous a beaucoup aidés.

Par exemple, dans le film, le mariage est célébré par un vrai Imam pakistanais. À la fin de la journée de tournage il était toujours persuadé que tous les membres de la famille étaient pakistanais alors que seuls certains l'étaient. Pour moi, c'était un signe qu'on était dans le bon.

Comment votre choix s'est-il porté sur Lina El Arabi pour le rôle principal?
Streker: On avait un cahier des charges que j'avais déterminé moi-même et qui disait qu'il fallait une jeune artiste ultra-débutante de 18 ans, crédible en Pakistanaise, qui puisse parler ourdou, qui soit francophone et du niveau d'Elizabeth Taylor. Ce qui m'intéressait chez elle, c'était son port de tête très haut. On a beaucoup travaillé ensemble et c'est en travaillant que j'ai pris ma décision, parce qu'elle était capable de s'abandonner et d'apprendre vite.

À quel point le film est-il inspiré des faits réels?
Streker: Il y a des choses qui sont très proches et d'autres très lointaines. Tout est une question de choix et de parti pris. Pour faire court: ce qui est le plus proche des faits, c'est le mariage lui-même, et ce qui en est le plus éloigné, c'est le personnage de la grande soeur qui n'existe pas. Au moment où le personnage de Zahira est en plein doute, l'arrivée de cette grande soeur qui est passée par les mêmes questionnements et qui a fini par accepter son destin était intéressant d'un point de vue narratif et dramatique.

On sent chez vous une volonté de ne pas porter de jugement sur les personnages.
Streker: Mon point de vue en tant que réalisateur est celui de Zahira, je prends parti pour elle mais le jugement moral appartient à chacun des spectateurs. Ce jugement en dira plus sur le spectateur que sur le film. C'est un peu comme dans la vie, votre jugement sur quelqu'un en dira plus sur vous que sur la personne que vous jugez.

(Continuez en dessous de la photo.)

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Votre film a tourné dans de nombreux festivals. Les réactions du public étaient-elles conformes à vos attentes? Avez-vous le sentiment que le film a été compris?
Streker: Je n'ai jamais fait un film pour être compris. Je n'ai pas à être compris!

Quel bilan pouvez-vous déjà tirer de la réception en festival?
Streker: C'est extraordinaire, les gens sont incroyablement émus par le film. À chaque projection, j'ai vu des jeunes filles en larmes, et pas que des jeunes filles d'ailleurs. Je pense que le film inspire des réactions extrêmement fortes. On a des critiques incroyables pour l'instant. Face à ce genre de choses, il faut juste remercier Dieu.

Y a-t-il une réaction qui vous a particulièrement touché?
Streker: Après le festival de Rome, Patrick Bruel a twitté sur le film et depuis lors on s'est rencontré plusieurs fois, à Paris et à Los Angeles. Il vient de retwitter mon film pour sa sortie en étant absolument dithyrambique. Il a dit, mais ce n'est pas à moi de le dire, que c'est un des plus grands films qu'il a vu.

Avant d'être réalisateur vous étiez critique de cinéma. Était-ce une manière d'approcher votre rêve de réalisation?
Streker: J'ai été critique de cinéma par amour du cinéma et surtout dans le but de rencontrer des réalisateurs que j'admirais depuis toujours. Ce que vous faites, c'est ce que j'ai fait pendant très longtemps. C'est comme ça que j'ai appris mon métier. Je me souviens d'avoir interviewé Emir Kusturica alors que j'étais en plein montage d'un film.

Mes questions étaient, par conséquent, très liées au montage, il en rigolait lui-même. Alors que j'étais en plein mixage, j'ai interviewé Chabrol et par hasard, il en est venu à me dire que l'une de ses étapes préférées était justement le mixage alors j'ai posé mille questions là-dessus. Je lui dois beaucoup sur ce plan là. 


Qui sont vos grands maîtres?
Streker: Parmi mes réalisateurs préférés, il y a naturellement les Américains contemporains: Martin Scorsese, Brian de Palma, James Gray, Jeff Nichols, Bennett Miller, David o Russel, Michael Mann. Ce sont tous des cinéastes pour qui la forme est importante.

Chez vous aussi la forme revêt une grande importance.
Streker: Oui, c'est très important pour moi de raconter une histoire en mettant les ressources cinématographiques et visuelles le plus possible au service de cette histoire.

À côté de votre métier de réalisateur vous êtes aussi consultant en football. C'est parfois difficile de concilier les deux?
Streker: Pas du tout. Même quand je n'étais pas payé pour ça, je regardais tous les matchs de football. J'ai beaucoup de chance parce que ce sont deux dream jobs. S'il fallait choisir, je choisirais cinéaste car c'est le plus beau métier du monde et je pense que la difficulté du métier me convient très bien. Dans ma vie personnelle, dans mon travail, l'exigence est la condition de mon plaisir. Chacun sa façon de faire. Personnellement, s'il n'y a pas d'exigence, ça ne m'amuse pas.

> Noces. BE, FR, LU, PK, 2016 dir.: Stephan Streker, act.: Lina El Arabi, Sébastien Houbani, Babak Karimi, 98 min
> Release: 8 mars

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