interview

Anne-Cécile Vandalem: ‘Les enfants ne sont pas des acteurs’

© Christophe Engels

La metteuse en scène belge au rayonnement international Anne-Cécile Vandalem conclut sa trilogie sur l’échec des utopies en emmenant le spectateur pour une fable entre réalisme et onirisme, au fond de la Taïga sibérienne.

Anne-Cécile Vandalem en quelques dates

1979, naissance à Liège.
Études d’interprétation au Conservatoire royal de Liège.
2003, création de son premier spectacle Zaï Zaï Zaï.
2008-2013, trilogie sur l’habitation avec (Self) Service, Habit(u)ation et After the Walls (Utopia).
2012, création de Michel Dupont, réinventer le contraire du monde.
2016, lancement d’une nouvelle trilogie avec Tristesses.
2018, création d’Arctique, dystopie écologico-futuriste.

Avec Kingdom, Anne-Cécile Vandalem clôt la trilogie entamée avec Tristesses et poursuivie avec Arctique. Une trilogie qui a pour objet d’interroger les utopies et leurs échecs, la recherche d’un monde meilleur centré sur des petites communautés qui choisissent leurs propres règles. Ce dernier spectacle s’inspire librement du documentaire de Clément Cogitore Braguino ou la Communauté impossible. On y suit une communauté exilée en Sibérie Orientale menée par le patriarche Sacha Braguine.

Affranchis de la société, ils apprennent à vivre en autarcie au cœur d’un environnement sauvage. Avec la naissance des enfants et leur éducation, c’est un autre apprentissage qui commence, et avec l’arrivée d’une autre famille ce sont les premiers conflits qui émergent.

Anne-Cécile Vandalem met en scène cette fable épique avec la puissance visuelle et émotionnelle qu’on lui connaît, pour créer un monde fascinant à la frontière du réel et de l’onirique. Un monde qui nous questionne inévitablement sur nos propres choix.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous inspirer du documentaire de Clément Cogitore ?
Anne-Cécile Vandalem :  Les enfants. Mon point de départ c’était vraiment l’envie de mettre en scène des enfants confrontés à la destruction de leur monde et d’écrire une histoire autour de ça. J’ai trouvé dans l’œuvre de Clément une forme de traduction poétique de ces questions-là qui m’intéressait bien plus que des travaux de recherche anthropologiques, sociale ou documentaire.

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© Laetitia Bica
| Avec Kingdom, Anne-Cécile Vandalem clôt sa trilogie sur les utopies et leurs échecs. « D’une manière ou d’une autre, un effondrement est déjà en cours.»

On peut voir dans cette histoire, dans le dénuement choisi par cette famille et par son dénouement, des résonances avec l’effondrement que certains nous annoncent ?
Vandalem : La fin de cette histoire y fait évidemment référence, mais je pense que de toute façon, le choix ne se pose pas. D’une manière ou d’une autre, un effondrement est déjà en cours et ça ne peut aller que dans ce sens-là. Est-ce que c’est l’unique porte, l’unique possibilité vers un vrai changement, je n’en sais rien. J’ai écrit à partir de l’histoire vraie de cet homme qui s’exile en Sibérie pour essayer de construire quelque chose et qui est rattrapé par le monde extérieur. Et il voit que ce qu’il essaie de construire est détruit par l’impossibilité de créer une paix interne avec sa propre histoire et son propre héritage, par l’entourage direct de sa famille et de ses voisins, et puis par le monde qui est systématiquement là pour diminuer sa puissance.

Le fait de ne pas montrer l’ennemi, c’est une manière de dire que l’ennemi on se le construit ?
Vandalem : Que ce soit dans Braguino ou dans l’histoire que j’ai écrite, on ne sait rien de l’ennemi. C’est parce qu’on ne sait rien de cet ennemi, qu’on peut construire sa solidarité et sa force. Plus il sera dangereux, plus le groupe gagnera en puissance. On ne sait pas qui sont réellement ses voisins, qui sont ses ennemis. Pour le monde capitaliste violent qui débarque avec la volonté de raser l’entièreté de cette Taïga, je n’ai pas énormément de doutes. Pour le reste, on ne peut l’imaginer que par ce que la famille nous en donne et qui n’est qu’une interprétation.

Dans ce spectacle il y a beaucoup d’enfants, leur présence a-t-elle eu un impact sur la façon de travailler ?
Vandalem : Complètement, mais c’est aussi ce que j’aime quand des dispositions nous obligent à changer notre manière de faire. Les enfants ne sont pas acteurs. Ils ont un rapport au réel, absolument différent du nôtre, ce n’est pas simplement qu’ils croient ce qu’ils font, ce n’est pas vrai. Ils n’oublient jamais qu’ils sont au théâtre. Un acteur a suffisamment de choses auxquelles s’accrocher pour arriver honnêtement à oublier qu’il est au théâtre et croire à un moment donné dans la fiction. À l’école, on apprend à s’appuyer sur des choses qui nous font être au présent. Le présent d’un enfant sur un plateau, c’est qu’il est au théâtre et il nous le rappelle tout le temps. Il est, d’une part, parfois extrêmement distrait et il peut aussi être extrêmement concret et donc forcer l’acteur.ice adulte à réagir autrement. Et il ne ment pas. Si dans une situation où un des personnages doit rassurer sa petite sœur, l’acteur n’a pas un contact physique avec cet enfant et n’essaie pas réellement de la rassurer, la scène sera toujours fausse. Toujours. Un adulte chevronné va avoir des artifices qui lui permettront de détourner ça. Les enfants, ils n’en ont pas.

Ils vous sortent de votre zone de confort ?
Vandalem : La plupart de ces enfants sont des petits citadins qui doivent incarner des enfants nés au milieu de la Taïga sibérienne qui n’ont pas vu d’autres êtres humains dans leur vie et qui ne connaissent que la forêt. Ce sont des choses qu’il fallait leur faire comprendre, incarner, digérer et qui sont très, très loin de leur imaginaire. Ça nous oblige aussi à y croire beaucoup plus, à poser des questions fondamentales, c’est quoi être sur un plateau, c’est quoi croire à être au milieu de la forêt et pas jouer à être au milieu de la forêt.

Tous les outils que vous mettez en place scéniquement, c’est avec une envie, une obsession d’envelopper le spectateur dans la narration ?
Vandalem : Complètement. C’est un pari que je fais avec lui dès les premières secondes de l’histoire : on est dedans et on rentre dans un autre monde. Sur le plateau, on essaie de créer des mondes qui ne sont pas des reproductions de la réalité, même s’ils partent de références à la réalité qu’on reconnaît mais qui se décalent pour devenir des mondes en soi.

La caméra est là pour montrer des choses qu’on ne saurait pas montrer autrement ?
Vandalem :  Oui et non parce que je les cache aussi pour les montrer. Effectivement, il y a des choses que le théâtre ne permet pas. Je ne peux pas montrer les détails d’une main, je ne peux pas montrer un regard, je ne peux pas demander à un acteur de ne rien faire. Le discours intérieur d’un personnage ne passe pas, tout doit être exprimé à moins d’être tout près. Effectivement, le théâtre s’arrête à cet endroit-là et c’est quelque chose qui me manque énormément. Mon théâtre est effectivement visuel, mais je fais d’abord un théâtre où se jouent des situations entre des personnages. Pour raconter ces rapports-là, la caméra permet souvent de détourner, de tordre la voie principale et de donner un contrepoint à une situation, chose que le théâtre ne peut pas donner.

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© Christophe Engels
| « Je voulais mettre en scène des enfants confrontés à la destruction de leur monde. » Dans son dernier spectacle, Anne-Cécile Vandelem s’inspire librement du documentaire de Clément Cogitore 'Braguino ou la Communauté impossible'.

Il y a la musique et le chant dans une langue créée pour le spectacle.
Vandalem : Comme dans Tristesses, on crée un langage propre à cette histoire. C’est toujours dans cette tentative pour essayer de décoller de la réalité. On donne des empreintes de réalité, on reconnaît des choses mais en même temps, on ne sait pas où on est et on ne sait pas vraiment quand on est. Est-ce que cette famille est arrivée parce qu’il y a eu une maladie en Europe trente ans auparavant ? J’aime aussi noyer les temporalités, les rapports au réel.

Avec quels sentiments voudriez-vous voir le spectateur sortir de la salle ?
Vandalem : Je ne fais pas du théâtre documentaire, je ne fais pas du théâtre de propagande. Le message n’est pas servi sur un plateau, cette histoire suscite des questions et des nébuleuses. J’espère que les rêves des gens seront un peu différents la nuit après qu’ils ont vu le spectacle. J’espère qu’ils feront des croisements avec les choses qu’on y aborde. Les rêves sont des croisements, des connexions entre les choses, un endroit où des préoccupations, des images et des intuitions créent un monde. Et j’espère qu’à la sortie de Kingdom, quelque chose se passe à cet endroit-là, mais pas nécessairement à l’endroit de la réflexion, de la conceptualisation. Histoire de sortir un peu différent.e et avec des pistes pour dire les choses autrement.

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