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Bwanga Pilipili: 'Je refuse la blessure narcissique'

© Sophie Soukias

Actrice de cinéma et de théâtre, Bwanga Pilipili se glisse dans tous les rôles et dans tous les corps, d’une animatrice radio génocidaire à une gentille nounou des beaux quartiers, en passant par Art Garfunkel. On l’a vue aussi transposer le spleen tchékhovien à Kinshasa ou faire rimer hip-hop et poésie. Pour la rubrique Under The Skin, BRUZZ sonde les profondeurs de son âme d’artiste.

Bwanga Pilipili en quelques dates

1978, naît dans le Kivu en RDC
2007-2012, étudie à l’Insas en interprétation dramatique
2012, joue dans Les monologues du vagin de Eve Ensler
2013, joue dans Hate Radio de Milo Rau
2014, joue Augustine dans le film Black de Adil El Arbi et Bilall Fallah. S’enchaînent d’autres rôles au cinéma
2018, écrit et met en scène Datcha Congo
2020, co-écrit et interprète Simon, Garfunkel, my sister and & me avec Kristien De Proost
2021, interprète Safi Botembe dans la série TV Fils de

Enfant, Bwanga Pilipili adorait raconter des histoires et rêvait d’être comédienne, et ce n’est que dans la trentaine qu’elle a osé entreprendre des études à l’Insas. Un peu moins de dix ans après être sortie de l’école bruxelloise des arts du spectacle, elle multiplie les projets comme pour rattraper le temps perdu. Comédienne, autrice, metteuse en scène, elle est sur tous les fronts et pas toujours là où on l’attend. « Pour moi, c’est d’abord une question de curiosité et de gourmandise et un peu de hasard aussi, même s’il y a parfois un peu de frustration par rapport aux rôles qu’on va proposer à une comédienne noire, mais je n’en fais certainement pas une blessure narcissique. »

Un des projets théâtraux les plus improbables de la rentrée est certainement de voir Kristien De Proost et Bwanga Pilipili en perruque blonde, interpréter en play-back les plus grands hits de Simon & Garfunkel. Cette proposition, plus subversive qu’il n’y paraît, est une manière pour les deux autrices et comédiennes d’aborder la rivalité et les rapports de force au sein d’un duo artistique ou d’une relation entre sœurs et de questionner les processus créatifs et ce qui est de l’ordre de l’inné et du don.

« C’est hyper jouissif parce qu’il faut arriver à rentrer complètement dans un autre corps, un autre souffle. Il faut respirer au même endroit, il faut chercher une attitude. C’est tout un travail d’interprétation dans les rapports entre le texte et le corps qui m’intéresse beaucoup. » Si un bellâtre aux boucles blondes et à la voix d’ange peut avoir la peau noire pourquoi, ne serait-ce pas le cas aussi des personnages de La Cerisaie de Tchekhov ?

Pour Bwanga Pilipili, qui avec Datcha Congo a transposé la pièce du dramaturge russe à Kinshasa, c’était une évidence. Les interdits culturels ne sont pas de mise. « Tout était là. Quand je suis retournée au Congo et que j’ai rencontré des anciens notables du régime de Mobutu avec cette saudade d’un passé révolu et qu’en même temps, je voyais ces jeunes hyper connectés rêver d’ailleurs, en Asie ou d’autres pays d’Afrique, cela faisait sens. En plus, dans La Cerisaie, il y a ces histoires d’amour et de magnifiques personnages de femmes pour qui j’ai eu la chance de travailler avec six interprètes éblouissantes. »

Le spectacle, monté en 2018 au Tarmac des auteurs dans la capitale congolaise, n’a pas atteint les scènes bruxelloises parce que ses comédiennes ont été privées de visa et puis qu’on a connu une pandémie. Déçue bien sûr, Bwanga Pilipili va de l’avant sur d’autres projets avec, par exemple, Luttes, lettres et forces, un spectacle monté pour les Midis de la Poésie avec la DJ Rokia Bamba. « J’avais envie de faire entendre des morceaux de textes qui ont été importants pour moi et qui m’ont portée dans mon parcours, en même temps que le hip-hop qui prend une large place dans ma culture musicale. Certains rappeurs et rappeuses pratiquent une langue poétique magistrale. On en revient aux liens entre le corps, la musique et le texte. On n’y échappe pas. »

Grand écart
Dans les mois qui viennent, Bwanga Pilipili aura aussi une actualité chargée sur les écrans qu’ils soient grands ou petits. Elle sera une nounou dans le film Les Femmes du square de Julien Rambaldi. On la verra aussi dans Fils de, une série de braqueurs et d’héritage avec Marka et Béatrice Dalle, une plongée dans une nuit bruxelloise très colorée où elle incarne Safi une coiffeuse mère célibataire, qui tourne badass. « C’était très jouissif pour moi de faire le grand écart avec le personnage loufoque et procédurier de Salomé que je joue dans la websérie Le Trou. Dans chaque rôle, je ne peux m’empêcher d’apporter quelque chose de moi, sinon je ne m’amuse pas. »

En septembre dernier, Bwanga Pilipili recevait le prix d’honneur des Golden Afro Artistic Awards qui met en lumière les artistes afrodescendant.e.s, une étape supplémentaire pour visibiliser la large diaspora africaine présente à Bruxelles. Un prix qui trône en bonne place aux côtés d’une petite moule dorée dressée sur son socle noir, consacrant le Machin Théo Francken du travailleur immigré, décerné en 2018 lors de la sixième édition de cette parodie décalée des Magritte du cinéma.

« Ce prix est une boutade, mais il dit aussi quelque chose parce qu’on était dans une période où plein de gens découvraient la situation du parc Maximilien, où des êtres humains, hommes, femmes, et enfants parfois, étaient dans la détresse et le dénuement. Avoir ce prix-là était une tribune pour dévoiler ce qui est caché. »

Dévoiler l’invisible, c’est aussi une des missions de Bruxelles/Africapitales, vitrine de Noël de la bouillonnante créativité afroxelloise qui se tient aux Halles et dont Bwanga Pilipili est la co-créatrice. « Il y a tellement de talents, d’énergie positive autour de nous qu’on ne voit pas spécialement sur les plateaux ou si peu. À mon petit niveau, je mets à profit ma curiosité et mes contacts pour essayer de tendre vers un monde un peu plus juste. »

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