Céline Delbecq hurle le féminicide

© Ivan Put

C’est en découvrant avec rage et consternation le nombre de féminicides perpétrés chaque jour à travers le monde que la dramaturge bruxelloise Céline Delbecq se met à écrire Cinglée. Un cri du cœur pour percer le silence criminel qui entoure le massacre des femmes.

Inutile d’entrer « féminicide » dans le moteur de recherche du Larousse en ligne, le mot ne s’y trouve pas. Si « les femmes tuées parce que femmes » n’existent pas plus dans le langage officiel qu’aux yeux de la loi, on dénombre pourtant en Belgique une victime de féminicide tous les huit jours. De quoi abreuver les sordides colonnes Faits Divers de nos journaux.

Ces « incidents du jour », Marta Mendes, le nouveau personnage imaginé par Céline Delbecq, les découpe et les collectionne frénétiquement. Alors que les dossiers s’empilent et que l’horreur submerge son bureau, son entourage, démuni, crie au délire. Mais qui est vraiment cinglée dans toute cette histoire ? Marta ou la société, par son silence insoutenable ?

Après l’Enfant Sauvage et Le Vent souffle sur Erzebeth, la dramaturge et metteuse en scène Céline Delbecq, dont les textes sont édités chez Lansman, signe une huitième pièce de théâtre toujours aussi incarnée et à fleur de peau. Dans Cinglée, porté à la scène avec sa compagnie La Bête Noire, elle donne à nouveau voix à un personnage à la sensibilité extrême, se débattant de toutes ses forces avec l’injustice. Car la lucidité est souvent la source de bien des souffrances.

On imagine qu’à l’instar de votre protagoniste Marta, vous vous êtes plongée tête la première dans des centaines d’articles rapportant des féminicides sordides. Avez-vous, comme elle, eu le sentiment de perdre pied, de devenir cinglée ?
Céline Delbecq : Bien sûr. La pièce est d’abord partie d’une envie d’écrire sur la jalousie et la possessivité. En rédigeant, j’essayais de me nourrir non pas de matière intellectuelle mais surtout de sensations réelles, de descriptions de faits. C’est ainsi que je suis tombée sur tous ces massacres de femmes sur un blog belge qui s’appelle Stop Féminicides. De fil en aiguille, j’ai pris conscience d’un phénomène mondial qui pourtant est très difficilement entendable.

C’est toute la question de la spécificité de ce massacre. Certains mouvements militants bataillent pour que le mot féminicide entre dans la loi. Partagez-vous ce combat ?
Delbecq : Je pense qu’il faut commencer par éduquer nos fils, leur dire de garder leurs pulsions pour eux. Ensuite, je trouve important que le mot féminicide entre dans la langue quotidienne parce que c’est en disant le mot qu’on le fait exister. En ce qui concerne la loi, ça n’est pas mon domaine. Je pense personnellement que si un homme tue sa femme, c’est parce qu’elle est une femme. On se situe dans toute une tradition de possessivité de l’homme sur la femme : la femme porte le nom de son père avant d’appartenir à son mari. Les lois concernant les femmes ont pour beaucoup été pensées par des hommes. Le féminicide n’est pas reconnu par la loi alors que le racisme, lui, est considéré comme un mobile de crime, par exemple.

Lorsqu’il y a féminicide, on évoque souvent le crime passionnel. Encore une fois, le vocabulaire d’usage participe à excuser l’acte ?
Delbecq : J’ai moi-même déjà été prise au piège de ces imaginaires romantiques. J’ai honte de le dire aujourd’hui, mais quand Bertrand Cantat a tué Marie Trintignant, j’ai pensé : non seulement il perd l’amour de sa vie, mais il se retrouve en taule. Cette vision romantique est si profondément ancrée dans nos mœurs que dès qu’on y touche, on passe pour des féministes dérangeantes. Je me souviens d’un ami à moi qui questionnait mon sentiment de révolte en arguant que depuis l’affaire Weinstein, ça n’est pas facile d’être un homme aujourd’hui. Ça m’a mis en rage parce que je me suis dit : mais qu’est-ce qu’il n’entend pas que moi j’entends si fort ?

L’écriture et la mise en scène de votre spectacle ont-elles apporté des éléments de réponse à cette question lancinante ?
Delbecq : Je n’ai même pas cherché la réponse. J’ai choisi de mettre en scène ce silence. Vers la fin du spectacle Marta écrit en dernier recours au Roi Philippe qui ne répond pas. Elle a le réflexe d’écrire à Papa et l’absence de réponse du Roi représente le silence du patriarcat. Elle se retrouve donc emmurée dans un silence qui la rend folle – du moins aux yeux des autres qui la considèrent comme cinglée.

Le texte Cinglée a été développé en plein pendant la vague #metoo. Comment avez-vous accueilli ce mouvement de libération de la parole et de prise de conscience ?
Delbecq : La prise de conscience, je l’ai eu en 2013 au moment du marathon des autrices à Paris (manifeste artistique et politique destiné à répondre au manque de textes féminins portés à la scène, NDLR). D’abord, j’ai pensé que c’était un problème spécifiquement français, avant de comprendre qu’on était dans le même bateau et d’organiser un marathon des autrices à Bruxelles. Je pensais naïvement que le fait de dire le problème allait faire bouger les choses. Je suis tombée de haut l’année d’après, quand j’ai ouvert les brochures des théâtres et que j’ai vu que rien n’avait changé. C’est pour cela que j’ai du mal à m’engager aujourd’hui (pour la visibilité des femmes dans le monde du théâtre, NDLR) parce que c’est comme si je m’étais déjà fatiguée. Et c’est pareil pour le personnage de Marta, elle a le sentiment que ça ne changera jamais, qu’il vaut mieux abandonner.

Cet été, les féminicides ont été projetés sur le devant de la scène suite aux rassemblements en France autour de l’actrice Eva Darlan et la médiatisation du centième féminicide de l’année. La sortie de votre pièce accompagne presque ce mouvement.
Delbecq : Ce mouvement me fait halluciner parce que j’ai tellement écrit cette pièce dans le silence et qu’il y est tellement question d’un silence. Tant mieux. Plus on en parle, mieux c’est et on n’en parlera jamais assez.

Vos spectacles partent-ils toujours d’un sentiment d’injustice ? On vous imagine, la rage au ventre, en train de coucher votre texte sur papier. C’est comme ça que vous fonctionnez ?
Delbecq : Je pense que je ne pourrais pas écrire quelque chose qui me fait rigoler. Souvent quand j’écris, je pleure. Il y a une espèce de colère et d’incompréhension. Je ne sais pas trop si le théâtre m’aide à surmonter cette colère ou s’il ne m’en donne pas davantage (rires). Mais pour me donner l’énergie de travailler si longtemps et si fort, j’ai besoin de me sentir concernée, que ça soit viscéral.

Céline Delbecq & Cie de la Bête Noire: Cinglée 10 > 26/10, Le Rideau, www.rideaudebruxelles.be

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