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Ces directrices qui repensent le monde et le théâtre: 'Ça n'est que le début'

© Saskia Vanderstichele

En l’espace de cinq ans seulement, le combat pour briser les mécanismes de domination, accéléré par les déferlantes Metoo et Black Lives Matter, s’est accompagné de bouleversements déterminants, y compris dans le secteur culturel. Une vague d’espoir qui se mesure à l’aune de parcours individuels, comme ceux de Cathy Min Jung, Melat Gebeyaw Nigussie et Léa Drouet, trois femmes inspirantes devenues récemment directrices de théâtre à Bruxelles.

Cathy Min Jung, Rideau de Bruxelles

Itinéraire de Cathy Min Jung

• Naît à Séoul. Grandit en Belgique, près de Ath
• Formée au Conservatoire Royal de Bruxelles. Joue dans des théâtres belges et à l’étranger
• Premier retour en Corée du Sud, sa terre natale. Réalise le docu Un aller simple ? et crée la pièce Les Bonnes Intentions (Prix de la Critique)
• Monte sa compagnie, Billie On Stage
• En juin 2020, elle est désignée à la direction générale et artistique du Rideau de Bruxelles

« C’est peut-être le moment où je me suis dit qu’il fallait passer à la vitesse supérieure pour changer les choses. » Il y a cinq ans exactement, Cathy Min Jung entamait la création de son spectacle La Cour des Grands. Malgré le succès et la qualité des créations de sa compagnie Billie On Stage, la metteuse en scène peine à conclure des accords de coproduction et de financement. Un ras-le-bol qui se manifeste également dans son métier d’actrice de théâtre et de cinéma. « Je suis typée et l’âge avançant, j’avais de moins en moins de rôles. Déjà que je n’en avais pas beaucoup. »

En septembre 2016, le vote en Parlement d’un décret visant à adapter les instances d’avis relatives aux arts de la scène aux réalités changeantes de la société suscite l’espoir d’un renouveau. En parallèle, Cathy Min Jung lance avec la metteuse en scène Céline Delbecq, initiatrice du Marathon des autrices en 2013 à l’Atelier 210, le mouvement Pauvre Simone dénonçant l’absence criante de parité hommes/femmes dans les programmations. « On n’a pas eu beaucoup de soutien à ce moment-là. Mais on sentait qu’il y avait une prise de conscience. »

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© Saskia Vanderstichele
| Cathy Min Jung: « Pour certaines personnes, il est encore difficile d’accepter que le changement est en marche »

Inspiré par le mouvement HF en France (une fédération pour l’égalité hommes/femmes dans la culture), le collectif F(s) voit le jour en Belgique dans la foulée de la déferlante #metoo en 2017. Le choix de confier la succession de la direction des Tanneurs à un homme, encore et toujours, devait être la goutte d’eau qui allait faire déborder le vase. « J’ai rejoint le collectif F(s) qui était né d’une colère même si on n’avait absolument rien contre l’homme qui allait occuper ce poste de direction. Notre colère s’est rapidement transformée en un mouvement constructif. »

En 2018, le F(s) lance une première grande action au Théâtre National. Fin 2020, le collectif annonce briguer les postes de direction dans ce même théâtre ainsi qu’au Varia. « Je salue ce geste symbolique. Même si les structures ne sont pas prêtes, cette candidature éveille à d’autres possibilités », dit Cathy Min Jung qui continue à soutenir le F(s) depuis son poste de directrice du Rideau de Bruxelles.

Conjointement à l’effet Metoo, un autre mouvement de remise en question des paradigmes se structure. En France, le groupe Décoloniser les Arts milite depuis 2015 pour une meilleure représentation des minorités ethniques dans les institutions culturelles. Cathy Min Jung, dont le travail dramaturgique questionnait déjà les rapports de domination, se sent portée par ce vent de changement. « Il y avait un besoin de crier que les mécanismes d’oppression, d’invisibilisation et d’assignation de certains humains n’étaient plus acceptables », dit l’autrice.

« Même si j’ai eu la chance de travailler avec des metteurs.euses en scène bienveillant.e.s, j’ai eu très peu de propositions de rôles qui ne soient pas liés à mon physique asiatique. Mais j’imagine que c’est pareil pour les femmes à forte corpulence, de petite taille, de plus de cinquante ans… Il m’a fallu des années pour comprendre que c’était une question d’assignation. »

Le mouvement Black Lives Matter, et l’onde de choc provoquée par la mort de George Floyd en 2020 élargissent la prise de conscience. « Quand j’étais adolescente, il y a tout un vocabulaire de lutte avec des mots comme ‘décolonial’ ou ‘racisé’ qui n’était pas utilisé ou qui n’existait simplement pas. C’est sûr que ça m’aurait aidée mais en même temps, ça me plaît de compter parmi ceux et celles qui sont les premiers à nommer les choses ».

En juin 2020, Cathy Min Jung est désignée à la direction générale et artistique du Rideau de Bruxelles. Son avenir et celui de son théâtre s’annoncent pleins de promesses, même si le combat est loin d’être gagné. « Ça n’est que le début. Les mécanismes de domination se retrouvent de manière plus ou moins subtile dans les milieux intellectuels, artistiques et culturels, qui s’affirment pourtant comme des lieux progressistes. Pour certaines personnes, il est encore difficile, douloureux même, d’accepter que le changement est en marche. Les insultes à caractère raciste sont encore mon lot quotidien, avec la pandémie, ça s’est accentué, les amalgames se sont multipliés. J’oscille régulièrement entre espoir et désespoir. Mais je crois au changement qui est en marche et à mon niveau, j’essaie d’y contribuer. »

Melat Gebeyaw Nigussie, Beursschouwburg

Itinéraire de Melat Gebeyaw Nigussie

• Master en langues et littératures (KU Leuven & VUB)
• Cofonde la plateforme Belgian Renaissance, pour une meilleure visibilité des communautés noires
• Publie des opinions (Knack, MO*Magazine, BRUZZ)
• Coordonne le projet Next Generation, Please ! à Bozar
• Contribue à l’ouvrage collectif Being (imposed upon)
• Devient directrice du Beursschouwburg en août 2020

Avril 2016, Melat Gebeyaw Nigussie a 25 ans et achève son Master en langues et littératures à la VUB. « J’étais assez préoccupée par le manque de représentation dans le cursus que j’étais en train de suivre. Les auteurs que nous devions lire étaient essentiellement des hommes blancs. » Les années passées sur les bancs de l’Université seront pour la jeune femme celles d’une prise de conscience.

« Je lisais beaucoup. Beaucoup Toni Morrison. Les réseaux sociaux ont également joué un rôle crucial dans les mouvements d’émancipation. C’est comme ça que Black Lives Matter a commencé », se souvient Melat Gebeyaw Nigussie, qui partageait à l’époque ses opinions dans la presse et via la plateforme Belgian Renaissance, qu’elle confonde en 2013. Les notions de « décolonisation » et de « déconstruction » de la pensée n’avaient pas encore fait leur apparition dans le langage courant. « On était encore dans le récit de la diversité, du vivre-ensemble et de l’inclusivité. »

En 2017, Melat Gebeyaw Nigussie intègre le monde du travail comme coordinatrice de Next Generation, Please ! à Bozar, un projet participatif s’inscrivant dans ce même désir d’inclusivité. « La décolonisation a fait son entrée dans le débat public vers 2017-2018. Du moins, c’est à ce moment-là que le secteur culturel pris plus largement a commencé à prendre ce mouvement en considération. La brochure du Pianofabriek ‘Redistribuer le pouvoir’ date de cette époque-là. » Depuis, le concept de décolonisation de la culture n’a cessé de gagner du terrain. « Aujourd’hui, le mot ‘décolonisation’ est sous pression. Tout le monde l’utilise, mais que veut-il dire finalement ? Ne sommes-nous pas en train de coloniser le mot ‘décolonisation’? Il est sain de se poser ce genre de question.»

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© Saskia Vanderstichele
| Melat Gebeyaw Nigussie: « Je ne connaissais pas de femmes noires à cette fonction: comment être quelque chose qui n’existe pas ? »

« Ce qui est certain, c’est qu’une importante réflexion s’est enclenchée sur les abus de pouvoir et les positions de pouvoir. Que ce soit à la suite de l’élection de Donald Trump aux USA, le mouvement #metoo et le mouvement Black Lives Matter qui existe depuis 2012 mais qui s’est élargi depuis l’année dernière. » Un changement de perspective dans lequel la pandémie aura joué un rôle de révélateur. « Le corona n’a fait qu’accentuer les inégalités. Il n’y a qu’à voir comment les communautés racisées ont été traitées pendant le confinement, à commencer par Adil. »

En août 2020, Melat Gebeyaw Nigussie est choisie pour succéder à Tom Bonte à la direction générale et artistique du Beursschouwburg. « J’y ai cru grâce au soutien de mon entourage. Je ne connaissais pas de femmes noires à cette fonction: comment être quelque chose qui n’existe pas ? C’est en cela que la question de la représentatitivé est importante. Mais elle ne suffit pas. Ce n’est pas parce que vous avez une personne de couleur à une position de pouvoir que vous créez nécessairement plus de chances pour les personnes racisées, les personnes avec un handicap, etc. Le travail intersectionnel et inclusif est un travail de longue haleine. »

Un programme que la nouvelle directrice artistique du Beursschouwburg entend bien appliquer au sein de son institution. « On profite du confinement pour faire une introspection. On se penche également sur les questions de transparence, de précarité des artistes et de fair practices. Je pense sincèrement que nous pouvons jouer un rôle précurseur en montrant comment les choses doivent être. Sans dire que nous sommes parfaits, loin de là. » Selon Melat Gebeyaw Nigussie, l’avenir se profile plein de défis, qu’il s’agisse « des conséquences économiques de la pandémie, les plaies à panser des mouvements MeToo et BLM et tous les autres problèmes sociétaux.»

« Ce futur, on va devoir le construire tous ensemble et je pense que la culture a une part importante à jouer dans ce récit. C’est peut-être naïf de ma part, mais je crois en l’être humain. Cela me donne beaucoup d’espoir de voir avec quelle force les gens luttent pour la justice sociale et osent repenser le domaine artistique. La jeune génération a un beau rôle à jouer dans ce changement. C’est aussi mon message aux institutions culturelles : prenez des risques, osez le changement à des positions clé et osez engager des jeunes. »

Léa Drouet, Atelier 210

Itinéraire de Léa Drouet

• Diplômée de l’INSAS, la metteuse en scène française est installée à Bruxelles depuis 2010
• Fonde la structure de production VAISSEAU en 2014
• Collabore avec divers musiciens
• Présente des créations au Kunstenfestivaldesarts (2016, 2018 & 2021)
• Mène des ateliers dans une maison d’arrêt
• Collabore avec l’autrice Adeline Rosenstein
• Devient la coordinatrice artistique de l’Atelier 210 en juin 2020

« Il y a cinq ans, je montais un spectacle orienté sur la question des réfugiés et j’étais dans des questionnements sur le racisme structurel », se souvient Léa Drouet. « J’étais sensible à la question de savoir qui on écoute ou non. Et en tant que metteuse en scène, j’avais conscience à l’époque que ma parole n’était pas valorisée et que je devais la prononcer avec un peu plus de force que mes collègues masculins, dont certains prenaient la place de guides. Comme si je n’avais pas dix ans d’expérience à mon actif. »

Entre-temps, le mouvement français HF (pour l’égalité hommes/femmes dans le monde de la culture et de l’art) gagne du terrain. Côté belge, « on commence à se sentir moins seules et moins véhémentes. Structurellement, ça commence à être admis qu’il y a un problème. » S’ensuivent le tsunami #metoo et le lancement du collectif F(s), équivalent belge du HF. « J’ai été particulièrement portée par l’interview de l’actrice française Adèle Haenel pour Mediapart. Elle a mis en exergue que ces rapports de domination nous concernent tous. Ils se retrouvent à tous les niveaux jusqu’à l’écologie.»

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© Saskia Vanderstichele
| Léa Drouet: « Dans les années 2000, les perspectives de changement étaient assez tristes »

Parallèlement, la proximité de Léa Drouet avec les militant.e.s pour la cause des sans papiers et ses rencontres avec des artistes issus des pays arabes et du Moyen-Orient, provoquent une prise de conscience que le mouvement de décolonisation et la force du Black Lives Matter vont venir consolider. « Je me suis dit : tais-toi et écoute ! Je suis moi-même le produit d’une histoire coloniale. Je dois avant tout me déconstruire à ce niveau-là avant d’émettre un quelconque avis sur le sujet. Je viens d’un milieu de gauche et je pense que dans ces endroits-là, il y a un grand travail à faire de reconnaissance de ses propres changements à effectuer.»

En juin 2020, Léa Drouet est choisie pour succéder à Isabelle Jonniaux à la direction artistique de l’Atelier 210. « Il en a beaucoup été question dans la presse, mais on oublie qu’il y avait une femme à ce poste avant moi », insiste Léa Drouet. « Il ne faudrait pas se satisfaire de cette nouvelle histoire sans que ça change dans les faits. Parallèlement, je crois en la narration, sinon je ne ferais pas du théâtre : plus on raconte cette histoire et plus elle va s’incarner. On le voit dans les films et les séries. Je pense que le plus grand travail reste à faire au niveau des écoles d’art qui restent extrêmement homogènes.»

Ce récit, Léa Drouet n’y croyait pas non plus au début, il a fallu un déclic provoqué par son entourage pour se voir au poste de directrice d’un théâtre. « C’est une question de passer le pas. Psychologiquement, c’est une belle expérience. Dans les années 2000, les perspectives de changement étaient assez tristes. Aujourd’hui, il y a une vraie dynamique.»

Pour Léa Drouet, la représentativité est un des enjeux principaux de son mandat à l’Atelier 210. « Ici on n’a pas peur de parler de quotas. On travaille sur une charte contraignante hommes-femmes pour la programmation, avec une sensibilité pour les minorités, culturelles, de genre et d’âge et une attention particulière pour les personnes issues des quartiers populaires », dit la directrice.

« Toute la question est de savoir comment ne pas instrumentaliser les personnes avec qui tu travailles, ne pas en faire un fonds de commerce et ne pas s’approprier leur travail pour se gratifier soi-même. On va se planter, c’est sûr. Mais on va apprendre. »

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