Gisèle Vienne: ‘Les normes privent les jeunes de ce qu’ils désirent’

© Estelle Hanania

Gisèle Vienne adapte un texte de l'écrivain suisse Robert Walser sur un garçon mettant en scène son suicide pour tester l'amour de sa mère. Mais l'autrice franco-autrichienne, avec la complicité des actrices Adèle Haenel et Ruth Vega Fernandez, va bien au-delà.

Gisèle Vienne a un lien particulier avec la Belgique et Bruxelles. Elle est née à quelques kilomètres de la frontière, à Charleville-Mézières, dans les Ardennes françaises. Elle y vit d’abord jusqu’à l’âge de trois ans, mais à l’âge de vingt ans, après des études de philosophie, elle y retourne pour étudier à l’École Nationale Supérieure des Arts de la Marionnette (ESNAM). Peu de temps après, elle crée sa première œuvre à Bruxelles lors d’une résidence au PARTS, et depuis 2004, elle réalise des performances que l’on peut souvent voir au Kaaitheater, comme This Is How You Will Disappear, The Pyre, The Ventriloquists Convention et – plus récemment – la performance techno au ralenti CROWD.

Cette fois, Gisèle Vienne présente une adaptation assez radicale de la pièce L'Étang de l’écrivain suisse Robert Walser (1878-1956). Elle en fait une pièce de théâtre exigeante sur le plan de la forme, avec des compositions musicales et des éclairages très présents, signés respectivement par Yves Godin et Stephen O’Malley du groupe culte SUN O))), et avec également des marionnettes à taille humaine, et des performances saisissantes des actrices Adèle Haenel (Portrait de la jeune fille en feu) et Ruth Vega Fernandez.

Si nous connaissons peut-être Robert Walser à travers Le Brigand ou L’Institut Benjamenta, L’Étang est un texte beaucoup moins connu.
Gisèle Vienne : Klaus Händl, un écrivain autrichien que j’aime beaucoup, m’avait envoyé ce texte il y a quelques années. Je connaissais bien le travail de Robert Walser, mais pas cette pièce, car elle a longtemps été inaccessible. Bien qu’il s’agisse d’une véritable pièce de théâtre avec des personnages et des scènes, il s’agit en fait d’un texte privé, une lettre que Walser avait écrite à sa sœur, à l’origine en suisse allemand. Sa sœur ne l’a publié que longtemps après la mort de Walser et il n’a été traduit en allemand qu’en 2014.

J’ai été tout de suite touchée et émue, même si l’histoire peut se résumer facilement. Il s’agit d’un adolescent qui se sent mal aimé par sa mère et qui, au comble du désespoir, met en scène sa propre mort. Pour savoir si sa mère montre ou non de l’affection pour lui. Plusieurs thèmes et idées me parlent. Par exemple, que les humeurs et les crises que l’on met souvent sur le compte des hormones dans le corps d’un adolescent ont en fait une autre cause.

À savoir, la violence que les attentes sociales peuvent exercer sur un adolescent. Lorsque nous passons de l’enfance à l’âge adulte, on nous dit qui nous devons être, comment nous devons nous comporter, à quoi notre corps ou notre sexualité doit ressembler. Cette normativité imposée est également très intime, car elle interfère parfois avec notre corps. Cette prétendue crise d’identité ou combat intérieur est en fait et surtout une lutte de l’individu avec la société, ou avec la famille qui est souvent la version plus intime du système patriarcal plus large. Et cette lutte se poursuit tout au long de notre vie.

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© Estelle Hanania

Vous développez ce thème, mais vous vous appropriez aussi la pièce.
Vienne : Je n’avais pas l’intention de mettre en scène ce texte dès le départ, mais il m’a interpellée par sa forme engageante. C’est un texte qui laisse beaucoup de place au sous-texte, et au silence entre les lignes. Sur scène, on peut aussi laisser parler les silences et les corps des acteurs, et montrer ce qui n’est pas dit. C’est ce qui rend le travail d’un metteur en scène ou d’un chorégraphe si fascinant : le texte d’une pièce n’appartient jamais à son seul auteur. En le mettant en scène, on entre en dialogue avec lui et on dit aussi au public d’autres choses qui vont dans le sens du texte ou qui le contredisent. On lui apporte une expression physique avec les corps des acteurs, les images et les sons.

On ne s’attendait pas à voir un étang sur scène, mais le choix de la boîte blanche semble radical.
Vienne : Dans son abstraction, cet espace où la lumière et le son sont très présents représente la chambre à coucher qui sert de refuge intime à l’adolescent, dans un monde dont les normes privent les jeunes gens de ce qu’ils désirent ou de ce dont ils ont besoin.

Fritz et sa mère sont incarnés par Adèle Haenel et Ruth Vega Fernandez.
Vienne : En tant qu’autrice de théâtre, quand on construit des personnages et qu’on attribue des rôles, il s’agit en fait d’un processus sociologique : on se demande ce qu’est une mère, une femme ou un adolescent. On prend ainsi conscience de la construction sociale artificielle de ces rôles. Personne n’est naturellement une femme qui porte des jupes et du rouge à lèvres. Personne n’est naturellement un homme ou une femme selon les rôles de genre assignés par la société. C’est intéressant de jouer avec cela sur scène. Dans le rôle de la mère, Ruth joue une parodie de femme, une femme hyper-­construite, tandis qu’Adèle donne une interprétation androgyne du personnage appelé Fritz dans le texte, entre femme et homme, entre adulte et enfant. Je les ai invitées à apporter sur scène leurs propres questionnements et préoccupations derrière le voile de la fiction. La désorientation, la manipulation et l’abus sont en tout cas au cœur de cette pièce. Ce sont des sujets que les hommes connaissent malheureusement très bien aussi, mais j’ai pensé qu’il serait bon d’entendre des femmes en parler.

Avec une chorégraphie faite de ralentis, d’effets sonores et lumineux, vous créez constamment une incongruité entre le texte et les corps, entre la parole et l’acte. Dans quel but ?
Vienne : Tout d’abord, il s’agit de manipuler la perception. En changeant la forme ou le rythme, vous pouvez faire en sorte que quelque chose ressemble à la réalité, à une hallucination, à un rêve, à un fantasme, à un souvenir ou à un faux souvenir. J’ai même remarqué que les critiques ou les spectateurs voient parfois dans mes pièces des choses qui n’ont jamais été littéralement montrées ou dites.Ensuite, il s’agit aussi d’apprendre à regarder le langage du corps. On accorde souvent plus de valeur aux mots qu’à ce que le corps semble dire, mais est-ce à juste titre ? Le corps n’est pas une abstraction, c’est une couche de notre langage que nous pouvons apprendre à lire.

L'Étang est dédié à la regrettée Kerstin Daley Baradel, avec qui vous avez travaillé en tant que marionnettiste. Y a-t-il des marionnettes dans cette pièce ?
Vienne : Dans la scène d’ouverture, elles représentent d’autres adolescents qui traînent dans la pièce comme des créatures inertes. Les marionnettes nous montrent à quel point l’incarnation des personnages est fortement dépendante de notre regard. Et la présence d’un groupe de personnages aux côtés des actrices oppose l’histoire individuelle au collectif. En effet, tout comme l’histoire individuelle et collective s’entremêlent dans l’œuvre d’Annie Ernaux, le récit de Walser se répète également dans nos récits personnels.

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