Gurshad Shaheman : prière de toucher SVP

© jeremy-meysen

Dans Pourama Pourama, le metteur en scène et acteur basé à Bruxelles Gurshad Shaheman invite le spectateur non pas seulement à écouter son histoire, mais aussi à la toucher, à la goûter et à la négocier. "Je me nourris de ce que les gens me donnent".

Tout spectacle n'est-il pas la promesse d'une expérience hors du commun, la réjouissance annoncée d'un moment de partage unique entre le créateur et ses spectateurs ? Certes, mais dans la bouche de Gurshad Shaheman, ces belles paroles, trop souvent vidées de leur saveur, prennent tout leur sens. Dans l'inclassable Pourama Pourama, tryptique autofictionnel de quatre heures et demie, le performeur français d'origine iranienne, installé en Belgique depuis 2014 - "les manifestations en France contre la loi du mariage pour tous m'étaient devenues insupportables", embarque ses spectateurs dans une aventure intime, drôle et sensible où ils sont constamment sollicités: pour insuffler au protagoniste, Gurshad Shaheman lui-même, l'énergie de son jeu, goûter les mets iraniens qu'il leur a concoctés avec amour ou encore entrer dans la confidence dans le décor de sa chambre à coucher. Complice, le public traverse, entre Iran et Occident, les différents stades de la construction intime de l'auteur, de l'enfance à l'adolescence et de l'adolescence à l'âge adulte.

Dans votre spectacle vous posez votre regard sur votre parcours depuis le plus jeune âge, sur vos parents et l'influence de ces derniers sur la construction de votre identité. Ce travail sur vous-même avait-il déjà été fait en amont de l'écriture ou est-ce le spectacle qui a permis la réflexion ?
Gurshad Shaheman : J'ai commencé à écrire Touch Me en 2012 (la première partie du spectacle, NDLR) où j'avais imaginé ce dispositif où je raconte comment ma relation à mon corps s'est construite par rapport à la relation que j'avais avec mon père, parce que c'est lui posait les interdits à la maison quand j'étais enfant. Les spectateurs devaient me toucher pour faire avancer le récit et le relancer. Pendant le processus de création, j'ai senti la nécessité de commencer une thérapie en parallèle parce que je ne voulais pas que le théâtre fasse office de travail sur soi.

Qu'est-ce qui vous a poussé à explorer une forme de théâtre aussi intime et personnelle ?
Shaheman : À un moment donné, je trouvais que les outils du théâtre ne me suffisaient plus. J'étais à New York à cette époque-là et il y avait la rétrospective de Marina Abramovic au MoMA. Elle-même était au rez-de-chaussée, assise huit heures par jour à une table, et les spectateurs pouvaient s'asseoir en face d'elle et la regarder dans les yeux. C'était bouleversant. Je me disais que c'était quand même incroyable qu'avec toute la machinerie du théâtre, on ne parvenait pas à créer cette émotion simple d'être juste face à quelqu'un. Ça a vraiment remis en cause toute ma conception du théâtre.

Est-ce qu'on a tendance à oublier que le théâtre est la forme par excellence qui permet l'approche sensorielle ? Impossible au cinéma de toucher les personnages à l'écran.
Shaheman : Ce qui est important quand on a choisi le théâtre comme outil, c'est de faire autre chose que des narrations qui sont "télévisuables". Il faut penser la place du public et le sortir de l'écoute passive. Je ne prends pas pour autant mes spectateurs par la main, ils sont libres de ne pas participer. Mais, en tout cas, les conditions sont réunies pour qu'ils vivent quelque chose hors du commun et qu'on partage un moment privilégié. Le théâtre est un rituel qui n'est pas le cas du cinéma. Au théâtre, il y a une idée de communion, d'un moment qu'on vit ensemble qui est nettement plus important.

Le rituel renvoie à la deuxième partie de votre spectacle, Taste me, où vous invitez les spectateurs à déguster votre plat préféré, cuisiné en live par vos soins, selon une recette de votre maman.
Shaheman : Ma scène, c'est chez moi et je cherche à inviter les gens chez moi. Ce repas va aussi avoir un rôle dans l'intrigue car chaque dispositif est en résonance avec ce qui est raconté. Il s'agit ici de l'espace de ma mère.

Dans le chapitre final du spectacle, Trade Me, vous abordez un épisode de votre vie où vous avez monnayé votre corps. Aujourd'hui, lorsque vous vous donnez sur scène en tant qu'acteur, et que les gens paient pour venir vous voir, est-ce une autre manière de marchandiser votre personne ?
Shaheman : Tout à fait. Je pose la question de savoir en quoi il est plus honorable de tarifer son savoir-faire intellectuel plutôt que de tarifer son savoir-faire sensuel. Il y a cette espèce de primauté de l'esprit sur le corps qui m'a toujours semblé un peu artificielle. Dans cette troisième partie, je mets le spectateur face à la question de savoir s'il va obéir ou non à ce qui lui est demandé. Parce que dans la relation tarifée, c'est toujours la question qui se pose. Dois-je obéir à une injonction parce que l'autre me paie ?


Chaque spectacle est donc différent et imprévisible.
Shaheman : Oui, ça me plaît énormément. Je me nourris aussi de ce que les gens me donnent, la manière qu'ils ont de me toucher, d'interagir avec moi, c'est à chaque fois une aventure, pour le spectateur et pour moi aussi.

Avec Pourama Pourama, vous signez une performance ultra-physique étirée sur quatre heures trente de spectacle. Comment est-ce qu'on se prépare à un tel don de soi ?
Shaheman : C'est vrai que je cuisine et que je sers 80 assiettes en talons de 8 centimètres (rires). Cela étant dit, le corps intègre les rythmes. C'est comme mettre un vêtement qu'on aime bien. Il y a quelque chose d'extrêmement agréable que de retraverser ce rituel chaque soir. Physiquement, je me laisse une liberté très grande qui fait que, du coup, ça n'est pas fatigant.


Vous êtes associé depuis peu aux Tanneurs. Quelle sera votre première pièce produite entre les murs de ce théâtre ?
Shaheman : Mon ambition au départ était de faire un portrait de la jeunesse aujourd'hui à Bruxelles avant de me focaliser sur les jeunes en rupture familiale, qui ont en commun d'être partis de la maison très tôt. Après avoir retourné ma propre vie dans tous les sens, et après avoir retranscrit le récit de jeunes réfugiés syriens et irakiens dans le cadre de mon spectacle Il pourra toujours dire que c'est pour l'amour du prophète, je voulais aller à la rencontre d'autres histoires et amener les jeunes à écrire eux-mêmes des bouts de leur vie. Nous créons Silent Disco au fil d'ateliers aux Tanneurs et la pièce sera présentée au mois d'avril.

GURSHAD SHAHEMAN: POURAMA POURAMA 12 > 15/2, Les Tanneurs, www.lestanneurs.be

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