Le théâtre Le Rideau déborde sur le quartier: ‘Je ne veux plus de ces portes fermées'

© Ivan Put

Circulant sur les murs de la ville sous le label « Nous sommes le Paysage », le tournant annoncé par le théâtre Le Rideau est résolument enclenché. BRUZZ en a pris la mesure en s’invitant dans les coulisses du spectacle en construction Now We Are, mis en scène avec les habitant.e.s du quartier.

« On a tous notre vie privée, nos tracas et notre boîte aux lettres. Mais ici au théâtre, on sait qu’on est ensemble sur un bateau, et que le monde extérieur n’a plus de sens. C’est ce que l’on vit maintenant qui a du sens », sourit Ahmed, 49 ans, tout en s’inquiétant de savoir si je préfère du thé ou du café. Ahmed tient un bistro dans le voisinage du Rideau et s’est généreusement proposé d’approvisionner ses camarades de l’atelier de théâtre en boissons chaudes pendant les pauses.

Il y a quelques mois, une affiche placardée à travers la commune d’Ixelles faisait savoir que le théâtre Le Rideau cherchait des participant.e.s pour son spectacle d’ouverture de saison. Il était question d’une création visant à « déposer sa peine, inventer ensemble un rituel de deuil et retrouver la joie d’une vibration collective. » Ahmed, qui n’avait plus croisé le chemin du théâtre depuis l’école et ses spectacles de fin d’année, a vu dans cette annonce l’opportunité rêvée de « s’ouvrir au monde du spectacle ».

Lors des premières répétitions, le tenancier de café se souvient avoir été déboussolé. Personne ne lui demandait d’endosser un costume ni de se mettre dans la peau d’un personnage imaginé par un.e auteur. ice inspiré.e, bien au contraire. « C’est par la suite que nous avons compris que nous avions été recherchés pour ce que nous sommes et que c’est sur cette base que le spectacle allait prendre vie. »

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| La sélection pour la pièce participative 'Now We Are' s’est opérée en veillant à intégrer une variété d’âges et de profils la plus large possible, tout en favorisant l’inexpérience théâtrale des candidat.e.s.

Une philosophie artistique qui plaît beaucoup à Camille M., 66 ans, qui n’en est pas à son premier projet de théâtre amateur. « La démarche est très respectueuse et on a beaucoup de liberté dans un cadre de travail qui se définit peu à peu. Nous ne sommes pas de simples marionnettes. Pour ma part, je me considère comme une collaboratrice du projet. » Habitante du quartier, Camille M. a sauté le pas des inscriptions par passion pour le théâtre mais aussi par besoin de « retrouver les gens et de faire des choses ensemble ». « Pendant le confinement, tout s’est arrêté, ce genre de rapport à l’autre n’était plus possible, c’était très difficile. »

Olivier, professeur de 27 ans, souligne lui aussi l’importance de la dynamique de groupe et la « forte synergie » résultant d’un confinement interminable. Rêvant depuis longtemps de théâtre mais n’ayant jamais croisé l’opportunité, le jeune homme a vu dans le projet « une occasion en or de travailler avec des professionnels ».

Inexpérience recherchée
Plus d’une centaine de candidat.e.s ont répondu à l’appel (relayé sur les réseaux sociaux) de leur théâtre de quartier. La sélection s’est opérée en veillant à intégrer une variété d’âges et de profils la plus large possible, tout en favorisant l’inexpérience théâtrale des candidat.e.s. Ils sont finalement 22 à participer à la mise en vie du spectacle Now We Are, projet annonciateur du tournant participatif, décloisonné et décolonial que la nouvelle directrice du Rideau, Cathy Min Jung, désire faire prendre à son théâtre. « Je veux que le théâtre, la rue et le voisinage, ne fassent plus qu’un », insiste la directrice. « Je n’ai plus envie de ces portes fermées où les gens n’osent pas entrer. Je veux que ce soit le théâtre des gens qui habitent le quartier, y passent et y travaillent. »

Et Cathy Min Jung ne se contente pas d’inviter les passant.e.s, commerçant.e.s et habitant.e.s ixellois.es sur les planches, elle fait carrément déborder son théâtre dans la rue via un festival d’ouverture de saison, en collaboration avec l’association de quartier, aux accents joyeux et festifs et dans lequel s’inscrit tout naturellement son spectacle participatif. Au programme : ateliers, DJ sets (en collaboration avec KIOSK RADIO), concert (Chicos y Mendez), petite restauration assurée par les commerces du coin, tournoi de badminton (sur scène !), sieste acoustique, etc. Une approche de l’institution théâtrale résumée en un nouveau label « Nous sommes le Paysage ». Marque de fabrique qui rythmera les saisons à venir du Rideau et dont le spectacle phare Now We Are pose les jalons.

Plus qu’une pièce de théâtre, Cathy Min Jung envisage le cri de rassemblement Now We Are comme une aventure dont « le processus importe tout autant que le résultat final ». Un cheminement que Bwanga Pili Pili a eu l’honneur d’inaugurer il y a quelques mois. Vêtue de son costume de chercheuse d’or, l’actrice bruxelloise, accompagnée de sa gang de performeuses, est partie prendre le pouls du quartier, encore fragilisé par les tourments du confinement. Ces discussions précieuses, recueillies sous la forme de diamants bruts, Bwanga Pili Pili les a ensuite confiées à Cathy Min Jung afin qu’elle puisse les travailler et les intégrer dans son spectacle interprété par les 22 participant.e.s amateur.ice.s.

Passeurs et passeuses de ces histoires soigneusement récoltées dans les rues d’Ixelles, les 22 performeurs de Now We Are ont également eu l’occasion de « venir déposer leur propre chagrin sur la scène ». « Le monde semble avoir oublié qu’au-delà de la gestion des morts et des malades, il faut aussi pouvoir gérer la tristesse », dit Cathy Min Jung. « Un chagrin ou une tristesse non consolée, ça ne guérit pas et ça mène à la colère, à la guerre même. Pendant la crise, on ne nommait pas le mot ‘consoler’. Ça veut dire qu’on n’y a même pas pensé. Si au moins, il y avait un endroit pour le faire. Au théâtre, on ne peut pas spécialement réparer ou consoler, mais au moins on peut nommer les choses et les transcender. » Pour la nouvelle directrice du Rideau, il ne fait pas de doute que la cohésion sociale participe à cette guérison. « Parce que si on est en tristesse ou en souffrance, on ne peut pas être bien avec les autres. »

Safe space
Afin de veiller à ce que les planches de théâtre deviennent ce lieu de partage et d’expression tant souhaité, Cathy Min Jung a fait appel aux services artistiques de l’acteur et metteur en scène Ilyas Mettioui et du chorégraphe et danseur Chems Eddin El Badri. « Quand j’ai rencontré Cathy, elle m’a parlé d’aventure humaine et je pense que j’avais vraiment besoin de ça », dit Chems Eddin El Badri. « Il était question d’un endroit où on allait vivre quelque chose de safe, y compris les artistes. C’était l’occasion pour moi de revoir la scène différemment après avoir été si longtemps mis à l’écart. » Ilyas Mettioui d’ajouter : « Je pense qu’on est toujours en train de guérir nos blessures et que ce projet-ci y participe pour tous. Il est temps de passer à autre chose mais ces blessures restent dans nos corps. Et c’est pour cela que l’on travaille d’abord le corps dans ce projet. »

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| Pour donner vie à son spectacle, Cathy Min Jung s’est entourée de l’acteur et metteur en scène Ilyas Mettioui (à droite) et du chorégraphe et danseur Chems Eddin El Badri (à gauche).

Ainsi, au fil de laboratoires de recherche menés directement sur le plateau avec les participant.e.s, les deux artistes-coachs font émerger la matière du spectacle via un travail de langage et de gestuelle basé sur l’improvisation et le lâcher-prise. « Assise dans la salle, mon travail à moi est d’en conserver ce qui pourrait nourrir l’écriture de la pièce », dit Cathy Min Jung.

« L’important dès le départ était de se dire : tout le monde sait danser et tout le monde a une histoire à raconter », dit Ilyas Mettioui. « On se met en fragilité et on est loin de la recherche performative. Il ne nous a pas fallu plus de trois répétitions pour passer des caps très importants et mettre en évidence que tout le monde a une histoire, il faut juste la creuser. »

Un enthousiasme largement partagé par Chems Eddin El Badri : « Sachant qu’ils sont quasi tous des amateurs, ils sont vraiment surprenants et beaux à voir. Je suis confronté à des gens qui n’ont pas l’habitude de danser mais qui me proposent des choses qui sont beaucoup plus intéressantes que les professionnels. Ce travail de libération a été salutaire pour nous tous. »

Transformer sa peine en mouvements, en paroles et en art. Être soi-même dans le moment présent qu’il nous est donné de vivre, et célébrer cette authenticité sur scène dans un moment de joie collective. C’est un peu tout ça Now We Are. Et ça ne fait que commencer.

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