Le Théâtre National s'invite dans vos oreilles

© Andrea Messana

Dans la caverne, écrit par Filippo Ferraresi et interprété par Vanessa Compagnucci, inaugure VOIX.E.S, une quatrième salle accessible gratuitement et à toute heure que le Théâtre National voue aux textes et créations sonores.

Y a-t-il eu un moment où l'homme a commencé à créer ? Par facilité et faute de mieux, on associe cette étincelle aux premières peintures pariétales. Classiquement, on fait remonter l'apparition de l'art rupestre à -35 000 ans. Une date qui recule dans les méandres du temps à mesure que de nouvelles découvertes sont mises au jour. Récemment, sur la paroi d'une grotte de l'île de Sulawesi, on a retrouvé un sanglier dessiné par un homo sapiens, il y a au moins 45 500 ans. Mais avant ça, qu'en était -il ? "Il y a 65 000 ans, les hommes ressentaient des émotions tout comme nous et on ne sait rien d'eux. Pourtant, je les sens comme mes frères", confie Filippo Ferraresi.

Pendant le premier confinement, l'auteur de théâtre italien a reçu une commande de la Rai pour écrire un radiodrame, un genre très populaire à la radio italienne dans les années 50 et 60. "L'ambition était de le mettre en relation avec ce que peut être ce média aujourd'hui. Moi j'ai eu envie de parler du besoin de création, exacerbé par le confinement." Son texte Dans la caverne introduit un personnage féminin qui observe un vieil homme créer le premier dessin d'animal sur la paroi d'une grotte.

Un acte un peu magique qui convoque des fantômes, fait appel à la puissance de l'imagination pour raconter des choses qui n'ont pas été vécues. "Ces premières représentations n'étaient pas seulement de l'art, mais c'était aussi du théâtre parce qu'elles étaient liées à l'espace. À Lascaux, les animaux les plus lourds étaient dessinés dans des chambres longues et étroites alors que gazelles et antilopes étaient dessinées dans des chambres plus larges. Et c'était lié au bruit qu'ils pouvaient faire.

" Entre ces deux arts de la représentation que sont le dessin et le théâtre, Filippo Ferraresi a senti des affinités communes. "En écrivant pendant le confinement, j'ai été touché par ce besoin de représentation qu'exprime le théâtre comme il a pu s'exprimer par le dessin pour les premiers hommes."
Pour la version française du texte, il a fait appel à Vanessa Compagucci avec qui il a également réalisé la traduction française. "Je voulais, comme dans le texte italien, une voix de femme qui renvoie à des questions de maternité et de création."

JOUER SANS PUBLIC
Le travail sans public est un exercice particulier pour la comédienne. "Il n'y a plus que le texte qui compte. D'une certaine manière, tu renonces à ton corps. Tu enlèves toutes les couches qu'on met en jeu quand on se présente sur un plateau face à un public", avance-t-elle. Comme deux orfèvres de l'émotion, l'auteur et la comédienne ont mis le texte en boîte dans le studio son niché dans les sous-sols du Théâtre National. Dans cet outil unique, habituellement destiné aux captations ou aux créations sonores qui accompagnent les spectacles, ils ont dessiné leur caverne sonore.

Deux jours d'enregistrement sous l'œil et les oreilles attentifs de l'ingénieur son Christophe Flémal. "C'est un travail technique très précis qui s'appuie sur les émotions. Sans doute parce qu'il a dans l'oreille le texte italien, Filippo Ferraresi travaille beaucoup sur la mélodie de la langue."

L'accompagnement musical, signé Nicola Ratti, est un travail sur la voix de la comédienne. Filtrée à travers un instrument de son invention, elle devient une musique hors du temps qui n'est pas un chant et ne ressemble pas à ce qu'on a connu. "C'est un travail très intéressant. C'est très organique. On entend des sons qui auraient pu naître dans des cavernes et en même temps, c'est très technologique", précise Ferraresi.

LA QUATRIÈME SALLE
Accessible gratuitement sur le site du Théâtre National, Dans la caverne inaugure le projet VOIX.E.S que l'institution a conçu comme une quatrième salle, entièrement vouée à la diffusion sonore. "Ça fait longtemps que j'ai envie de travailler sur la dimension radiophonique de la création" précise Fabrice Murgia, directeur du Théâtre National. "La place du texte est particulière chez nous, vu qu'on ne fait pas ou très peu de classiques mais principalement des spectacles nés d'une écriture de plateau."

1738 2101 tnw 0726
© Andrea Messana
| L’auteur Filippo Ferraresi et la comédienne Vanessa Compagnucci ont mis Dans la caverne en boîte dans le studio son niché dans les sous-sols du Théâtre National.

Comme dans une saison physique, créations et accueils vont se côtoyer sur la plateforme. Outre Dans la caverne, cette première saison sonore débutera aussi avec une réécriture en épisodes de La Bombe humaine de Eline Schumacher et Vincent Hennebicq. Il y aura aussi des accueils comme le documentaire radiophonique Être, venir, aller de Caroline Berliner, la fiction radiophonique Beaux jeunes monstres du Collectif Wow ! et le récit audio d'anticipation Fragments hackés d'un futur qui résiste (ep.1) de Alain Damasio et le studio d'arts sonores Tarabust.

Le tout sera accessible gratuitement via le site du National et une application qui optimisera l'écoute sur les mobiles et autres supports. Avec les salles qui sont aujourd'hui fermées, c'est un soulagement pour les comédiens qui ne peuvent plus travailler, d'autant que certaines productions peuvent rassembler des grosses équipes avec plusieurs comédiens, des musiciens et des créateurs sonores.

Le projet VOIX.E.S s'inscrit dans l'engouement que suscitent depuis quelques années le podcast et l'audition. "On est envahi d'images qui viennent saturer l'imaginaire. Ce sera l'occasion de toucher un autre public par un autre biais. Avec le support sonore, il est plus facile de toucher des gens qui n'ont pas la possibilité d'aller dans une salle et assister à un spectacle comme les écoles, les hôpitaux et les prisons."

Si le regain d'intérêt pour le podcast a ouvert la voie pour l'expression sonore, Filippo Ferraresi et Vanessa Compagucci ont conscience que Dans la caverne ne s'écoute pas pour autant d'une oreille distraite en avalant des kilomètres sur un tapis de course ou en faisant la vaisselle. "Ça demande une écoute attentive pendant la vingtaine de minutes que dure le texte. Je revendique la lenteur d'attention. C'est la complexité qui nous permet d'atteindre des profondeurs de pensée dans l'art et la philosophie." affirme Ferraresi. "On s'inscrit un peu à contre-courant de cette habitude actuelle de la rapidité et de l'efficacité qui nous fait passer à côté d'émotions profondes. C'est nécessaire de nous écouter pour ne pas perdre le lien avec les gens et avec la puissance du conte", complète Compagucci.

VOIX.E.S
Lancement le 2/2, www.theatrenational.be

Fijn dat je wil reageren. Wie reageert, gaat akkoord met onze huisregels. Hoe reageren via Disqus? Een woordje uitleg.

 

 

Lees meer over
Meer nieuws uit Brussel
Vooraan op BRUZZ

Bruxelles dans votre boîte mail?