interview

Louise Vanneste: 'Je ne peux pas isoler la danse de son environnement'

© Ivan Put
| Louise Vanneste: "Même si j’ai toujours besoin de revenir au corps et d’être avec le corps, j’aime bien que ce corps se déplie et soit à l’écoute de ce qui se passe au-delà de lui-même."

À la lisière de la danse et des arts plastiques, la chorégraphe bruxelloise Louise Vanneste cherche à renouveler l'écriture des corps par une écoute du monde et des sensations. Dans Earths, son dernier spectacle, elle invite ses danseuses à s'imaginer plantes.

Louise Vanneste

  • 2000 : est diplômée de l’école P.A.R.T.S.
  • 2010 : signe son premier solo Home
  • 2013 : Black Milk est couronné meilleur spectacle de danse par le Prix de la Critique
  • 2014 : réalise l’installation vidéo Going West
  • 2015 : crée Gone in a Heartbeat, pièce pour quatre danseuses
  • 2017 : signe Thérians, solo pour deux interprètes avec Youness Khoukhou
  • 2019 : crée Atla, installation-performance inspirée par Vendredi ou les limbes du Pacifique

Pour son dernier spectacle Earths, Louise Vanneste a demandé à ses danseuses et danseurs de développer un imaginaire végétal. Que leurs corps rêvent d'être arbre ou plante. Un travail intérieur que la chorégraphe pratique depuis quelques années et qui s'est révélé salvateur. "Ça m'a vraiment permis d'atteindre un état de calme ultra vivant et de présence intense à l'environnement. Le fait pour un végétal d'être enraciné et de ne pas pouvoir se déplacer rend plus intense le lien avec le vent, la neige, la pluie et aux petites bêtes. Ça m'a permis de me reconnecter aux microvariations du monde et d'y prêter plus d'attention."

Se sentir arbre, c'est d'abord détendre le corps, accepter de ne rien faire et de rester debout. Pour y arriver, Louise Vanneste fait fonctionner son imaginaire et a beaucoup puisé dans la pratique de la fasciathérapie, qui mobilise la mise en connexion des fascias, ces membranes fibreuses et élastiques qui enveloppent et innervent tout le corps. "Cette pratique a un impact sur la santé du corps, sa détente, sa plasticité, et la connectivité entre les différents membres. J'ai pu détendre certaines parties du corps, comme le bassin qui chez moi est en général assez bloqué."

S'il fallait trouver une ligne rouge dans son écriture chorégraphique, ce serait d'aller chercher le lâcher prise et de déjouer les habitudes. "Je n'ai pas une écriture chorégraphique fixée. J'aime que moi ou les danseurs qui sont sur le plateau puissent avoir une certaine liberté et ne pas être dans un rapport ultra volontaire au mouvement, pour que la matière chorégraphique prenne forme dans l'ici et le maintenant. J'aime ces moments quand je suis sur le plateau, ou même en studio, et qu'à un moment donné, on ne pense plus, ou beaucoup moins et qu'on suit ce que montre le corps sans avoir besoin de prouver quoi que ce soit. C'est magique."

Chorégraphie élargie
Chorégraphe sans frontières artistiques, elle attache pour la préparation de ses spectacles autant d'importance à l'écriture du mouvement qu'à la pratique poétique ou à la découverte botanique, physique ou géologique. Adepte d'un art qui dépasse le carcan chorégraphique, elle joue autant avec l'image, les sons et la lumière qu'avec les corps. Élargissant la notion de chorégraphie, elle a aussi invité sur le plateau des artistes plasticiennes comme Elise Peroi et Gwendoline Robin.

"Je ne peux pas isoler la danse de l'environnement dont elle fait partie. Sur le plateau, le scénographe, l'éclairagiste et les musiciens sont aussi importants que les danseuses et danseurs. Un des premiers spectacles qui m'a touchée quand j'étais enfant, c'est La Traviata de Verdi. Peut-être, était-ce simplement un signe de mon goût pour l'art total qu'est l'opéra. Même si j'ai toujours besoin de revenir au corps et d'être avec le corps, j'aime bien que ce corps se déplie et soit à l'écoute de ce qui se passe au-delà de lui-même."

La danse des mots
Louise Vanneste s'est toujours bien gardée de faire émerger un récit ou un message univoque de ses pièces chorégraphiques, pourtant les mots et la littérature, qui sont présents dans sa vie depuis qu'elle est toute petite, sont au cœur de la plupart de ses créations. "J'adore la littérature. Souvent quand je lis quelque chose, je projette, je mets en scène". Ainsi, Orlando de Virginia Woolf irrigue Clearing/Clairière, son duo avec Youness Khoukhou, les entretiens avec Francis Bacon inspirent Gone in a Heartbeat et Vendredi ou les Limbes du Pacifique de Michel Tournier s'enracine dans Atla. La création de Earths s'est accompagnée de la lecture de Gilles Clément, le jardinier-philosophe qui aime se placer dans un état d'observation et de coopération avec la nature.

L'écriture et les mots sont aussi pour la chorégraphe des outils de partage. Pendant le processus créatif de Earths, les danseuses et danseurs ont beaucoup écrit et dessiné. "On a fait un petit carnet de ces notes et dessins qui ont nourri les partitions végétales des interprètes. C'est un objet qui existe maintenant. Ça crée un miroir, ça fait rebondir."

Louise Vanneste est sans doute une des premières chorégraphes à recevoir un financement du FNRS pour un de ses projets. Pangée poursuit sa quête de l'inclusion du non-humain, à savoir le végétal, dans une écologie des sens et du corps.

Elle y combine une création littéraire menée à la Bellone avec un travail botanique et scientifique in situ dans le Bois de Lauzelle, site géré par l'UCLouvain. "C'est un projet de recherche où il n'y a pas cette idée de produit fini, même si sur le long terme ça devrait servir une œuvre. L'autre enjeu, c'est d'oser quitter la danse et le studio pour aller sur le papier. Être avec le corps, être avec la question chorégraphique, mais dans une écriture littéraire."

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