interview

Meytal Blanaru: ‘Ce spectacle est ce que j’ai créé de plus imparfait’

© Ivan Put
| Née en Israël en 1982, Meytal Blanaru est installée à Bruxelles depuis 10 ans: "Quand j’ai découvert la scène chorégraphique en Belgique, j’ai eu l’impression d’être une enfant dans un magasin de bonbons."

Dans Undivided, Meytal Blanaru, danseuse et chorégraphe israélienne basée à Bruxelles, ouvre un champ de rencontres entre artistes et public. Un spectacle accessible sur Auvio, en attendant d'être présenté aux Brigittines en octobre.

Comment être ensemble dans la douceur et l'écoute, comment public et danseuses, danseurs et musicien peuvent-ils partager un même espace en toute harmonie ? Conçu en période de pandémie, le nouveau spectacle de la chorégraphe et danseuse Meytal Blanaru (We Were The Future, Rain), autrice de la technique Fathom High, une fusion entre danse et méthode Feldenkrais, s'empare de ces questions dans Undivided. Un spectacle qui fait de la rencontre et de la connexion intime une respiration chorégraphique qui refaçonne le monde.

Undivided explore un autre rapport au public, de quoi est né ce spectacle ?
Meytal Blanaru:
J'avais envie de questionner comment partager un espace et comment s'approcher les uns les autres dans le cadre d'un spectacle de danse. Undivided est né d'un manque que je ressens dans la manière que nous avons aujourd'hui d'interagir entre nous. Déjà avant la pandémie, j'avais le sentiment que la distance entre les gens était de plus en plus marquée et que nos relations n'étaient pas aussi personnelles qu'on le voudrait. Quand j'ai commencé à travailler sur cette pièce, il était clair que moi aussi j'avais tendance à aborder le monde en termes de bien et de mal, de juste et d'injuste, alors qu'il y a tant de nuances, pas nécessairement simples à définir mais qui composent la complexité de l'être humain. En réfléchissant à ce que cela signifiait aujourd'hui d'être ensemble, je me suis demandé s'il était possible de créer, sur scène, un lieu où je serais confortable et où les autres se sentiraient les bienvenus.

Par un bizarre coup du sort nommé pandémie, le public, qui est au cœur de cette création, la découvrira d'abord depuis le canapé de son salon ?
Blanaru:
De ce point de vue oui, mais on espère évidemment pouvoir le partager bientôt avec un public en salle. Dès le début, un public réduit a été associé à la création de Undivided de manière très humble et sécurisée du point de vue sanitaire. Pour moi et pour toute l'équipe, ça a été une expérience très forte de travailler avec ce contact humain, souvent très profond dans une période où on se sentait tous très isolés. Quand le public s'est installé, il y avait beaucoup de questions et un peu de tension qui ont fourni un point de départ très intéressant. Tout au long de la pièce, on a maintenu le contact visuel avec les gens assis en cercle autour de nous. Il y eu, au début, des moments d'incertitude et d'inconfort parce que nos invités se demandaient ce qui allait bien se passer. Mais on a traversé tout ça ensemble pour arriver à la fin de la pièce en se permettant de longs moments de contact visuel avec ce public, parfois sans rien faire d'autre.

Au cœur de cette création, il y a la méthode Feldenkrais, de quoi s'agit-il ?
Blanaru:
Pour le dire simplement, c'est une pratique physique qui repose sur une série de mouvements délicats et non violents. Cela permet d'ouvrir en profondeur ce que nous demandons à notre corps pour acquérir une manière plus libre, plus saine et heureuse de bouger et d'habiter ce corps.

C'est une pratique qui n'est pas nécessairement liée à la danse ?
Blanaru:
Non pas du tout. La méthode Feldenkrais est une pratique physique qu'on pourrait rapprocher de la pleine conscience, elle explore l'alignement du corps et des manières plus saines de bouger. Quand j'ai découvert la méthode Feldenkrais, j'ai vu assez vite l'immense potentiel que cela pouvait amener dans la pratique de la danse, ce qui m'a amené à développer ma propre méthode baptisée Fathom High. Je l'applique dans toutes mes créations et particulièrement dans Undivided où les sensations et l'occupation d'espace induites par la méthode Feldenkrais favorisent le rapprochement entre les danseurs les spectateurs. Mon travail est largement basé sur l'empathie kinesthésique. Par exemple, face à la violence, notre corps réagit immédiatement par des tensions. De la même manière, des mouvements très subtils et délicats, peuvent nous faire ressentir la douceur dans de petites parties de notre corps dont on n'avait pas conscience. La méthode Feldenkrais n'a jamais cherché à me changer en tant que danseuse alors que pendant toute mon éducation chorégraphique, on m'a dit ce que je devais faire et quand le faire.

Vous êtes établie depuis plus de 10 ans à Bruxelles, qu'est-ce qui vous y a attirée ?
Blanaru:
Quand j'ai quitté Israël pour venir danser en Europe, j'ai voyagé dans différents pays, mais quand je suis arrivée en Belgique et que j'ai découvert la scène chorégraphique, j'ai vraiment eu l'impression d'être une enfant dans un magasin de bonbons. J'ai eu l'impression d'avoir trouvé ma place, même si cela m'a demandé quelques années avant de démarrer un projet personnel.

Qu'avez-vous retiré de l'expérience de création de Undivided ?
Blanaru:
Après cette création, j'ai ressenti une joie profonde. J'avais toujours travaillé en maintenant une certaine distance avec le public et j'ai trouvé tellement rafraîchissant de pouvoir rencontrer les gens dès le début, de les introduire dans l'espace, de bavarder avec eux, de pouvoir être soi-même sans devoir porter de masques. Je pense que dans notre culture, on a souvent tendance à idéaliser les gens qu'on voit sur une scène, à les mettre sur des piédestaux. À tout moment dans cette création, je me suis sentie imparfaite. En offrant une expérience très humaine qui apporte avec elle toute la complexité de l'existence, ce spectacle est probablement ce que j'ai créé de plus imparfait. Par nature, je suis quelqu'un de très perfectionniste et pourtant j'adore cette pièce non pas malgré ses imperfections, mais grâce à ses imperfections.

Que pensez-vous pouvoir exprimer par la danse que vous ne pourriez exprimer autrement ?
Blanaru:
Je ne considère pas nécessairement la danse comme un langage car je ne peux pas garantir la manière dont les gens vont ressentir ce que je fais. Je sais juste qu'en ce qui me concerne, si je ne bouge pas et si je n'ai pas un exutoire physique de ce que je ressens dans ma vie, je n'y arriverais pas. Il y a tant que choses pour lesquelles je ne trouve jamais les mots alors que les mouvements peuvent les incarner et les exprimer plus justement.

C'est le cas dans Rain, un solo où vous évoquez votre expérience douloureuse d'abus sexuels lorsque vous étiez enfant ?
Blanaru:
Il était important pour moi de briser mes cycles de silence, de honte et de culpabilité et d'être fière en tant que survivante, et non en tant que victime. C'est une pièce qui ne demande aucune infrastructure technique. Ce qui me permet de la présenter aussi en dehors des salles de spectacle et ainsi de toucher un autre public. Je pense aux jeunes filles et adolescentes qui ont des tas de questions à propos du consentement, de l'objectification du corps féminin et des abus sexuels. J'aimerais me déplacer et engager le débat dans les communautés, dans les écoles, les maisons de quartier et les associations féminines. C'est très important de normaliser le discours autour de ces thèmes, afin qu'à terme, ils puissent moins peser sur les gens, individuellement et collectivement.

MEYTAL BLANARU : UNDIVIDED
> 30/4, Auvio, www.rtbf.be
26 > 30/10, Les Brigittines, www.brigittines.be

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