Festival Moussem Cities: Casablanca arrive !

Kabareh Cheikhats, Ghassan El Hakim.© Fanny Dalmau

Après Tunis et Beyrouth, le festival annuel Moussem Cities accueille à Bruxelles la scène contemporaine casablancaise pendant tout le mois de février. L’effervescence artistique et l’énergie créatrice de la ville la plus cosmopolite du Maroc font beaucoup parler d’elles. Nous sommes allée voir ça de nos propres yeux. 

Bercée par la pop américaine et les tubes arabes de Hit Radio, on observe, le nez contre la vitre du minibus affrété pour l’occasion, Casablanca défiler devant nos yeux, comme dans un film. Pas celui du classique hollywoodien éponyme mais celui d'une ville moderne, dynamique et cosmopolite qui n’a pas le temps de s’embarrasser de clichés exotiques.

Les embouteillages légendaires de la capitale économique et ville la plus peuplée du Royaume nous donnent tout le loisir de contempler son activité grouillante et son mélange des styles, aussi bien vestimentaires qu'architecturaux. Un doux soleil hivernal fait danser les ombres sur les murs aux couleurs défraîchies qui font le charme des villes côtières.

« Casablanca, c’est une ville sauvage, bruyante, complexe, chaotique et extrêmement inspirante. La liberté y est plus grande que dans d’autres parties du Maroc parce que toutes les tendances se côtoient et s’affrontent », nous dira le réalisateur casablancais Nabil Ayouch lors d’une rencontre dans ses bureaux.

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© Yassine Toumi
| Nabyl Ayouch: 'Casablanca ça n’est pas une ville qui se donne comme Marrakech, c’est une ville qu’il faut aller chercher et que je suis allé la chercher par la périphérie'

« Casablanca ça n’est pas une ville qui se donne comme Marrakech, c’est une ville qu’il faut aller chercher et que je suis allé chercher par la périphérie ». Les marges, qu’elles soient géographiques ou sociologiques, sont au cœur des films d’Ayouch.

Nous roulons à destination de Sidi Moumen, le quartier de la banlieue est de Casa qui a inspiré au réalisateur Les chevaux de Dieu, nominé à Cannes en 2012 et sélectionné pour représenter le Maroc aux Oscars en 2014. Basé sur des faits réels, le film retrace avec intelligence et sensibilité l’histoire au dénouement tragique de jeunes ayant grandi dans le bidonville de Sidi Moumen. Radicalisés, ils commettront les attentats de Casablanca de 2003, ôtant la vie à 33 civils et causant un traumatisme dans la mémoire collective.

Les étoiles de Sidi Moumen

Du bidonville, il ne reste que les dernières traces. Le gouvernement a entrepris un plan de relogement de ses occupants dans des habitations sociales. « Le souci, c’est que quand on détruit du bidonville, on détruit du lien social », dit Ayouch. « Si on ne crée pas à côté des lieux de vie, des cinémas, des endroits où l’on peut apprendre à s’exprimer artistiquement, on va droit dans le mur ».

Le réalisateur franco-marocain sait de quoi il parle. Il a lui-même grandi dans la banlieue de Sarcelle au nord de Paris. « J’ai connu ce sentiment d’être coupé de là où ça se passe. À l’époque il n’y avait même pas de tramway ».

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© Yassine Toumi
| Le centre culturel Les Étoiles de Sidi Moumen.

Ce qui l’a sauvé ? La Maison de la culture de Sarcelle. Un concept qu’il s’est empressé d’exporter dans le quartier le plus pauvre de Casa. En 2014, il fondait avec l’artiste plasticien Mahi Binebine Les étoiles de Sidi Moumen, un centre culturel, fonctionnant grâce à des soutiens publics et privés, destiné à mettre en valeur les talents du quartier en leur proposant une formation artistique et des cours de langue à un prix dérisoire.

« Les vrais héros ce sont les profs », poursuit Ayouch. « Ce sont des gens qui permettent aux enfants de se projeter dans l’avenir ».

La transmission, le réalisateur lui rend un hommage poignant dans son nouveau film Razzia, à voir en avant-première à Bozar lors de Moussem Cities (7/2, 20.00). C’est l’histoire de quatre Casablancais épris de liberté, liés par un même professeur qui jadis enseignait dans un village berbère des montagnes de l’Atlas.

« Ils sont étouffés par un diktat de la société, la religion, les traditions, peu importe. Ils revendiquent le droit à la différence et le droit de vivre comme ils l’entendent ».

À l’instar de ses personnages, sa liberté, Ayouch y tient. Quitte à faire des films qui dérangent comme le long métrage censuré au Maroc Much Loved (2015), une plongée dans le quotidien de quatre prostituées de Marrakech.

« Je sens que j’ai une place et quelque chose à défendre ici », répond Ayouch quand nous lui demandons pourquoi il a choisi de s’installer et de travailler à Casa. « La société européenne ne m'inspirait plus. Je la trouvais ennuyeuse et figée. Tant qu’on me laisse m’exprimer, même si ça n’est pas toujours facile, je resterai ici. »

L'art de la débrouille

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© Yassine Toumi

À la tombée du jour, nous sommes de retour au centre-ville de Casa, dans le quartier dit « Liberté » qui abrite le premier gratte-ciel d’Afrique (17 étages) construit au tournant des années cinquante. Nous avons rendez-vous dans les locaux de La Source du Lion, une plateforme de création artistique imaginée en 1995 par l’artiste plasticien casablancais Hassan Darsi après ses études à Mons.

« La Source du Lion a été traversée par des centaines d’artistes, d’écrivains, de poètes », nous explique-t-il autour d’un verre de vin. Situé dans un immeuble à appartements que l’on pénètre en poussant une imposante porte Art déco, peu d’indices indiquent la présence d’un tel endroit. « Underground », se dit-on, à l’image de la scène artistique contemporaine qui interpelle la société marocaine par des murmures à l’oreille et, dans le cas d’Hassan Darsi, par des touches de matière dorée.

Dans sa série Applications dorure, l’artiste multidisciplinaire et figure de proue du renouvellement de la création artistique au Maroc dans les années 2000, pointe ce qu’il nomme des « lieux de danger » par le biais de ruban adhésif doré appliqué dans l’espace public ou sur des objets de consommation.

Détourné de sa symbolique première (la richesse, le pouvoir), l’or interroge la ville sur un problème politique, social ou culturel. En témoigne le téléviseur qui trône à l’entrée de l’appartement. « J’ai suivi l’effondrement des Tours jumelles à travers cette TV », explique Darsi. « Comme tout le monde, je suis resté scotché à l’écran tout l’après-midi. Ce qu’on regardait était épouvantable mais ce que cette télévision donnait à voir au monde l’était tout autant. Le lendemain, je l’ai figée à jamais avec de l’adhésif doré ».

Dans un projet datant de 2008, Darsi pare de dorure les blocs de béton de la jetée d'une plage prisée de Ténérife pour commémorer les migrants échoués.

Dans la foulée des Printemps arabes en 2011, l’artiste passe de l’adhésif à la peinture. Une nouvelle « matière à réflexion » obtenue à base de poussière dorée. « Le Printemps marocain a suscité en nous de l’espoir, mais nous n’étions pas dupes. Je cherchais à reproduire des mues de serpent pour dire que ce que nous vivions n’était autre que des mues ».

Dans son installation Les réparateurs du ciel à voir dans la galerie Ravenstein, peinture noire et poussière d’or se caressent sans parvenir à se mélanger. Au milieu de cet amas sablonneux et craquelant, de mystérieuses formes humaines semblent nager parmi ce que l’on devine être des gratte-ciels, symboles d’un monde en mutation et du système qu’il porte.

Si les galeries d’art se multiplient à Casa (le roi Mohammed VI est lui-même un grand collectionneur), Darsi n’y voit guère un tremplin pour les artistes émergents. « Il y a bien deux, trois galeries sérieuses mais je ne pense pas que ce soit la solution. Les galeries au Maroc n’ont pas pour mission d’encourager les talents mais plutôt de répondre aux attentes de leurs clients, de remplir les murs de villas."

"Il y a beaucoup d’artistes qui y sont arrivés sans galerie, ça n’est pas la mort. La plupart évoluent à l’étranger où ils sont invités par des centres d’art ou des institutions. Là, ils ont le droit d’expérimenter, de se tromper. Je voudrais que ça soit comme ça ici aussi mais les moyens n’y sont pas », déplore l’artiste.

Danser pour sublimer la réalité

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© Yassine Toumi
| Chorégraphe Meryem Jazouli & artiste plasticien Hassan Darsi.

Entre-temps la danseuse et chorégraphe Meryem Jazouli nous a rejoints. « Même s’il y a une certaine volonté du côté politique, l’aide à la culture est très aléatoire. Pour l’instant, c’est un peu les individus qui font la culture au Maroc ».

Et d’ajouter : « Au niveau de la danse contemporaine, il est tout à fait possible de se former sans passer par une école mais un apprentissage classique est impossible », explique l’artiste qui a elle-même fait ses armes à Paris.

« Partir à l’étranger est une option difficile car coûteuse et il faut avoir les papiers » (à l’heure où s’écrit ce papier, certains artistes invités à se produire au Festival Moussem Cities ne sont pas en mesure de confirmer leur présence faute de visa).

La précarité institutionnelle stimule l’énergie créatrice qui fait la réputation de Casa et place la transmission au cœur de la pratique artistique. Al Projet Labo, né au sein de l’Espace Darja dont Jazouli est la force motrice, propose depuis 2012 des ateliers et des rencontres entre chorégraphes contemporains et autodidactes pour la plupart issus de la culture hip-hop (qui a conquis la jeunesse marocaine depuis une dizaine d’années). Objets Chorégraphiques, un partenariat entre chorégraphes et jeunes danseurs sera présenté au Kaaitheater (1>3/2).

« Je pense que ces jeunes y trouvent une grande liberté », dit Jazouli. « La danse contemporaine leur permet de sublimer une réalité qui n’est pas toujours évidente, c’est aussi un lieu où ils peuvent exprimer leur sensibilité. On voit des fenêtres qui s’ouvrent à ce niveau-là chez les garçons. Des fenêtres qui sont nécessaires ».

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© Yassine Toumi
| La Mosquée Hassan II.

De son côté, Meryem Jazouli présentera Folkah ! au Kaaitheater également (2&3/2), une nouvelle création en partenariat avec la chanteuse jazz Malika Zarra. Les deux femmes sont parties sur les traces d’une danse ancestrale du Sahara: la Guedra. Antérieure à l’arabisation et à l’islamisation, elle s’inscrit dans le riche patrimoine berbère, par extension africain, de la culture marocaine.

« Nous sommes allées à la rencontre d’une tribu à la frontière de la Mauritanie. Là-bas, les femmes ont une position très forte, ce sont elles qui tiennent le porte-monnaie et qui choisissent leur mari. Elles ont même droit à des amants ».

Exécutée sur les genoux à des fins de séduction, cette danse féminine extrêmement codée a évolué au fil des siècles pour rejoindre aujourd’hui la catégorie du folklore en péril. « La Guedra a été notre point de départ mais l’idée n’était pas de la retranscrire. On part de notre patrimoine pour poser des questions d’ordre social, politique et artistique ».

Cheikhat des temps modernes

Puiser dans la tradition pour questionner la modernité, déterrer le patrimoine pour affirmer une identité, marocaine, menacée par la déferlante nommée mondialisation, c’est aussi la philosophie derrière le spectacle Kabareh Cheikhats (à voir au VK*, 16/2, 20.00) réunissant une troupe de jeunes artistes masculins.

Leur mission ? Réhabiliter les femmes cheikhat stigmatisées dans la société marocaine. Figures dérangeantes associées à la prostitution, ces chanteuses et poétesses d’âge mûr dont la présence au Maroc remonte à l’époque féodale encourageaient la résistance à l’envahisseur ou à l’oppresseur.

« Les Cheikhat font partie de notre identité », explique l’acteur et metteur en scène Ghassan El Hakim (en couverture de ce magazine) travaillant entre Casa et Paris. « Je suis une Cheikha parce que je résiste au capitalisme moderne ». Perpétuant cet esprit de transgression, les chansons du Kabareh sont interprétées par des hommes déguisés et maquillés en femme.

Le lendemain, nous sommes invitée à les voir se produire dans la cave du Vertigo, un bar branché et underground du centre-ville. « C’est un lieu où l’on peut se cacher », explique El Hakim.

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© Fanny Dalmau
| Ghassan El Hakim.

« Ça n’est pas évident de se mettre en femme et de chanter dans une société conservatrice. Aujourd’hui, on a plein de gens qui nous soutiennent, on ne peut plus nous interdire de jouer. On n’a jamais eu de réactions violentes sur scène mais bien sur les réseaux sociaux à cause de journalistes avides de scandale. Ce qui est nouveau, c’est qu’il y a des gens qui prennent la peine d’écrire qu’ils ont vu le spectacle et qu’il faut y aller avant de juger. J’y vois le début d’une pensée critique ».

Dans la cave aux murs de briques, la salle est comble. Un public jeune et cool venu faire la fête se déhanche sur les chants rythmés d’hommes en perruque portant de larges caftans colorés et maniant des instruments traditionnels.

« On interprète des chansons de grand-mère qui ont eu leur moment de gloire dans les années cinquante et soixante. Des fois, on ajoute des mots de Simone de Beauvoir ou de George Orwell qu’on traduit en arabe », raconte El Hakim.

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© Yassine Toumi

« On veut réunir les classes avant qu’elles ne deviennent des castes. Chacun porte en lui ces souvenirs de grand-mère. À travers ce spectacle, je pose la question de savoir à quel niveau la société a évolué et à quel niveau elle a régressé ».

Dans la salle, l’ambiance est festive et nostalgique. La foule accompagne la performance en chantant à tue-tête des paroles qu’elle connaît par cœur.

C’est sur l’image d’une jeunesse ayant soif de liberté, inspirée dans la contrainte, tournée vers l’avenir mais pas détournée de son passé, que nous quittons la ville. « Pas un Casablanca des cartes postales », dit El Hakim. « Un Casablanca avec des couleurs fauves ».

Moussem Cities: Casablanca. 1 > 28/2, divers lieux

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