interview

Hélène Cattet & Bruno Forzani: 'On transforme la violence et l’action en performance'

Laissez bronzer les cadavres.

Amour pour le cinéma de genre, formalisme organique et fantaisie caractérisent également le troisième film d’Hélène Cattet et Bruno Forzani : le polar flamboyant Laissez bronzer les cadavres. Le couple bruxellois (Amer, L’étrange couleur des larmes de ton corps), révèle volontiers ses secrets de fabrication.

Manchette

Laissez bronzer les cadavres est une adaptation du néo-polar éponyme de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid. « Manchette a amené un nouveau souffle au polar traditionnel: plus politique et plus comportementaliste ou behaviouriste, » dit Bruno Forzani.

« On n’est pas dans la psychologisation mais dans l’action. Les personnages sont caractérisés par l’action. C’est très cinématographique, » complète Hélène Cattet. « J’ai découvert ses polars alors que je travaillais dans une librairie place Brugmann. C’est proche de ce que nous faisons en cinéma. »

Forzani: « On a eu de la chance. Le fils de Manchette ne veut plus vendre les droits à des réalisateurs français. Son père était tellement déçu par les adaptations françaises à l’exception de Nada de Claude Chabrol. »

Western à l'italienne

 « J’ai tout de suite vu des images de westerns à l’italienne quand j’ai lu le livre, » dit Cattet. « Les personnages sont ni bons, ni méchants. Il y a un côté graphique et la violence est un peu sadique et anarchiste, » poursuit Forzani.

« Les codes du western, comme ceux du giallo (genre de cinéma d’exploitation principalement italien, ndlr), sont intrinsèquement liés au graphisme et à la mise en scène. Ce langage nous permet de faire quelque chose d’organique, de formel et de sensoriel. »

Une sélection de films ayant nourri leur inspiration est également à voir au cinéma Nova : Seul contre tous de Gaspar Noé, La Vénus à la fourrure de Jesús Franco, Bullet Ballet de Shinya Tsukamoto et Le dernier face à face de Sergio Sollima.

« La musique du générique de début est tirée de ce western all’italiana, » dit Forzani en riant. « La mise en scène de Sollima n’est pas aussi flamboyante que celle de Leone ou Corbucci. Mais c’est lui le plus politique. »

Nouveau réalisme

 Si le couple de réalisateurs raffole des romans noirs et des westerns spaghettis, ils affectionnent également le Nouveau Réalisme, un courant artistique qui a coloré l’Europe des années soixante.

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Hélène Cattet & Bruno Forzani.

« Un des personnages, l’artiste Luce, nous faisait penser à Niki de Saint Phalle. On l’a mise au centre du film et on a utilisé le mouvement Nouveau Réalisme pour faire décoller l’adaptation du livre. On a joué avec le body-painting à la Yves Klein et avec le goût pour la destruction d’Arman. Les sculptures en métal de Jean Tinguely ont inspiré des décors. On a utilisé ce mouvement pour donner une deuxième lecture au film. On va plus loin qu’une fusillade. On transforme la violence et l’action en performance. On dirige le film vers une transe, jusqu’à l’abstraction, » explique Cattet.

Corsica 

Les réalisateurs à la forte identité stylistique ont mis un an et demi à trouver le lieu adéquat pour tourner leur adaptation cinématographique. « On a cherché dans le sud de la France, la Sicile, l’Italie, le Portugal et l’Espagne. Finalement on a trouvé l’endroit idéal en Corse. Le seul problème: on ne pouvait y accéder qu’à pied. Pour monter le matériel et les voitures on a dû utiliser un hélicoptère, » dit Forzani.

« Mais ça valait le coup, » ajoute Cattet. « La Corse est parfaite. Le roman se passe sous une canicule. On a trouvé un village abandonné. On s’y sent isolés: coincés entre la mer et la montagne. La mer est l’équivalent du désert dans les westerns, un désert bleu, ce qui est parfait pour notre travail sur les couleurs. » 

Laissez bronzer les cadavres

Après leur premier film Amer, encensé par Quentin Tarantino, Hélène Cattet et Bruno Forzani sont passés à la vitesse supérieure. Pour L’étrange couleur des larmes de ton corps, ils ont poussé encore plus loin l’esthétique exubérante et la bande-son grinçante pour offrir au spectateur une expérience étourdissante. Ça n’a pas marché pour tout le monde.

Leur troisième film est plus accessible sans pour autant abandonner leur penchant et talent pour le cinéma hyperstylisé. Cela s’explique peut-être par le fait que le roman noir de Manchette et Bastid offre juste assez de matière narrative et de repères pour s’abandonner sans crainte à leur rêve de cinéma.

Après une attaque à main armée, une bande de gangsters se cache dans les ruines d’un village de montagne corse abandonné où une artiste attend l’inspiration. Des invités surprise, une trahison, la chaleur torride et deux policiers poussent les malfrats à bout. Le paradis se teinte de rouge sang. « J’avais peur de faire cette adaptation, » avoue Forzani.

« Ce n’était pas autour d’un personnage, ce n’était pas intimiste mais beaucoup plus extraverti et ça ne venait pas de nous. Comment donner de la chaire au film ? Comment être fidèle à notre idée de toujours qui est de raconter les choses par des images ? On ne veut pas d’images qui ne sont que simples illustrations ou ornements. Heureusement on a trouvé l’aspect onirique, surréaliste en restant fidèle au livre. » Et Cattet d’ajouter: «Moi, j’étais confiante mais Bruno avait des craintes. En travaillant, il a vu des brèches dans lesquelles on a pu s’engouffrer pour créer notre univers. »

> Laissez bronzer les cadavres. BE, dir.: Hélène Cattet, Bruno Forzani, act.: Elina Löwensohn, Stéphane Ferrara, Bernie Bonvoisin, sortie: 10/1

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