Chronique d'un été : Jasmina Douieb

© Heleen Rodiers

Êtes-vous heureux ? Pendant les vacances, les artistes bruxellois ouvrent leur cœur et nous racontent sans détour comment ils se débrouillent avec la vie. L’actrice et metteuse en scène Jasmina Douieb, dont le sensible, drôle et poétique Moutoufs a marqué la dernière saison théâtrale, inaugure cette nouvelle série estivale dédiée aux grandes questions existentielles.


Êtes-vous heureuse ? « C’est stressant de répondre à cette question parce que c’est une injonction. Si je répondais ‘non’, ce serait horrible. Le bonheur, c’est mettre en place des choses pour avoir des moments de bonheur. Je n’ai pas de raison de ne pas être heureuse mais je ne trouve pas que la vie est si tranquille. Il y a la mort, la maladie, les peurs, la surcharge. Je dirais que la grosse entrave au bonheur, c’est qu’on n’arrête pas de courir. Pour moi, le bonheur ça n’est pas de la joie, c’est une forme de calme. J’ai compris assez tard dans ma vie que je devais organiser dans mon planning des moments de vide. Je sais trop bien remplir mon agenda. J’ai deux filles et elles, elles ne comprennent pas du tout la notion de remplir son temps. C’est en les regardant jouer dans leur bulle que je vois ce après quoi on essaie de courir. »

L’amour, vous y croyez ?
« Je pense que c’est la seule chose en laquelle je crois réellement. C’est ce qui nous sauve du cynisme, c’est ce qui nous sauve de l’absurde, de la violence. C’est ce qui nous sauve du manque de sens. J’ai eu très tôt cette conscience de la mort et de la finitude, du côté un peu absurde de la vie. La seule chose qui ait de la valeur pour moi, c’est donner de l’amour, surtout, et en recevoir aussi. »

Parlez-nous de grands moments d'amour.
« J’ai ressenti énormément d’amour à la naissance de mes enfants parce que ça ressemble à un état amoureux mais plus large. Mais j’ai ça aussi dans la nature, où je me reconnecte à ma taille dans le monde. Ça me remplit de joie de me sentir très petite dans un monde très vaste, ça me permet de relativiser complètement mes obsessions, mes frustrations, mes désirs. »

 



Quel sens donnez-vous à votre existence ici-bas ?
« C’est une question que je me pose depuis toujours. Le métier que je fais est un métier de partage qui me permet de donner un sens à mon existence. Si mon spectacle a pu rendre quelqu’un heureux, le faire réfléchir, déplacer sa pensée, alors ça aura eu du sens. Je ne fais pas spécialement un théâtre politique mais un théâtre humain qui, je l’espère, crée de la connexion. »

Pourquoi avoir fait le choix d'avoir des enfants ?
« Parce que j’ai rencontré l’homme que j’aimais, Matthieu Donck. Faire des enfants n'était pas une condition existentielle à mon épanouissement. J’ai fait des enfants tard dans la vie. J’étais un peu cynique là-dessus, je me disais: les enfants, c'est une manière de lutter contre le manque de sens de la vie. En réalité, ça pose encore plus la question du sens : dans quel monde on livre l'enfant et qu’est-ce qu’on va lui répondre quand il va poser des questions sur l’incohérence du monde ? Ça change le rapport à l’engagement, ça développe la conscience politique et écologique. Bien sûr que je vais essayer de faire attention à la planète parce que c’est pour eux et pour la génération qui vient. Ne pas avoir d'enfants revenait à ne pas croire en l'évolution de l'humanité. Dans ce cas-là, autant mourir. J'ai fait le choix de l'optimisme. Après, ça ne veut pas dire que parce qu'on ne fait pas d'enfants, on est cynique. C’est génial de pouvoir réfléchir à la question, que ce soit un vrai choix. »

La mort, ça vous travaille beaucoup ?
« Avoir des enfants rend très conscient de la fin. À l’accouchement, je n’ai jamais eu autant conscience de la porosité entre les deux états. Quand un enfant naît, il y a une heure et une date dite par le médecin comme pour un décès. Comme l’accouchement est un moment de douleur, on a la conscience très nette qu’on pourrait mourir ou que l’enfant pourrait mourir. Je n’avais pas peur de mourir avant et là j’ai peur de mourir pour mes enfants. La mort de mes enfants est, quant à elle, une obsession instinctive. Je dis aux gens que je les aime, le plus souvent possible, parce qu’on ne sait jamais quand ça peut s’arrêter.

 

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© Heleen Rodiers


Avez-vous le sentiment aujourd’hui de savoir qui vous êtes ? Êtes-vous en paix avec votre identité ?
« D’avoir fait le spectacle Moutoufs m’a permis de comprendre mon ambivalence et de l’accepter. Avant, j’avais un peu honte de ne pas être en lien avec mon identité marocaine. Aujourd’hui, j’assume un peu plus. À la sortie du spectacle, les gens parlaient beaucoup et je me suis rendu compte qu’ils étaient très nombreux à partager ce sentiment d’un trouble identitaire, d’une chose qui n’avait pas été transmise, d’une difficulté à assumer les contraires. ça m’a pacifié. J'ai compris que ça n’était pas uniquement dû au divorce de mes parents, au fait que je n’ai pas fait assez d’efforts. ça n’est pas si simple d’apprendre l’arabe et c’est bizarre qu’un père (ou qu’une mère) ne transmette pas sa langue à ses enfants. ça veut dire que la pensée profonde, émotionnelle, n’a pas été partagée. Je ne connais pas bien mon identité marocaine mais j'en suis fière et j’ai envie de la transmettre à mes enfants à ma manière, pas en fonction de codes. Du coup, les prénoms de mes enfants ne sont pas des prénoms marocains. Avec mon compagnon, on est vite tombés sur des prénoms qui ne sont ni belges ni marocains mais plutôt celtiques et anglo-saxons.

Vous vous sentez plutôt nordique ?
« Oui, je suis quelqu’un d’assez réservé, je n’ai pas une énergie agitée, je ne suis pas du tout sanguine mais je peux avoir des colères sourdes très puissantes. Si je devais être un animal je serais plutôt un éléphant, dans le tempérament. Dans le théâtre, j’aime les esthétiques et les écritures nordiques. Physiquement, les gens ne me croient jamais quand je dis que je suis marocaine d’origine. Je n’ai pas du tout souffert du racisme parce que les gens ne m’identifiaient pas comme moutouf. Petite, je racontais souvent que je venais d’Arabie, ça faisait exotique et ça renvoyait à Aladin. Du coup, la Belgique est un peu cette espèce de pont entre le latin et le nordique, entre le Nord et le Sud, et je me retrouve bien dans ce mélange. Le flamand et l’arabe font partie de moi, même si je ne les parle pas. »

Vous pleurez souvent ?
« Je pleure beaucoup même si je trouve que je ne pleure pas assez. Pleurer, ça fait du bien mais tous les pleurs ne soulagent pas. Je pleure dans la vie déjà pas mal et puis devant les films, en lisant des livres, des BD, en regardant le JT. L’avantage d’être une fille, c’est qu’il n’y a pas l’injonction de ne pas pleurer. »

 



Pleurer sur commande pour un film ou une pièce de théâtre, c'est facile ?
« J’ai beaucoup de mal à jouer quelqu’un qui pleure. Je n’aime pas tricher avec ça même si le métier d’acteur, c’est tricher. Ça n’est pas mécanique chez moi comme chez certains acteurs. Certains me disent profiter de ce savoir-faire dans le monde réel. Pour moi, il y a un gros interdit avec ça: un pleur doit être sincère. C’est très douloureux parce qu’au théâtre et au cinéma, je dois me mettre dans tout un état pour que les larmes coulent. »

Vous ne jouez pas la comédie dans la vie de tous les jours ?
« Non, parce que je ne sais pas mentir, je sais très difficilement manipuler. Je ne suis pas stratège et ça me dessert un peu parce que je ne suis pas assez politique. Dans les rapports de pouvoir, avec les directeurs de théâtre, par exemple. C’est parce que je crois dans la vérité des sentiments et des relations, je dis toujours ce que je pense et donc je pars du postulat que les gens sont sincères mais c’est rarement vrai, bien souvent ils ont des agendas cachés. J’ai du mal à comprendre le jeu social. J’ai beaucoup d’empathie pour les gens, mais je n’arrive pas à sentir quand ils me mentent. Là où le métier me sert, c’est dans une disponibilité à vivre, avoir des émotions, être attentif à soi. J’associe le fait de jouer à une sorte de méditation. »

Le sentiment d'impuissance, face à l'état des choses, du monde, vous connaissez ?
« Je souffre du manque de cohérence entre ce que je fais et ce que je crois. J’ai appris que ça s’appelle la dissonance cognitive. Par exemple, on ne sait pas très bien dans quelles circonstances affreuses nos vêtements ont été confectionnés mais il faut bien s'habiller. Essayer d’être cohérent et éthique ça devient presque un temps plein. Après il y a les grosses impuissances par rapport à la détérioration de la planète, le sort des migrants, l’égoïsme affreux du monde. Se rendre compte que la politique appliquée ce n’est pas de l’idéologie, c'est du compromis, de la stratégie, du calcul. Je peux croire en la révolution, mais l’après-révolution est plus douteuse parce que je crois que l’humain est corrompu et qu’il pense d’abord à lui et non pas à l’intérêt global, tout simplement par instinct. »

L'homme est-il profondément mauvais?
« Quelque part oui, mais on peut changer l’humanité en travaillant l’éducation, en mettant en place des systèmes humanitaires, en valorisant l’échange, en créant une vraie démocratie. Et c’est pour ça que je pense qu’au théâtre, il faut imposer des mandats. Alda Greoli les a supprimés et je trouve que c’est une aberration totale. Le théâtre en Belgique, c'est vraiment le Moyen Âge : les conseils d’administration décident de tout, ils sont tout à fait corrompus. Il n’y a aucune femme directrice, c’est le délire. Même si ça bouge un peu, les femmes continuent d'être moins bien payées. Il faut mettre en place des systèmes pour qu’il n’y ait pas d’abus. On a tous un petit Trump en nous, cette folie est en chaque être humain. »

Jasmina Douieb
© Heleen Rodiers
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